J'ai traversé votre monde, merci.
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À propos de ce livre électronique
Marina Petitdemange
Auteure s'intéressant particulièrement à la profondeur de la question identitaire : qui sommes-nous vraiment dans nos vies ? Sommes-nous toujours les mêmes ? Romans, livres de développement personnel, articles de presse agrémentent la question au fil du temps. Activité, par ailleurs, d'accompagnement de l'individu dans sa quête du moi, au sein d'un parcours holistique, doux et visant à rétablir la communication positive et bienveillante de façon créative et joyeuse.
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Aperçu du livre
J'ai traversé votre monde, merci. - Marina Petitdemange
Chapitre 1
CHAPITRE 1.
Était-il évident que nous allions en sortir, voir le bout du tunnel arriver et sa fameuse lumière qui jaillit au moment, souvent, où l'on prend conscience que les ténèbres devenaient bien trop présentes ?
Rien de moins évident. Sauf à se plonger dans les écrits des Anciens, même des anciens sans la majuscule, ceux qui ne sont pas encore bien définis si ce n'est qu'ils sont des antécédents à notre propre vie.
Naïm se pose la question, sans cesse, en tournant l'élastique autour de ses doigts, comme on le faisait, plus jeunes, écoliers, sur les bancs où l'on s'ennuyait terriblement en attendant de passer à l'étape suivante. Il s'impatiente, certes. Il le reconnaît. Il pense alors à sa compagne, Sophie, qui lui proposerait probablement de chercher le sens du mot « impatience », en se basant sur les fleurs, la Nature. Elle trouvait toujours tout dans la nature, du plus loin que ses souvenirs la menaient.
Sophie lui manque atrocement. Il n'a jamais éprouvé une telle peine dans son cœur, dans son corps... Il comprend un peu mieux, maintenant, les junkies. Silence, dans sa tête, dans son cœur. Le corps ne tremble plus, une étape de franchie ! La triste peine de la séparation ne secoue plus l'entière machinerie. Naïm ne peut s'empêcher de craindre une autre phase, encore plus douloureuse. Il entend alors la voix de Sophie : « pense positif, émets en positif et tu recevras en positif. » Il se répète cela en mantra, inlassablement, confiné dans son fauteuil sombre de cuir tanné par les ans qui se sont succédé jusqu'alors sans rien dire du poids qui s'affaissait régulièrement sans la moindre attention pour le siège recevant l'humain. Au bout de longues minutes paraissant être des journées entières, Naïm ressent enfin un peu de légèreté. Il sait que cela ne durera pas, il se connaît. Il ne remet pas du tout le phénomène qui vient de se dérouler en question, non. Il sait simplement que c'est lui, non coureur de fond depuis toujours, qui ne tiendra pas la distance dans la « positive attitude ». Il sourit néanmoins, cette dernière expression lui rappelant un cas bien singulier, il y a de nombreuses années.
On lui avait signalé un rassemblement spirituel auquel on voulait qu'il prêtât attention sans délai. Il s'exécuta, s'amusant, par la suite, à raconter qu'il ne s'était pas fait prier... Il comprend aujourd'hui pourquoi tout ce monde s'écroule : il riait de rien, ne prenait rien au sérieux, croyait tout savoir, ne savait finalement rien de ce qui se tramait alors.
Le rassemblement était en réalité un piège. Un piège mis en place pour le fin renard qu'il croyait être. Il y reconnut des personnes de son entourage non proche, s'emmêla les pinceaux dans les émotions, pour une fois, non la dernière. Et il dut coffrer, oui, mettre en place un coffrage de protection, autour de son cœur, pour continuer à faire ce qu'on lui demandait de réaliser, sans état d'âme.
Il savait que la petite des Saatchi lui en voudrait à vie, la famille aussi. Les voisins de ses propres parents. Il ne voyait pas de moyen de s'en sortir la tête haute en essuyant les traces des erreurs des autres. La petite Saatchi était une jeune femme volage, irresponsable, très « olé olé » selon le voisinage, mal responsabilisée quant à ses décisions toujours plus ubuesques les unes que les autres et se retrouvant souvent, trop souvent, en position de leader dans des groupuscules prenant néanmoins de plus en plus d'ampleur. Naïm le savait, de loin en loin, mais tant qu'on ne lui demandait rien, il passait rapidement à un autre sujet. Les loyautés familiales, de voisinage... Quelque chose comme cela. Il se disait, à cette époque-là, que chacun pouvait bien nettoyer devant sa porte sans que lui, quidam devant l’Éternel, n'allât remuer tout le Saint-Frusquin à ce propos. Il se mentait à lui-même et en riait. L'instant d'après, en effet, il s'offusquait du comportement de la petite des Saatchi et de ses camarades, amis, frères de cœur... Les dénominations changeaient au fil des idées de la gamine.
