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Les cheveux de saphir
Les cheveux de saphir
Les cheveux de saphir
Livre électronique428 pages5 heuresCataracta

Les cheveux de saphir

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À propos de ce livre électronique

Zophia vit à Cataracta depuis toujours. Cette sirène ailée n’a jamais mis le pied hors du Cataractorium, une caravane errant de village en village pour donner en spectacle les créatures magiques qui y sont enfermées. Lorsque Zophia quittera enfin sa cage, elle découvrira un royaume qui a beaucoup changé depuis le couronnement de la reine Rose, 30 ans auparavant. Accompagnée d’un soldat se présentant sous le surnom d’Ace, Zophia voyagera à travers ce monde où les légendes s’avèrent souvent réalités.
LangueFrançais
ÉditeurÉditions AdA
Date de sortie28 juin 2019
ISBN9782898031601
Les cheveux de saphir
Auteur

Megane Chauret

Megane Chauret est une écrivaine qui souhaite partager sa créativité et sa façon de voir le monde par l’entremise de ses histoires. Elle a beaucoup voyagé à travers l’Europe et a toujours porté un intérêt particulier aux légendes des vieux pays, source inépuisable d’inspiration. Étudiante au collège Saint-Joseph de Hull, cette jeune auteure travaille sur son premier roman depuis ses quatorze ans. Elle souhaite terminer ses études et poursuivre une carrière dans le domaine des arts et de l’écriture.

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    Aperçu du livre

    Les cheveux de saphir - Megane Chauret

    Chapitre 1

    Le Cataractorium

    Le Cataractorium accueillait le spectacle le plus magique auquel on pouvait assister. À l’intérieur de cette caravane de merveilles, on exposait les plus rares des créatures, tels des papillons aux ailes enflammées et des poissons carnivores. Plus impressionnant encore, s’y trouvait un homme des forêts à l’allure d’ours féroce. Son numéro était l’un des plus populaires parce qu’il procurait aux gens des frissons de peur et d’excitation. Le clou du spectacle restait cependant l’hybride. Lorsque le rideau rouge de sa cage était soulevé, on découvrait cette magnifique enfant de la mer. Sa queue de poisson devait s’être transformée en jambes humaines hors de l’eau, mais elle était bien une sirène : ses cheveux plus bleus que l’océan le confirmaient. Néanmoins, au moment où la fillette détachait la cape qui recouvrait ses épaules, des ailes majestueuses se déployaient dans son dos. Les spectateurs réalisaient avec stupéfaction que ce n’étaient pas des plumes qui les recouvraient, mais plutôt des rangées d’écailles de poisson dorées.

    — J’ai créé cette hybride en combinant les âmes d’une sirène et d’une myliphe, expliquait avec fierté le maître du Cataractorium. Elle est unique en ce monde !

    Les visiteurs applaudissaient avec entrain ce génie qui avait donné son propre nom à la créature. En effet, il l’avait nommée Zophia, en raccourci de Zophiaquen.

    Le spectacle était terminé. Des murmures excités résonnaient dans les rues alors que les gens retournaient chez eux. Le lendemain matin, ces quelques villageois chanceux n’allaient discuter que des créatures qu’ils avaient vues au Cataractorium. Ceux qui avaient refusé de débourser le prix d’entrée exorbitant le regretteraient probablement toute leur vie, car il était bien connu que la caravane ambulante ne repassait jamais au même endroit. La roulotte devait maintenant être loin sur la route, emportant ses mystères avec elle. Ce spectacle était comme un simple rêve qui disparaissait dans la nuit sans laisser de traces. Ce soir, comme tous les autres, personne n’avait reconnu Zophiaquen. Auparavant, le monde entier le connaissait sous le surnom de Collectionneur. C’était il y avait bien longtemps, lorsqu’il possédait de vastes terres et vivait dans un manoir aux abords du fleuve. Sa plus précieuse possession avait alors été sa collection de créatures magiques.

    « Que j’adorais ma collection », se rappelait-il souvent avec amertume.

