Sauver ma peau: Tout perdre pour échapper aux Témoins de Jéhovah
Par Pamela Perdegas
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À propos de ce livre électronique
Aussi bouleversant qu’inspirant, ce récit d’émancipation, appuyé par des témoignages de ceux qui l’ont accompagnée avant, pendant et après la tempête, offre un regard d’une impressionnante lucidité sur cet enjeu dont on parle encore trop peu.
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Aperçu du livre
Sauver ma peau - Pamela Perdegas
Chapitre 0
Le baluchon
Châteauguay, 2012.
La travailleuse sociale de l’école m’a demandé de me faire un plan de match dans l’éventualité où je devrais m’enfuir rapidement de chez moi. Dans certains pays, on se prépare de la sorte en vue des catastrophes naturelles ou des guerres. Moi, le danger qui me guette vit entre les quatre murs de ma maison. Il veut mon bien, et il est convaincu de faire ce qu’il y a de mieux pour moi. Hélas, qu’il n’ait que de bonnes intentions ne l’empêche pas de faire de ma maison une prison et, par le fait même, de ma vie un enfer.
Concrètement, elle m’a conseillé deux choses. La première est qu’à partir de maintenant, je dois m’assurer d’avoir en permanence des pièces de 25 sous dans les poches de mes manteaux. De cette façon, en cas d’urgence, je pourrai courir jusqu’à la cabine téléphonique la plus près de chez moi et appeler une personne de confiance qui viendra à mon secours. J’ai déjà localisé ladite cabine et choisi ladite personne. C’est que mon père m’a confisqué mon téléphone. Sans doute trop de liberté, de risques de dérapage pour une adolescente de 16 ans. Un énième moyen de contrôler mes moindres faits et gestes, de restreindre mon accès au monde extérieur. À ses yeux, le monde extérieur est une menace, car il accueille les mundanos, un terme espagnol qui signifie « personnes du monde » et qui réfère à tous ceux qui ne sont pas Témoins de Jéhovah. Je ne suis pas autorisée à entretenir des relations avec eux en dehors de l’école et du travail, puisque ces amis et ces collègues risqueraient de me pervertir.
La seconde chose qu’elle m’a demandée est de préparer un sac, une sorte de baluchon d’urgence, contenant des vêtements et des produits d’hygiène corporelle pour que je puisse subvenir à mes besoins de base quelques jours. Je profite de l’absence de mes parents pour le remplir mécaniquement, mais les questions se bousculent dans ma tête. Vais-je m’enfuir l’été ou l’hiver ? Le jour ou la nuit ? Où devrais-je cacher ce sac ? Mais surtout, qu’adviendra-t-il de moi si mes parents le découvrent ?
Chapitre 1
Mes racines, mon enfance
Mes racines paternelles tant que maternelles sont hispanophones. Mon père est fils d’immigrants espagnols, qui ont quitté le Canada pour s’installer au Venezuela lorsqu’il était jeune. Là-bas, il a fait la rencontre de ma mère et en est tombé amoureux. Plus tard, la famille de mon père est revenue s’installer au Canada, et ma mère l’a suivie. Je suis arrivée dans leur vie quelques années plus tard.
Je considère que j’ai vécu une petite enfance heureuse, et sans doute pas trop éloignée de celle des autres enfants de ma génération.
À l’époque, mes parents et moi habitions un immeuble à trois logements à LaSalle. L’étage supérieur était occupé par Cristina – la sœur de mon père – et son ex-conjoint, et celui du milieu par mes grands-parents paternels. Mon père, ma mère et moi occupions le sous-sol et partagions la même chambre. Comme les films de Disney avaient bercé mon imaginaire de jeune fille, je me trouvais infiniment chanceuse d’avoir un lit de princesse coiffé d’un ciel de lit. Le rêve ! C’est dans ce même lit que, chaque soir au coucher, l’un ou l’autre de mes parents, mais plus souvent mon père, me rejoignait pour faire la prière. Je me souviens aussi que j’étais particulièrement impressionnée par le lit de mes parents : un énorme lit d’eau sur lequel j’aurais pu sauter jusqu’à vider toutes mes réserves d’énergie.
Mis à part les prières, que je formulais systématiquement avant chaque repas ainsi qu’avant de me mettre au lit, et les réunions de Témoins, auxquelles j’étais forcée d’assister, j’étais, de façon générale, une enfant comme les autres avec des parents en apparence tout ce qu’il y a de plus normaux. Sans pour autant que nous vivions dans la richesse, les sorties au restaurant et les séances de magasinage dans les centres d’achats étaient choses courantes, et les vacances annuelles en famille, sacrées. Chaque année depuis ma naissance, nous visitions la famille de ma mère au Venezuela pendant les vacances de Noël. Ces voyages s’étiraient sur une période de trois semaines à un mois.
