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Lettre à mon assassin
Lettre à mon assassin
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Livre électronique129 pages1 heure

Lettre à mon assassin

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À propos de ce livre électronique

omment puis-je, en tant que journaliste, surmonter le traumatisme causé par ma propre mort? En continuant d’écrire, tout simplement. Vous seriez surpris de savoir tout ce qui se passe dans les cimetières, ces lieux que l’on croit à tort silencieux et inanimés. Je tiens à rendre cette lettre publique parce qu’elle contient des renseignements sur l’au-delà qui pourraient intéresser tout mortel. Toutefois, elle s’adresse d’abord et avant tout à mon assassin, comme son titre l’indique. Certains passages plus personnels,
comme des détails sur notre vie intime, illustrent la relation que j’entretenais avec lui. À défaut de vous abstenir de les lire, je vous demanderais donc de ne pas m’en tenir rigueur. Je compte d’ailleurs autant sur votre discernement que sur votre discrétion. J’espère que mon témoignage posthume sera, en plus de vous informer, vous amuser pendant que c’est encore
possible pour vous. Je profite de l’occasion pour vous offrir mes salutations les moins glaciales possible.
LangueFrançais
Date de sortie20 juil. 2018
ISBN9782897864996
Lettre à mon assassin
Auteur

Jocelyne Fortin

Jocelyne Fortin est née à Ottawa au milieu du siècle dernier. Contrairement à ce qu’elle prétend dans sa lettre, elle n’a jamais été journaliste, mais plutôt enseignante. Cependant, il est vrai qu’elle adore jouer de la plume. D’ailleurs, de son vivant, elle a signé plusieurs nouvelles parues dans des collectifs. Elle a aussi fait éditer cinq recueils de poésie. Pour justifier la rédaction de sa Lettre à mon assassin, elle admet avoir devancé la date de son décès qui, en réalité, est reportée à plus tard au courant du présent siècle. Beaucoup plus tard, s’il n’en tient qu’à elle…

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    Aperçu du livre

    Lettre à mon assassin - Jocelyne Fortin

    Cimetière Saint-Paul d’Aylmer

    Cher assassin,

    Non, tu n’as pas la berlue. Je te rassure tout de suite ; tu n’es pas en train de perdre la tête. Inutile de te frotter les yeux. Inutile de te pincer. Tu ne rêves pas. Défiant toute logique, le facteur vient vraiment de te livrer une lettre venant de moi. Tu n’y crois pas. Ou tu préfères ne pas y croire. Mais l’enveloppe est trop lourde pour n’être que le fruit de ton imagination. Tu la soupèses. Tu la retournes dans tes mains, qui deviennent moites, qui soudain se mettent à trembler. Tu la secoues. Tu la renifles. Comme si pour être réel, un objet devait nécessairement dégager une odeur. Tu hésites avant de l’ouvrir. Impossible que j’en sois l’auteure. Et pourtant, c’est bien moi qui t’écris. Moi, ta victime. Moi, ta femme. Celle que tu as aimée pendant plus de 15 années et que tu as assassinée en moins de 15 secondes.

    Un accident de la route pur et bête, selon ce que j’en ai déduit. En moins de temps qu’il ne faut pour crier à l’aide, tu m’as propulsée en dehors de ta vie, en dehors de la vie. Tu m’as offert un voyage où, pour la première fois, tu ne m’as pas accompagnée. Un voyage pour lequel je n’ai rien eu à dire, mais pour lequel j’aurais tant à redire. Un aller simple sans retour — sans aucun retour possible. Et alors que j’entrais toute seule dans l’au-delà, tu es resté assis bêtement dans la voiture, sans bouger, collé à ton siège, comme tétanisé. Jusqu’à ce qu’on vienne nous secourir. Ou plutôt te secourir, car pour moi, il était déjà trop tard. Je n’ai même pas entendu les sirènes des voitures de police et de l’ambulance qui s’approchaient. Je n’ai pas vu leurs gyrophares non plus. J’étais déjà rendue loin, trop loin, encore plus loin que le bout du monde.

    T’es-tu seulement retourné vers moi ? As-tu tenté de t’accrocher à moi ? As-tu essayé de me retenir, ne serait-ce qu’un instant, une petite fraction de seconde ? M’as-tu demandé de t’amener avec moi ? M’as-tu au moins suppliée de ne pas partir, de ne pas t’abandonner ?

