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Le marin
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Livre électronique276 pages3 heures

Le marin

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À propos de ce livre électronique

Jana, tourbillon d'émotions, en quête de sa stabilité intérieure, arrive sur une île...
Dave, berger, son voisin, est attentif à ses brebis; Samantha, sorcière bien-aimée de tous, mélange les rires et le subtil...
Le Marin, baignant dans la bonté, pose un pied hors de son bateau de temps à autre, pour le plus grand plaisir de ceux qui le côtoient.
La vie leur réserve quelques surprises, des murailles à gravir, des quais à construire, des blessures à panser.
LangueFrançais
ÉditeurBooks on Demand
Date de sortie4 août 2020
ISBN9782322196463
Le marin
Auteur

Marina Petitdemange

Auteure s'intéressant particulièrement à la profondeur de la question identitaire : qui sommes-nous vraiment dans nos vies ? Sommes-nous toujours les mêmes ? Romans, livres de développement personnel, articles de presse agrémentent la question au fil du temps. Activité, par ailleurs, d'accompagnement de l'individu dans sa quête du moi, au sein d'un parcours holistique, doux et visant à rétablir la communication positive et bienveillante de façon créative et joyeuse.

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    Aperçu du livre

    Le marin - Marina Petitdemange

    Chapitre 1

    Je pose mes valises sur le sol. Je suis plutôt heureuse d'être ici, sur un terrain stable. La montée et la descente des eaux... J'en ai eu son content ! La terre ferme, j'adore. Je n'aurais jamais cru l'apprécier autant d'ailleurs.

    Je laisse mes bagages dans l'entrée et file ouvrir toutes les fenêtres et puis les volets... J'allume la lumière partout. Je regarde de ci, de là : les vues sont absolument magnifiques.

    Je suis ébahie devant tant de beauté. Les îles anglonormandes. J'y suis, peu de raisons que je n'y reste pas.

    Je suis ici en vacances mais aussi en réflexion sur ma vie personnelle.

    Comme si je m'étais mis un seul défi en tête : retrouver la sérénité en m'éloignant de chez moi. J'espère encore que je ne m'éloignerai pas tant que cela de moi-même...

    Je me suis présentée comme une touriste. Et dans ma tête, au fond, j'avais un autre mot qui résonnait : « je suis une terroriste de ma propre existence » mais je sentais que je ne pouvais pas m'autoriser à le dire. Cela aurait trop influencé les autochtones... Ils n'auraient retenu que l'auto-destruction.

    Je suis dans ma location, une jolie maison, propre, bien entretenue, sentant le neuf de la peinture fraîchement posée, et je trouve que tout va bien aller. Je veux rester là tant que le besoin s'en fera sentir. Je suis happée par la splendeur du paysage et me demande si, un jour, je voudrai repartir chez moi tellement j'ai l'impression que je suis là où je dois être. Comme un arbre planté au bon endroit doit probablement le ressentir.

    Je me force à ranger mes affaires, les courses, et tout ce qui va m'être utile durant ce séjour. Une fois cela fait, je sais que je vais être tranquille un bon moment. À peine un coup de balai à donner de temps à autre. Je ne compte pas recevoir. Oh non ! Ni entrer chez moi avec mes bottes de pluie... Oh Dieu non ! Plus de choses comme cela. Un domicile immaculé. Une vie blanche.

    À peine quelques étincelles d'une lumière solaire scintillante et le vert de la nature, à part cela, du blanc. Du blanc. On lave en grand. On nettoie.

    Pourvu que les diverses couches du temps se laissent déloger sans trop de dommages !

    Je me rappelle soudain d'avoir lu un article, un jour lointain, sur le besoin de blanc : la dépression. Le vide. La vacuité.

    J'ai sauté dans le vide. Dans le blanc. Je m'y sens paradoxalement légère.

    Je ne sais si cela cadre avec la dépression, qui est lourde. Empreinte de douleurs et de difficiles souvenirs qui tenaillent l'être en un endroit du temps qui ne veut plus bouger. Comme un crabe. Qui n'avance pas droit. Qui n'est pas dans l'échelle du temps.