Naïm, étrangement remué, sentit en lui une force renaître quand on lui ordonna d'aller fouiller l'histoire de cette jeune femme. La force de celui qui fera éclater la vérité au grand jour, pas très éloignée de celle du justicier.
Il sait maintenant qu'à chaque fois que cela se met en branle, une catastrophe est proche, voire déjà en place. Pas que pour lui. Pour tous.
Là, comme pour les autres fois, la mesure ne perdit pas le rythme et ne mentit pas : le ton catastrophique et dramatique ne manqua pas d'imprimer à la pièce, sur le fameux théâtre de la vie, sa couleur si particulière.
Il déteste cela aujourd'hui. Et pourtant s'en nourrit. Dans tous les sens du terme, professionnellement, financièrement, émotionnellement...
Comment font ces autres qui ne se repaissent que de « positive attitude » ? La petite Saatchi avait bien essayé de le lui enseigner, toute dans le partage des connaissances, comme elle disait. Il savait qu'elle n'était pas méchante et que, pourtant, elle décrocherait, dans cette histoire, le grand rôle, celui du leader qui mène les moutons à l'abattoir même si... Même si certains avaient vraiment l'air d'être bien, sereins, clairs d'esprit... Naïm crie, l'élastique a craqué et lui a sauté au visage. Comme la vérité du temps jadis qui rejaillit au fil des souvenirs.
Il serre les dents, s'intimant le silence en ces temps si emplis de discorde. Il pense à Sophie, à sa façon de jouer du piano, à l'harmonie qui n'avait trouvé qu'une seule voie pour venir sur Terre, sa voix à elle, ses doigts.
Il se lève et jette un coup de pied dans le fauteuil en face de lui, faisant voler en éclats la table basse de merisier patiné par les vies des anciens propriétaires... Il ne se retient pas, ne s'excuse pas ! Il veut que tout vole en morceaux, que tout se brise, comme lui est brisé !
Il a mal. Trop mal pour pouvoir penser un seul instant à ne plus avoir cette souffrance en lui, autour de lui, hors de lui. Il est pris dans une violente tempête qui ne peut s'arrêter que pour un seul motif : l'envie de vivre heureux.
Il était heureux. Avant.
Avant tout cela.
Pas avant l'épisode de la petite Saatchi, non, pas avant Sophie, non, pas avant... Mais avant quoi, alors, bon sang ? Il ne sait plus et a l'impression de divaguer. Il passe sa main sur le front, soupire de soulagement. Pas de fièvre.
Il a connu le paludisme, ce qu'en disaient les copains surtout...
Il a également traversé la vague actuelle. Un tout petit rien, comme un robot minuscule qui a pour fonction de limiter vos fonctions vitales, peu à peu, un petit robot couronné de rien du tout mais qui peut tout, au fur et à mesure que vos peurs et vos envies de mourir lui servent de mangeoire. Oui, de mourir. Qui n'a jamais eu la pensée que sa vie était bien éloignée de son rêve de gosse, hein ? Naïm en veut à tout le monde, à lui surtout, il le sait mais se laisse aller à la colère.
Il n'a pas fini de travailler, de toute façon, et il lui vaut mieux s'y remettre pour atteindre le bout du tunnel. Ah ! Le fameux tunnel ! Ou alors le fameux bout du tunnel !
On n'en est pas encore au milieu du bout du tunnel qu'on espère déjà avoir atteint la vie d'après...
Il se repasse la main sur le front, l'autre main, précautionneux, pour vérifier où en serait la montée de fièvre éventuelle. Non, rien, ce n'était que de la colère.
Et il en a des tonnes, des milliers de kilogrammes...
Le numéro zéro. Rien que cette expression le met hors de lui. Le patient zéro.
Au début, cela ne lui faisait rien, paradoxalement, il n'avait pas senti venir le coup de grisou. C'est vrai que Sophie était encore à ses côtés quotidiennement à cette époque-là.
Il se dirige vers la table qui a été transformée, ainsi que toute surface plane de la maison, en bureau d'investigation, en bureau de remise à plat de la vie afin de comprendre et déterminer comment on a pu laisser le numéro Zéro mettre en danger toute une communauté.