    Son trésor lui avait été arraché, 30 ans plus tôt, par une fillette impertinente. Zophiaquen ne mettait les pieds qu’en de rares occasions dans la capitale de Saysserra, où cette ennemie habitait maintenant. Il vivotait donc des spectacles du Cataractorium qu’il donnait dans les petits villages éloignés, et le passé du Collectionneur restait caché. Maintenant, il était un homme qu’on oubliait facilement. Après un spectacle, les visiteurs ne se souvenaient que du nom de sa création : Zophia. Il était vrai que la beauté unique de l’hybride était tout simplement inoubliable. Son visage portait les immenses yeux limpides attribuables aux sirènes, mais de la couleur émeraude propre aux myliphes. Ses longs cheveux imitaient la mer à la perfection, cascadant telles des vagues bleues jusqu’au bas de son dos. Ses ailes reflétaient la lumière à la manière d’une armure forgée dans de l’or précieux. L’exceptionnalité de Zophia ne pouvait être admirée qu’au Cataractorium ; jamais la fillette n’en était sortie.

    — Pourquoi suis-je gardée dans une cage ? avait-elle un jour demandé à son maître.

    L’enfant était alors âgée d’environ six ans. Elle était assise derrière ses barreaux à s’amuser avec son seul jouet, une vieille poupée usée jusqu’à la corde. Zophiaquen était lui aussi à l’intérieur de la cabine, concentré à compter les pièces d’or que lui avait rapporté sa dernière représentation. Il avait été pris de court par cette question délicate.

    — Pourquoi me demandes-tu ceci, mon enfant ?

    — Balbo, lui, a droit de sortir et pas moi. C’est injuste.

    En ce moment même, l’homme mi-ours était assis à l’avant pour guider les chevaux qui tiraient la caravane. Sa cage et ses bruits féroces n’étaient que pour les spectacles. Dès que les rideaux étaient fermés, l’homme des forêts sortait de derrière ses barreaux et reprenait son attitude calme et silencieuse.

    — Lui peut sortir seulement parce qu’il m’aide à tenir le Cataractorium, avait expliqué le maître.

    — Moi aussi, je pourrais faire des tâches ! s’était exclamée la petite fille.

    — Je ne veux pas que tu t’épuises avec des travaux manuels.

    — Mais…

    — C’est non, point final. Ne m’en reparle plus.

    Zophia s’était renfrognée et avait passé le reste de la journée à faire la moue. Elle avait boudé derrière ce qu’elle appelait son « rideau de chambre ». Sa cage en possédait deux. Le premier, d’un épais velours rouge, était placé de l’autre côté des barreaux et ne pouvait être abaissé que de l’extérieur. Le maître s’en servait pour créer du suspense avant les spectacles. C’était plutôt le second rideau que Zophia avait tiré pour protester. Situé derrière le tabouret de scène, ce drap était utilisé pour cacher l’espace du fond aux yeux des visiteurs. C’était le coin de sa cage où se trouvait son matelas de paille tressée faisant office de lit. Sa « chambre ». Elle ne connaissait rien d’autre que cet espace restreint de la caravane. Lorsque la fillette avait demandé à sortir ce jour-là, son maître avait deviné qu’elle ne pourrait plus se contenter de sa vie isolée au Cataractorium pour longtemps. Quand Zophia ne se donnait pas en spectacle, elle passait la majeure partie de son temps à jouer avec sa poupée, se l’imaginant comme une vraie amie. Mais aussi gentilles qu’aient été ses paroles, jamais Zophia n’obtenait de réponse de sa compagne de tissu.

    — Pourquoi tu refuses de me parler ? avait-elle demandé un soir, secouant sa poupée avec exaspération.