    Je suis déjà passée par le stade dépressif.

    Aujourd'hui, je crois que je suis en reconversion de moi-même pour aborder la vie avec joie.

    Mais d'une manière quasi monacale, c'est vrai.

    Le vent sera mon compagnon de fortune et nous partagerons les secrets des âmes qui ne sifflent plus depuis longtemps par manque de respiration.

    Une fois, on m'a demandé ce qui m'avait coupé le souffle.

    L'amour.

    Le manque d'amour sur Terre.

    Ces gens qui en utilisent d'autres, qui vivent de façon inconsciente, qui...

    Ces gens qui ne sont pas moi.

    Je me vide.

    La vacuité.

    Le blanc.

    Une pensée pour Emily. Dickinson, évidemment.

    Je la comprends comme si je pouvais être elle. Je me pose des questions sur la réincarnation. Pour la première fois. Durant une poignée de secondes, puis je fais le crabe et rampe de travers de nouveau dans mon quotidien, engoncée dans mon identité bien connue, moi, Jana.

    Emily. C'est une part de rêve. De moi. De nous toutes qui avons dû vider les poubelles, un jour, après avoir trop absorbé le sombre du vivant.

    Je reviens au prosaïque.

    Je me prépare rapidement quelque chose à manger. La traversée en bateau avait un peu remué mon estomac mais tout va pour le mieux maintenant. Et la faim se fait insistante. Je coupe quelques échalotes. Des oignons finement émincés et de la tomate. Je jette le tout dans la poêle dont les quelques gouttes d'huile d'olive sont prêtes à rôtir ce qui va relever une pitance ordinaire et simpliste. J'ouvre alors une boîte de haricots blancs à la tomate et attends le moment où je pourrai la vider dans la poêle.

    L'odeur des oignons, échalotes et tomates en train de cuire tout doucement me chatouille le nez et ouvre encore plus grand mon estomac. Je coupe du pain en attendant et me fais une tartine de beurre. Du beurre salé que j'ai pris sur le continent avant d'embarquer. Je ne sais pas pourquoi j'ai fait cela. Juste du beurre salé. Cette idée fixe. Puis, bien sûr, j'ai acheté quelques autres victuailles... Le panier se remplissait vite.

    Ma tartine est ordinaire mais succulente. Le pain de seigle convient à merveille à ce beurre si finement travaillé. Mon esprit part en cavalcade à la recherche d'informations sur la ferme qui a pu produire une si belle denrée... Je visualise le fermier dans son pré, oui, le fermier dans son pré, ohé, ohé, je ris, la chanson. Si la musique revient, le cœur est présent.

    Je sens tout à coup un changement dans l'odeur émanant de la poêle. Je me lève à toute vitesse et envoie le contenu de la boîte de haricots dans le chaud ustensile. Ça crépite ! Je ris toujours. Je ne peux m'en empêcher. Et je me dis que, finalement, personne ne pourra me contraindre à arrêter, ici...

    Et me voilà en train d'entonner les couplets de la comptine pour enfants, le fermier dans son pré, et la suite de chansons qui, par associations d'idées, accourent pour combler ma joie ragaillardie.

    Je mélange intimement les éléments de ma subsistance et j'essaie de résister à l'envie de tremper un morceau de pain dans la sauce...

    Résiste !

    Oui, ça, je l'ai longtemps fait.

    Pour prouver que... j'existe ! Évidemment. Rien d'autre sur Terre. On en est tous là. À collecter des preuves de notre existence et à les produire au nez des autres, au cas où.

    Encore quelques courtes minutes et mon plat de reine est réalisé ! Je remplis mon assiette et me saisis d'un morceau de pain qui me sert à saucer la poêle. J'adore faire cela. J'en profite d'être seule pour m'adonner à cette pratique anodine qui m'était pourtant interdite il y a encore quelques temps.

    Allez, je peux le faire maintenant, c'est tout ce qui compte !

    Mon repas englouti, je fais en deux temps trois mouvements la vaisselle, bien décidée à ne pas laisser s'accumuler trop de choses autour de moi. Ni de gens.

    Je bois un verre d'eau. Je sens la fraîcheur du liquide descendre dans mon corps. Tout va bien.