    † † †

    J’ai eu beaucoup de difficulté à accepter notre séparation. C’est pourquoi j’ai cherché à rester en contact avec toi. T’écrire me semblait, malgré les embûches, la façon la plus simple de rétablir le lien qui nous unissait. Et pourtant, je sais qu’une fois ma lettre terminée, j’hésiterai longtemps avant de te l’envoyer. D’ailleurs, je ne sais même pas si j’arriverai à la terminer. Car personne ne peut dire ce que la mort lui réserve. Si certaines célébrités comme Mozart ou Cervantès s’adressent parfois à des médiums en se servant de l’écriture automatique, c’est avant tout pour parachever leur œuvre. Pas pour parler d’eux et de leurs états d’âme, et encore moins de leur environnement. La plupart des personnes décédées ont la réputation de ménager la plume, de ne pas écrire souvent. Les défunts ne donnent guère de leurs nouvelles. Comme s’ils avaient honte de s’être fait piéger par la grande faucheuse. Quant aux impudents qui veulent s’exprimer à tout prix, ils le font rarement par l’envoi de lettres. Je ne connais d’ailleurs aucun voisin de cimetière qui utilise ce moyen. Les morts, lorsqu’ils communiquent avec les vivants, préfèrent le faire par l’intermédiaire des rêves. C’est à la fois plus pratique et plus rapide, car aucun outil, aucun matériel concret n’est nécessaire. C’est donc plus naturel, plus direct. C’est surtout moins épeurant pour les cœurs sensibles. Mais il y a un inconvénient de taille. Passer par les songes pour véhiculer un message a le fâcheux effet de rendre ce message tellement flou qu’il donne lieu à diverses interprétations souvent contradictoires — quand il n’est pas incompréhensible ou carrément indécodable.

    Au fond, pourquoi écrire ? Pourquoi nous donner tout ce mal ? Pour tenter de rassurer nos proches ? Sûrement pas. Si nous sommes décédés, c’est que le pire nous est déjà arrivé. De plus, nous n’avons aucun conseil pratique à prodiguer puisque, de toute évidence, notre façon de faire ne nous a pas très bien réussi. Les morts croient donc que leurs expériences toutes plus morbides les unes que les autres n’intéresseraient personne. Comme les parents qui ont l’impression de parler dans le vide quand ils tentent d’échanger avec leurs ados, les morts se sentent ennuyeux et surtout impuissants. Ils ne trouvent donc aucun avantage aux échanges épistolaires. Plus j’y pense, plus je crois être l’exception qui confirme la règle.

    † † †

    En fait, j’aimerais bien avoir des ailes pour venir me percher sur ton épaule quand tu recevras cette lettre. Ce doit être justement pour pouvoir épier leurs proches que tant de gens, une fois morts, désirent se réincarner dans le corps d’un oiseau. C’est instinctif, presque viscéral. Je voudrais voir ta réaction, assister à ton étonnement. À ta joie, à ta stupeur ou aux deux à la fois. Oui, j’aimerais bien être un petit oiseau. Ou un joli papillon. Ou pourquoi pas un ange, étant donné les circonstances ?

    † † †

    D’abord, l’enveloppe. Tu y reconnaîtras sûrement mon écriture : les lettres bien formées et bien rondes, ma façon toute personnelle d’écrire le « D » majuscule de ton prénom, les larges espaces entre les mots, etc. Tu croiras d’abord qu’il existe des sosies pour la calligraphie comme il en existe pour les visages. Ou tu supposeras que j’ai été séparée à la naissance d’une sœur jumelle que je n’ai jamais connue.

    Je t’imagine en train d’essayer de déchiffrer la date sur le cachet de la poste. Je te vois en train de hausser l’éclairage et de promener ta loupe pour arriver à décoder le lieu d’où ma lettre a été expédiée. Remarque qu’il se peut fort bien que l’enveloppe ne soit pas estampillée. J’ignore si c’est toujours Postes Canada qui assure l’acheminement de notre maigre courrier. Depuis que j’habite ici, je n’ai vu aucun facteur. Je n’ai aperçu aucun messager des firmes FedEx ou UPS non plus — et encore moins un postillon, comme au temps de la livraison à cheval. Pas la moindre boîte postale, d’ailleurs. Ce n’est pas très pratique pour nous, qui avons tous sans exception perdu l’usage de nos jambes. On devrait repenser sérieusement l’aménagement des cimetières ainsi que les services qui nous sont offerts.