    Zophiaquen devint préoccupé par le comportement de son hybride. Inévitablement, l’enfant se lassait de ne rien connaître de l’extérieur. À chaque village que le Cataractorium visitait, à chaque spectacle identique au dernier, Zophia s’enfonçait un peu plus dans l’ennui. Les visiteurs ne virent d’elle qu’une hybride triste et sans éclat. Voyant que l’argent ne coulait plus à flots dans ses poches, le maître sut qu’il devait trouver un moyen de ramener la vitalité à sa créature. Il y réfléchit longtemps, jusqu’à ce qu’un matin, il se réveilla avec une idée brillante. Le spectacle ambulant longeait alors la route menant à la ville de Saysserra. Zophiaquen prit un cheval et s’absenta pendant quelques jours pour visiter la capitale. Il détestait mettre le pied dans cette ville, sachant qu’il risquait d’y croiser son ennemie jurée, mais savait que ce séjour importait beaucoup. Il passa une journée dans la ville en toute discrétion. Lorsqu’il revint au Cataractorium, ce fut accompagné d’une merveilleuse surprise pour son enfant.

    — Je sais que tu veux aller à l’extérieur, mais comme nous en avons discuté, il est mieux d’oublier cela.

    La fillette, déçue, baissa les yeux.

    — C’est pourquoi j’ai trouvé un moyen d’amener l’extérieur à toi.

    Le maître fit entrer un enfant que Zophia n’avait jamais vu auparavant. Ce petit garçon avait les cheveux orangés et le visage parsemé de taches de rousseur. Zophiaquen le poussa gentiment vers la cage.

    — Je te présente Hugo. Je l’ai engagé pour être mon nouvel assistant, mais je veux surtout qu’il devienne ton ami.

    — Vraiment ? souffla la petite fille avec des étoiles dans les yeux.

    — Hugo pourra te tenir compagnie entre les spectacles, expliqua le maître.

    Les enfants étaient curieux l’un de l’autre, mais intimidés par le regard insistant de Zophiaquen.

    — Je vais vous laisser un peu de temps pour que vous appreniez à vous connaître, lâcha-t-il en s’esquivant.

    Seuls, les deux gamins passèrent de longs instants à se scruter en silence. Le garçon semblait du même âge que Zophia, mais leurs ressemblances s’arrêtaient là. Ses cheveux étaient aussi roux que le feu, alors que ceux de la fillette étaient de la couleur de l’eau ; ses yeux étaient d’un brun terreux, les siens d’un vert d’émeraude ; ses joues étaient rondes et rouges, celles de Zophia, creuses et blêmes. La petite fille avait l’habitude qu’on l’observe, mais ce garçon ne la regardait pas comme les spectateurs du Cataractorium. Il ne semblait ni intimidé ni dérangé par son allure hors du commun. Aucun des enfants n’eut le courage de dire le premier mot, et ce fut dans cette atmosphère étrange que se conclut leur première rencontre. Zophiaquen n’abandonna pas pour autant, ramenant Hugo à la caravane dès le lendemain matin. Cette fois-ci, le garçon avait amené un objet inconnu et pour lequel la petite fille fut incapable de refouler sa curiosité.

    — Qu’as-tu là ?

    Hugo la scruta d’une drôle de façon, comme s’il ne parvenait pas à discerner si elle était sérieuse ou se moquait de lui.

    — N’as-tu jamais vu un livre ?

    — Non. À quoi ça sert ?

    — À lire…

    Voyant l’incompréhension de la fillette, il ouvrit le bouquin dans sa direction et tenta de lui expliquer que les symboles qui y étaient gribouillés représentaient des mots.

    — Alors un livre peut parler ? s’exclama Zophia, émerveillée.

    — En quelque sorte, gloussa le petit.

    — Je veux lire, moi aussi. Apprends-moi !

    — Pas si vite, ce bouquin-là n’est pas le mien. Les livres, ça coûte des sous.

    Zophia voulait absolument se procurer un objet comme celui de son nouveau camarade. Hugo lui promit qu’il lui en achèterait un si elle lui prêtait l’argent nécessaire. La petite fille ne savait pas comment amasser des fonds, mais n’avait jamais été aussi déterminée.

    — Tu vas voir, je vais me trouver des sous, dit-elle à Hugo.