Mon cheminement académique n’a pas non plus échappé à la norme, si ce n’est que je ne suis pas allée à la prématernelle, puisque ma grand-mère, qui habitait en haut de chez moi, avait accepté de me garder pendant que mes parents travaillaient. Je suis par la suite allée à la maternelle, mais je n’en conserve que de très vagues souvenirs. En revanche, je garde trois souvenirs très clairs de ma première année. Le premier est le visage de ma meilleure amie, qui se prénommait Valérie et dont j’ai malheureusement perdu la trace aujourd’hui.
Le deuxième est un évènement plus sombre, où j’ai fait preuve de méchanceté, ou du moins de maladresse, envers un autre enfant. Un jour, dans l’autobus, je m’étais retrouvée assise près d’un jeune garçon d’origine indienne et de confession sikhe. Ce dernier portait fièrement un patka, le tissu noir ou marine qui maintient en place la longue chevelure des sikhs. Intriguée par cette sorte de toque que je voyais pour la première fois, je lui avais demandé ce qui se cachait en dessous. Comme il avait refusé de m’expliquer, je l’avais dénouée pour le constater par moi-même. Quand nous sommes débarqués à l’arrêt d’autobus où sa mère et ma grand-mère nous attendaient, sa mère était consternée, et avec raison : « Oh mon Dieu, qu’est-ce que tu as fait à mon fils ? » Elle s’était empressée de jeter son dévolu sur ma grand-mère, qui, pour une raison qui m’échappait, s’était excusée à cette dame et à son fils en mon nom, sans toutefois me chicaner. Plus tard, j’ai appris que les sikhs portent ce ruban parce qu’ils ne coupent pas leurs cheveux, qu’ils considèrent comme un cadeau de Dieu. Encore aujourd’hui, je regrette d’avoir commis cette bêtise, d’avoir manqué de respect à cet enfant.
Le troisième est un souvenir de ma présence aux réunions des Témoins de Jéhovah, dont je me souviens parfaitement. Lorsque nous rentrions dans la bâtisse, il y avait à notre gauche un espace où l’on pouvait accrocher nos manteaux, et à notre droite des toilettes. Droit devant se tenait la salle principale dans laquelle nous avions l’habitude de nous asseoir ma famille et moi. Cette salle était divisée en trois sections – droite, milieu et gauche – formées par des rangées de chaises. À l’avant, trois marches permettaient d’accéder à un espace surélevé où les anciens prononçaient les discours dans le micro, et où les femmes faisaient des mises en situation. Ces mises en situation se voulaient éducatives et s’avéraient des façons de préparer les Témoins de Jéhovah à réagir adéquatement dans des contextes donnés. Souvent, elles étaient interprétées par des mères et leurs filles. Je me souviens de la première mise en situation que j’ai faite avec ma mère, qui avait pour sujet l’interdiction de recevoir des transfusions sanguines.
À l’arrière de la salle principale, il y avait une autre salle, de taille moindre, avec des haut-parleurs qui diffusaient les discours prononcés dans la salle principale. Les familles avec de jeunes enfants qui risquaient de déranger pouvaient y prendre place. Qu’importe que les réunions me plaisent ou non, je n’avais d’autre choix que de prendre mon mal en patience et de m’appliquer à rester bien droite sur ma chaise, sans gigoter ni faire de bruit. Lorsque je n’en pouvais plus de jouer à la poupée de porcelaine, il m’arrivait de feindre une envie d’uriner. Mes parents m’accompagnaient alors jusqu’aux toilettes pour constater que je n’avais finalement pas envie, ce qui les mettait dans tous leurs états.
Il faut savoir que mon père portait le titre d’ancien dans les Témoins. Vu les privilèges que lui offrait ce haut statut, son image était primordiale. Par le fait même, l’image de sa famille devait être parfaite en tout point et en tout temps.
J’avais beau en être consciente et ne pas chercher à lui attirer des ennuis, rester assise sans broncher ni bouger pendant deux heures – qui m’apparaissaient à vrai dire comme une éternité – relevait de l’impossible pour moi. D’ordinaire, nous étions assis dans le même ordre : mon père, ma mère et moi. Lorsque je commençais à gigoter sur ma chaise, ma mère échangeait de place avec moi de sorte que je sois « coincée » entre mes deux parents. Si cet avertissement ne suffisait pas, l’un ou l’autre me pinçait derrière le bras. Cette zone du corps est si sensible que je me mettais à pleurer. Sitôt la première larme versée, mon père chuchotait : « Si tu pleures, on s’en va dans la petite salle en arrière. » Comme je savais que ce qui m’y attendait était pire, je faisais tout pour me contenir. Pour m’encourager le temps que la douleur s’estompe, ma mère répétait : « Ne pleure pas, ne pleure pas, ne pleure pas. »
Par la suite, lorsque j’étais en deuxième année, ma famille est déménagée à Châteauguay.