    † † †

    C’est fou, tout ce qui manque ici. Le Tiers Monde n’a rien à nous envier. Je te concède que la mort ralentit notre rythme et réfrène nos ardeurs. Nos besoins sont donc assez modestes. Des besoins encore moindres que des besoins primaires. En outre, nous ne sommes pas les contribuables qui paient le plus d’impôts et de taxes, je l’admets. Mais tout de même. De notre vivant, nous avons presque tous contribué à remplir les coffres des divers gouvernements. Il serait juste et équitable qu’une partie de cet argent nous revienne.

    Tu le sais, je me suis longtemps battue pour l’égalité entre les hommes et les femmes, surtout pour tout ce qui a trait à l’équité salariale. Est-ce que je devrai encore me battre, cette fois-ci pour l’égalité entre les vivants et les morts ? Personne ne contestera le principe que chaque être humain a le droit de vivre dignement. Pourquoi, alors, n’aurions-nous pas en contrepartie le droit de gésir dignement ? Mais pour ce faire, quelques petites modifications à notre environnement seraient nécessaires. Le minimum mortel versus le minimum vital.

    Certains diront qu’une partie de la dîme sert justement à cela. Et c’est sans compter les revenus engendrés par les quêtes lors des messes et des autres offices religieux. Mais tout le monde sait que les catholiques sont de moins en moins fervents. La pratique religieuse a beaucoup diminué — et pas seulement au Québec. Elle a même disparu de certaines communautés. De plus, l’entretien des églises coûte si cher ! Sans compter celui de ces vastes et somptueux lieux de culte que sont les cathédrales. Alors, quand il s’agit d’améliorer notre qualité de mort, les coffres sont toujours désespérément vides, et ce, malgré le fait que nous sommes de plus en plus nombreux de ce côté-ci de la clôture. Les vivants ont tort de ne pas écouter les revendications de notre vaste majorité silencieuse, puisqu’un jour, ils en feront inévitablement partie. J’implore donc les morts en sursis de ne plus faire la sourde oreille et d’appuyer massivement nos demandes. Nous leur en serions, et je pèse mes mots, éternellement reconnaissants.

    Trêve de doléances ! Si je t’écris, ce n’est pas pour me plaindre et encore moins pour solliciter des faveurs.

    † † †

    Non, je t’écris parce que, comme tu le sais, j’ai toujours aimé noircir du papier. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’avais choisi le journalisme comme profession. Que dis-je ? Comme vocation. Aussi, souviens-toi de l’époque où nous étions fiancés, lorsque tu étudiais à l’université de Sherbrooke. Je t’écrivais presque tous les jours, quand ce n’était pas deux fois par jour, surtout les dimanches et les jours de congé.

    En rédigeant cette lettre qui t’est personnellement adressée, j’ai l’impression de renouer avec un passé qui m’est cher, le temps béni où nous découvrions toute l’étendue de notre amour. Le temps où j’avais le sang chaud. Le temps où j’avais encore du sang qui coulait dans mes veines.

    J’ai toujours écrit. Bien avant de fréquenter l’école, j’ai appris à recopier les huit lettres de mon prénom. Je les traçais sans jamais en intervertir l’ordre. Comme j’ai l’imagination fertile, aussitôt que j’ai maîtrisé l’alphabet, j’ai commencé à composer des contes. Au début, ils tenaient dans 10 lignes, tout au plus. Des historiettes banales et innocentes. La plupart du temps, je les agrémentais de mes propres dessins, tout aussi banals et innocents. On me demandait souvent d’en lire une dans les soirées de famille. On m’encourageait toujours à en inventer de nouvelles. Plus tard, à l’adolescence, je me suis appliquée à tenir quotidiennement mon journal intime. Et avec les premiers soubresauts du cœur, je me suis adonnée à la poésie, cette forme d’écriture vers laquelle

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