    Quelle heure est-il ?

    Ah ! Parfait, le temps d'aller faire un tour et de revenir ensuite chez moi pour mon tea time à moi toute seule. J'en suis si heureuse à l'avance.

    Je chausse mes bottes de pluie, enfile mon caban et file à la rencontre de la nature que j'aime tant. Et qui va tant m'aider à me ressourcer, à me ré-ancrer sur Terre.

    Je marche un peu au hasard. Enfin, existe-t-il vraiment ?

    Je pars en balade sur le haut plateau. Quelle belle surprise ! Des moutons. Un berger vient vers moi au bout d'un moment. Il me demande si je suis perdue. Non, réponds-je en souriant.

    Alors que fais-je là ? me rétorque-t-il…

    Hum, sympa l'autochtone ! Va plutôt gratter le sel qui se dépose ici lors des grands vents...

    Il me regarde et éclate de rire.

    J'ai honte. Je viens de me rendre compte que j'ai parlé à voix haute. Et qu'il comprend le français.

    Je me tourne d'un autre côté et file le nez au vent, sans rien ajouter. Je ne voudrais pas faire de gaffe supplémentaire.

    Le berger, cependant, peu misanthrope, marche derrière moi après avoir pris soin de fermer la porte du champ clos.

    Il marche à grands pas et me rejoint en quelques secondes.

    Je suppose que je vais me prendre une engueulade.

    Il est au contraire très sympathique, avenant, aimable... J'en suis encore plus honteuse.

    Il m'explique qu'il n'a pas vu depuis longtemps de locataire dans la maison des Jefferson. Je ne sais pas pourquoi, je lui dis alors que j'en suis une, de Jefferson.

    Il s'arrête net. M'observe. Et éclate de rire.

    Il me dit que j'ai de bonnes blagues et que je ferai fureur au pub, le soir même.

    Je n'ose lui dire que c'était la vérité. Je change de sujet, trop heureuse de ne pas devoir m'appesantir sur un thème aussi complexe, la famille.

    Dave, le berger, est aussi bavard qu'une pie. Il m'accompagne durant un bon moment. Nous nous retrouvons rapidement dans la rue principale. Il me conduit jusqu'au pub. Je le suis. De toute façon, je devais y aller pour quelques achats. Le pub fait aussi épicerie.

    Tout le monde se retourne sur nous quand nous arrivons. Je me rends compte que je laisse un espace, si petit soit-il, entre Dave et moi. Je cherche à ne pas être associée à lui. Mais en espérant qu'il ne s'en rendra pas compte...

    Je ne suis pas venue ici pour me lier avec des obligations envers autrui.

    Je cherche le silence des maux.

    Je vais vers le bar et me commande une pinte de bière. La première dont je vois l'étiquette. Je m'en fiche un peu de ce à quoi elle est. Je ne suis pas une spécialiste, alors...

    Le barman, un homme d'une cinquantaine d'années me regarde comme s'il n'avait jamais vu de femme de sa vie. Enfin, c'est l'impression que j'ai.

    En réalité, j'apprendrai plus tard que mon air coincé entre deux états d'âme l'intriguait... Il se demandait quelle folle venait de s'évader du continent et si ladite folie allait enfin fleurir en un flou artistique assumé.

    Je pose des questions sur le fonctionnement de l'épicerie, ses horaires, les heures d'arrivages des denrées, etc. Une fois tout cela obtenu, je me détends.

    J'observe autour de moi.

    Je suis dans un endroit que je ne suis pas censée connaître et qui, pourtant, ravive en moi tellement de souvenirs. Mais je sais bien que je ne suis jamais venue ici, alors quoi ?

    Alors je laisse tomber l'analyse... Pour une fois.

    Et je me joins aux autres, en liesse.

    En liesse, oui, car l'un d'eux vient de raconter une belle journée de pêche et il y a un anniversaire.

    On m'invite à participer à la joie commune.

    J'essaie de me laisser aller.

    Et intérieurement, je remercie Dave de m'avoir menée ici, au bon moment.

    La chaleur de la bière me le fait voir comme un ange gardien.