Encore une fois, mes grands-parents et mes tantes ont acheté les maisons voisines de la nôtre afin que nous puissions continuer à nous côtoyer régulièrement et à nous entraider. À ma connaissance, cette façon d’habiter ainsi en « ghetto » n’est pas nécessairement plus coutume chez les Témoins que chez les gens du monde, mais plutôt une réalité propre à ma famille tissée très serrée. Comme il s’agissait d’un nouveau développement, il a été facile d’acquérir quatre maisons neuves les unes à côté des autres. La nôtre était une coquette petite maison bleue ; celle de ma tante Cristina, une petite maison brune avec garage ; et celle de mon autre tante, de mon cousin et de mes cousines, une maison brune à deux étages avec garage. Mes grands-parents paternels, eux, habitaient une maison en face des nôtres.
Dans les temps qui ont suivi ce déménagement, j’ai tranquillement pris conscience que ma vie était légèrement différente de celle de mes camarades de classe. Le premier choc a eu lieu à ma nouvelle école, lorsque j’ai fait connaissance avec un jeune de mon âge qui parlait espagnol. Étant persuadée que tous les gens qui parlaient espagnol étaient Témoins de Jéhovah, je me suis mise à lui parler de notre religion. À mon grand étonnement, il ne comprenait pas un traître mot de ce à quoi je faisais allusion. J’étais bouleversée, incapable de me concentrer sur mes cours. Je ne doutais pas de mes croyances ni de ma foi, qui avaient toujours fait partie de ma vie et que j’arrivais encore à sentir, mais je doutais soudainement de ma légitimité en tant que croyante. Tout ce qui m’importait, c’était de rentrer dès que possible à la maison pour demander des explications à mes parents. C’est alors qu’ils se sont assis et m’ont annoncé solennellement que nous étions en fait une minorité de gens. Que nous représentions une minorité n’avait aucun sens pour moi. Comment cela était-il possible alors que tous les gens que je connaissais étaient Témoins ?
À partir de ce jour, un petit fossé a commencé à se creuser entre le reste du monde et moi. Et même s’il ne serait pas honnête de ma part de prétendre qu’il me faisait déjà souffrir à cet âge, il continuait de se creuser, petit à petit. Avec le recul, bien que j’aie réalisé qu’au fond, j’avais été une enfant pratiquement comme les autres, certains éléments me faisaient sentir comme une extraterrestre. Le plus difficile pour moi était sans aucun doute de devoir refuser les nombreuses invitations de mes amis. Comment leur expliquer que, dans ma réalité, je ne pouvais pas combiner les amis d’école avec les amis Témoins ? Que je ne pouvais pas accueillir chez moi des gens du monde, pas plus que je ne pouvais être reçue chez eux ? Lorsqu’on m’invitait, je me contentais de dire que je n’avais pas le droit, sans me justifier davantage. J’imagine bien que, faute d’explications de ma part, mes camarades en déduisaient que j’étais aux prises avec des parents stricts, sans plus.
Je dois aussi dire que, comme je n’avais pas le droit de prendre part aux fêtes, chaque célébration accentuait le fossé. Dans notre religion, les seules fêtes que nous étions autorisés à célébrer étaient les mariages et les anniversaires de mariage.
Durant les premières années de mon primaire, lorsque c’était l’anniversaire d’un ami dans la classe, les parents de ce dernier avaient l’habitude d’apporter un gâteau ou encore des cupcakes que l’on pouvait partager entre camarades. Même si ma religion m’interdisait de célébrer les anniversaires de naissance et, par le fait même, de manger ces desserts, il y avait une sorte de consensus silencieux entre mes professeurs et moi. Autrement dit, plutôt que de jouer à la police, ils fermaient les yeux. L’intérêt des enfants pour les glucides était une loi non écrite qui transcendait toutes les règles, toutes les religions. Je savais pertinemment que je n’avais pas le droit de manger de ces gâteaux ou de ces cupcakes, mais puisque j’avais confiance que personne n’allait me dénoncer, j’en mangeais quand même. Pourtant, la première fois où j’ai osé prendre une part de gâteau, je me suis sentie tellement coupable que je ne suis pas parvenue à l’apprécier. Je pensais : « Oh mon Dieu, qu’est-ce que je suis en train de faire ? » Dans les jours qui ont suivi, à mon grand soulagement, j’ai réalisé que mon geste n’avait eu aucune conséquence. Gourmande de nature, j’ai évidemment récidivé. Toutes les fois suivantes, j’arrivais à profiter du moment, comme tous les autres enfants. Je savourais pleinement en pensant simplement : « C’est trop bon du gâteau ! »
À l’approche de Noël, de la Saint-Valentin, de Pâques