Il regarde ses fiches, voit le bazar, commence à les trier. Par dates. Le temps a beau s'être suspendu pour beaucoup, la méthode chronologique est encore la meilleure, selon lui, pour sonder les us et coutumes des humains n'ayant pas eu à cœur de protéger les suivants.
Chapitre 2
CHAPITRE 2.
La première fiche, celle qu'il avait précieusement photocopiée, scannée, diffusée à quelques personnes de confiance. Celle qui reprend les éléments importants au fur et à mesure que les événements se sont mis en place.
Naïm la tient entre ses mains, comme l'élastique tout à l'heure. Comme si la fiche brûlait... Il la relit, s'assied le souffle coupé. Il porte alors sa main au front, non, toujours pas de fièvre. Peut-être simplement la surprise d'assembler enfin deux pièces du puzzle ensemble, à la relecture d'un document qu'il a parcouru pourtant des centaines de fois, et encore, le nombre est faible.
Le nombre, justement.
Le numéro.
Il lui apparaît tout à coup une idée subtile mais persistante : tout est régi par des chiffres, par les chiffres.
Il revoit alors subrepticement les traits de la cadette des Saatchi.
La numérologie. La géométrie sacrée, la physique quantique ! Et le reste !
Elle en parlait souvent, cependant que, souventes fois, on parlait d'elle comme d'une illuminée.
Et si elle avait compris quelque chose qui lui, qui leur échappait, comme ces génies fous détectent des étoiles à l’œil nu avant même qu'elles ne naissent ?
Naïm a du mal à reprendre son souffle, apeuré par la véracité mettant en mouvement ce qui tourne dans son esprit. Il sait quand il approche de la vérité... et là, il en est si proche qu'il est presque sur son dos, à un millimètre de chevaucher grâce à elle, cette Vérité habituellement ineffable, des contrées absolument nouvelles.
Le courage de revenir sur l'affaire Saatchi va-t-il lui permettre de sortir de cette impasse ? La perspective de revoir Sophie, quelles que soient les circonstances, le guide aussi vers cet iceberg pourtant brûlant.
Il fait quelques pas en rond, les mains dans le dos, croisées, entortillées l'une sur l'autre, probablement de peur que l'une s'échappe avant l'autre. Tout part tellement en lambeaux, ces temps-ci...
Naïm n'en peut plus et part en courant vers sa chambre, là où se trouve le coffre-fort, dans le mur derrière l'armoire franc-comtoise héritée de ses grands-parents paternels. L'armoire comporte un faux-fond, ce qui évite de la remplir entièrement, permettant ainsi à celui qui veut la déplacer de le faire même s'il est seul. Sophie avait compris immédiatement le truc et en riait à gorge déployée. Elle met du rire partout, c'est évident.
Naïm se reprend, il sait que s'il laisse ses pensées glisser vers Sophie, tout son courage de dire et de faire va disparaître, grignoté qu'il serait par la nostalgie.
Il se prépare à bouger l'énorme armoire, allégée de quelques affaires en deux temps-trois mouvements. Les belles piles de linge qui l'habitaient jonchent maintenant le lit et ont raté de peu le sol... Naïm regarde le capharnaüm démarrer et rit sous cape en pensant au ménage. Il se dit « au propre, comme au figuré, ce sera sans dessus dessous partout ».
C'est une phrase que sa mère prononçait le week-end quand elle débutait la tornade à poussière. Naïm sourit, « la tornade à poussière ». On lui avait expliqué qu'il ne fallait pas mettre « poussière » au pluriel, étant donné que celle-ci n'aurait pas le temps de faire venir à elle d'autres particules de son état de poussière. Donc LA poussière.
Sa mère lui manque. Philologue. Plus personne ne produit un tel métier si désuet dans une société qui a perdu le sens des questionnements existentiels et des mots.
La poussière dans l’œil... Cela l'empêchait de voir derrière le tableau, pour la petite Saatchi. Qui va le croire, maintenant ?
Il est en train de pianoter le code du coffre-fort afin de l'ouvrir. Un « clic » caractéristique lui indique que tout va bien. En effet, certains médecins s'étaient interrogés sur les éventuelles séquelles neurologiques de l'affaire du moment compte tenu de quelques signaux non engageants...
Naïm ferme les yeux, se concentre sur sa respiration et, la constatant normale, se dit que tout va bien.
Il peut bien sûr être dans le déni, se faire croire que...
Il peut. Il pourrait.
Il décide alors de respirer bruyamment, à s'en faire pleurer. Pleurer de joie quand le sifflement n'est plus là, quand la capacité respiratoire est revenue à sa normalité, quand... quand la page est enfin tournée.