    Je suis sur la terre des mouvances ; puissent-elles être douces !

    Chapitre 2

    Le matin est revenu. Cela semble si normal que peu de personnes se posent la question... Va-t-il ne pas se montrer, un jour ?

    Je m'étire dans mon lit, coincée dans un édredon très douillet et enveloppant. Je ne suis pas très friande de grasses matinées mais, là, j'avoue que j'ai envie de m'en octroyer une.

    Je finis par me rendormir.

    Je rêve. D'un corps allongé sur la plage. Le mien. Réchauffé par le soleil. Je me fais bronzer. Aux Caraïbes. Tout est parfait, jusqu'au cocktail qu'un formidable et bel homme à la voix magnifique m'amène.

    Puis, je me réveille et réalise que le quotidien va être légèrement différent...

    Mes os craquent quand je me lève. Mon âme tressaute dans ma carcasse qui ne se laisse plus attendrir. Je suis endolorie, trop dormi. Trop longtemps allongée. Ce n'est pas humain, une grasse matinée.

    Je suis pieds nus, dans ma cuisine, ma tasse de thé à la main. Je regarde par la fenêtre et rêve d'un peu plus de soleil. Ce jour, le ciel est bien sombre. Ils en ont parlé hier à l'épicerie-pub. Le gros temps du moment. Cela ne durera pas, ont-ils ajouté. Dommage ! Je suis partagée entre l'attrait que je ressens pour le très mauvais temps, en étant confortablement installée à l'intérieur de ma solide maison bien sûr, et le beau ciel bleu magnifique que nous avons ici, par intermittences.

    Mon thé est refroidi et j'aime peu cela : je le jette dans le pot de fleurs en souhaitant une bonne journée aux azalées.

    C'est ma folie du moment, les azalées en pot, dans mon intérieur. Je ne voudrais certainement pas les installer dehors alors que la tempête menace.

    C'est entendu, notre île n'est pas balayée de tous temps par des tempêtes mais... Bref, je veux les azalées ici, à l'intérieur, avec moi. Elles sont comme une compagnie pour moi. De douces fleurs colorées qui me racontent une histoire. Celle de leurs origines himalayennes. Leur signification symbolique est celle de la tempérance, c'est exactement ce que je recherche en ce moment.

    Je suis une azalée en fait. Je ne sais pas comment l'expliquer mais je me sens parfois plus végétale qu'humaine.

    Le lendemain, je suis invitée chez Dave.

    J'arrive un peu en retard, avec la mine déconfite. J'ai déballé des affaires qui m'ont fait revivre des choses grises, sombres.

    J'essaie toutefois de laisser tout cela de côté.

    Nous passons à table.

    Je parle peu.

    Je n'y arrive plus.

    Il laisse faire. Mon voisin est d'une fine psychologie qui est assez rare de nos jours. Et d'un respect paternaliste qui me convient fort bien.

    Enfin, parfois, il est comme tout le monde. Il fonce dans le tas.

    Souvent, donc nous déjeunons ensemble. Chez lui ou chez moi.

    Et puis un jour, Dave me demande à quelle heure j'ai l'intention d'être heureuse, pour de vrai.

    Je recrache le morceau d’œufs brouillés que j'avais dans la bouche. Dave a beau être un très bon cuisinier, de temps à autre, il ne sait plus laisser mijoter les gens !

    J'ai envie de lui envoyer mon verre à la figure. Je me demande d'où me viennent mes accès de colère... Surtout que Dave est tout de même très encourageant, le plus souvent.

    Sans lui, mon séjour aurait sûrement viré au désastre depuis longtemps.

    Je lui dis que j'ai besoin de silence. Je repousse l'assiette, lui colle une bise sur la joue et m'enfuis.

    Le reste, je ne sais plus. Sauf que j'ai couru jusqu'à la plage.

    Je regarde les vagues s'écraser avec fracas sur ce littoral que j'adore. Quelques roches les coupent avant qu'elles ne touchent le sable.

    Je sens la mer.

    Je suis la mer.

    Je n'ai pas de mots pour expliquer cela mais j'ai dans mon sang un fluide identique à celui qui est dans les flots.