Il fouille dans le coffre-fort et prend l'enveloppe de papier kraft. Cela l'amuse. Il se rappelle du moment où il avait mis en refuge les informations contenues par cette enveloppe : il était au plus mal physiquement et ne croyait pas s'en sortir mais il avait à cœur de protéger quelques données plus que sensibles.
Il croyait alors fermement que le jour du jugement dernier aurait décidé de l'éliminer, lui, mécréant, et de donner l'opportunité à ses confrères de récupérer son entier travail afin de... Il souffle et essaie de distancer les souvenirs empreints de peur.
Il a compris, il y a un moment déjà, que dès que la peur s'en mêle, le petit robot prompt à faire défaillir la santé humaine en ses voies respiratoires se trouve alors sur-nourri et développe par conséquent des compétences destructrices plus que grandiloquentes. La peur parle mieux, toujours, que la confiance, chez la plupart des humains inféodés à leur condition diminuée de longue date.
Naïm s'assied sur le lit, est traversé par un souvenir fugace mais prégnant, de ses ébats avec Sophie, a presque envie de pleurer sur l'inanité de la réminiscence... Sophie qui est loin.
Il tourne et retourne entre ses doigts l'enveloppe. Il sourit à demi, c'est la journée du « je retourne entre mes doigts toute chose qui s'y trouve »...
Il décachette l'enveloppe, en sort avec précaution une laisse de feuillets.
L'écriture en est régulière, féminine, presque fleurie, légère... Il se dit, avec étonnement, que l'on a tout de même de drôles de qualificatifs en graphologie. Enfin, graphologie... Il a juste suivi quelques cours puis a surtout suivi son intuition afin de décrypter les écrits, les intentions cachées derrière. De toute façon, maintenant, dans l'édition, beaucoup d'écrits sont devenus des tapuscrits.
La petite des Saatchi avait écrit une version du monde, avait-elle dit.
Elle ne voyait pas qui pouvait en prendre soin sinon celui qui lui avait fait fermer son clapet durant un temps.
Naïm avait reçu en pleine figure l'uppercut de la part de la « non violente » et n'avait pas bronché. Pas un mot. Il était, hélas pour lui, d'accord avec elle.
Il s'attendait à tout en termes de transmission... Il soupçonnait l'imagination délirante qui pouvait habiter cette jeune femme sans limites. Il n'avait pas senti l'once de vérité ontologique venir à lui.
La cadette avait prévenu Naïm que la forme romancée permettrait, toujours, de balancer plus de vraies conceptions du monde. Toujours. Le vieil éditeur avait rongé son frein devant tant d'impudentes phrases émises par une jeune lui étant cadette d'au moins 40 ans ! Il la relit néanmoins maintenant avec force conviction, tandis qu'il est à même le lit, toujours.
Chapitre 3
CHAPITRE 3.
« J'ai traversé votre monde, merci » par Lucie Saatchi.
Personne n'a fait exprès. C'est comme cela. On se regarde dans le blanc des yeux pendant une seconde tout au plus. On sait que cela a fait mal, que ça a blessé, non ? Et pourtant, on va en rester là. L'autre se dédit, s'enfuit, se carapate, bas les pattes ! L'un devra disparaître.
Je suis l'un.
J'ai du mal à dire l'un d'eux. Mais en tout cas, dans « l'un et l'autre », je suis bien là, l'un.
L'une.
Mais j'ai du mal, beaucoup de mal, à me sentir appartenir à... leur clan.
Aujourd'hui que je décode assez bien leurs façons de faire, j'observe, je reste en retrait, je me concentre sur ma respiration, j'essaie de ne pas juger, de ne pas m'emporter, de ne pas leur porter préjudice mais en même temps, je n'ai aucune envie de continuer à être le paillasson que je fus. Le portefaix.
J'ai changé certaines façons d'être quand je me suis retrouvée exsangue. Tout simplement.
H.-S.
Qui fait mieux ?
J'étais à ramasser à la petite cuillère.
J'avais laissé faire bien des choses pendant des années. Certaines paraîtront anodines à des yeux non aguerris à la douceur du monde.
Oui, la douceur du monde qui habite ma vie. Et qui aurait dû la nourrir depuis la première seconde. C'est ma nature. C'est mon besoin. Ma source.
Les gens qui trouvent cela « cucul la praline » ont un problème. Peut-être même plusieurs. Au moins deux en tout cas !
Qu'est-ce que cela peut bien vous faire que les gens aient besoin de douceur ? Vous, cela vous horripile, passez alors votre chemin et laissez tranquille