    Mon cœur bat au fil des vagues. Le sel est le même que celui qui coule au travers de mes larmes. Encore elles. J'aimerais me dire qu'elles sont créées par les embruns...

    Je sais qu'elles sont la conclusion d'une vie passée à être hors de soi.

    Quand la vague se retire, j'espère que mon souffle en fera de même. Le souffle passéiste seulement. Je ne suis pas suicidaire. Je veux juste m'alléger. Durablement. Laisser partir le négatif. Je suis bien consciente qu'il y a des époques qui ne doivent plus coller à ma peau si je veux changer la donne. C'est de mon ressort. Je ne peux rien attendre de l'extérieur. Comme le dit Dave, « à quelle heure prend-on la décision d'être heureux ? ». Éblouissant de vérité.

    Je reste ainsi durant des heures, à fleur de mer à fleur de peau, chaudement emmitouflée car le froid attaque si fort ici.

    Je prends des photographies. J'écris certaines phrases que je trouve fulgurantes. Je tente de me lier à cet élément eau comme jamais. Je sais que cela est en lien avec mes émotions. Quand c'est la pleine lune, ça décoiffe. J'adore cela car j'envoie valser vers la lune tout ce qui m'encombre. Oh ! Comme je lui en ai envoyé, des colis, depuis des années ! Parfois, j'ai eu l'impression d'en avoir le retour. J'avais peut-être oublié de noter que cela ne me convenait plus... En tout cas, je me suis toujours sentie étroitement liée avec la lune, comme deux grandes copines qui ne se sont jamais séparées. Depuis la naissance.

    Mon ex avait écouté poliment une fois, une seule, cette histoire. Puis, il avait soupiré en prétextant qu'il était fatigué.

    Nous étions en couple depuis peu mais c'était normalement un moment où l'on se sentait si en confiance l'un avec l'autre que l'on s'autorisait à se confier.

    Il écouta une fois, avec sincérité. Je parlai une fois, avec honnêteté.

    Puis, on décida, mutuellement, de façon muette, de ne plus aller aussi loin dans les confidences. Raconter la réussite de notre petit être enfantin lors des concours de gymnastique, oui, c'était toléré. Parler des matches de foot, oui, aussi.

    Et une fois tout cela épuisé, ne pas y revenir. Julius ne voulait pas qu'on en reparle. Jamais. Le passé l'exaspérait. Quand je connus un peu plus de choses de lui, de son passé, je compris que j'aurais été moi-même horrifiée de faire revenir à la surface des événements si douloureux. Autant faire miroiter quelques jolies images d’Épinal, s'en tenir là, au risque de se ternir soi.

    Je fis de même. Je sélectionnai mes anecdotes. Julius m'en sut gré.

    Et parfois, je faisais des crises. On n'a jamais vraiment su de quoi. Un peu d'étouffement, un peu d'anxiété, d'angoisse même. De la tétanie, le magnésium qui fout le camp...

    Les crises revinrent de plus en plus souvent. Je n'osais plus vraiment sortir de chez nous. J'abandonnai la conduite automobile, l'équitation, le tennis, le golf, le vélo... Je n'allais bien que collée sur une plage, face à l'étendue d'eau qui, sans fin connue de mon cerveau, semblait absorber tous les bobos de l'âme.

    J'avais tenté de verbaliser ce ressenti.

    Julius... Je le revois. Levant une main en signe de mur. Mur qu'il m'opposait, pour m'inviter à changer de sujet. Aucune violence véritable dans son geste. Enfin, disons plutôt qu'il n'avait pas l'intention d'utiliser sa main pour me frapper, non, ça c'est sûr. Par contre, dresser une muraille entre mes mots et notre vie, oui.

    Son geste intimant le silence et choisissant par conséquent précisément les sujets dont je pouvais parler... Je le revois de nombreuses nuits. Un peu moins ces temps-ci, c'est vrai.

    J'ai osé en parler à Dave.

    Il n'a pas dit un mot, s'est levé et est allé chercher des morceaux de bois. Je ne comprenais pas, si ce n'est que je supposais qu'une personne supplémentaire ne percevait pas que

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