    Le spectacle quotidien eut lieu à la tombée du jour. À la fin du numéro, le maître vit l’animation de sa créature vedette décupler. Le rideau s’écarta, et Zophia ouvrit ses ailes en grand pour laisser la lueur des lampes se refléter sur ses écailles d’or. Ce jeu de lumière provoqua le ravissement des spectateurs.

    — Tu m’as l’air plus heureuse, fit remarquer Zophiaquen lorsque la soirée fut terminée. Tu t’entends bien avec le nouvel assistant ?

    La petite fille tourna son regard vers Hugo. Habillé dans un complet propre, il remerciait les visiteurs à leur sortie. C’était également lui qui les avait attirés à l’intérieur avant le spectacle. Il semblait avoir fait un bon travail, puisque le nombre de gens qui étaient entrés avait été le double qu’à l’habitude.

    — Oui, je crois que je l’aime bien, lâcha Zophia en souriant.

    Hugo fut officiellement engagé et reçut son premier paiement. Zophiaquen pigea dans les gains de la journée pour lui donner le montant promis. Les yeux du garçon brillèrent à la vue des belles pièces dorées.

    — Maître, vas-tu donner de l’argent à moi aussi en échange de mon travail ?

    Zophia avait posé cette question avec espoir, sans s’imaginer à quel point elle contrarierait Zophiaquen. Son ton était glacial lorsqu’il lui demanda pourquoi elle voulait de la monnaie.

    — Pour acheter des livres, avoua-t-elle d’une toute petite voix.

    — À quoi te serviraient ces… livres ?

    — Je ne sais pas, bredouilla-t-elle.

    — J’ai déjà engagé un ami pour toi, et le même jour tu me demandes de dépenser davantage ?

    Son exaspération rendit Zophia nerveuse. Voyant qu’il la terrifiait, le maître adoucit sa voix et prit son temps pour chercher les bons mots.

    — Malheureusement, l’argent ne pousse pas dans les arbres. Lorsque j’étais seigneur de mes propres terres, ce n’était pas un problème, mais maintenant que j’ai tout perdu, je ne peux pas me permettre de faire des achats futiles.

    La petite fille baissa les yeux, honteuse.

    — Je ne t’en veux pas, mais peux-tu comprendre ce que je tente de t’expliquer ? Prenons par exemple Hugo : il est une bonne dépense, car il amène plus de spectateurs au Cataractorium… Des livres, en revanche, ne nous rapporteraient rien du tout.

    — Je vois.

    — Ne sois pas triste, tu sais que je déteste te voir avec cette mine désolée.

    Les lèvres de Zophia s’étirèrent en un sourire timide.

    — C’est beaucoup mieux ! N’oublie pas : les spectateurs t’aiment plus lorsque tu as l’air heureuse.

    Zophiaquen hocha la tête et partit. Une fois l’adulte hors de vue, Hugo s’approcha de la cage de la jeune créature.

    — Il n’est pas une joie, ton père, grommela-t-il.

    — Et comment est-il, ton papa à toi ?

    — Lorsque je fais une bêtise, il devient tout rouge. Une fois, j’ai brisé une assiette de porcelaine. J’avais l’impression que ses yeux allaient sortir de sa tête !

    La petite fille rit en imaginant la scène.

    — Parfois, je suis capable de cacher mes gaffes, reprit Hugo. Depuis des semaines, mon père croit avoir perdu une de nos belles coupes de verre, alors que j’en ai simplement caché les morceaux. C’est comme ça que je ne me fais pas gronder.

    — Ah oui ? s’exclama Zophia.

    — Oui, et tu sais, si le maître ne veut pas t’acheter des livres, tu peux le faire en cachette, proposa Hugo avec malice.

    — Il sera très fâché si je fais ça !

    — Il n’aura même pas à le savoir.

    — Tu m’as dit que tu ne m’achèterais pas de livres si je ne peux pas te rembourser, non ?

    — Il y a d’autres manières de gagner de la monnaie que d’en demander à nos parents. Par exemple, ma sœur, lorsqu’elle veut faire un peu d’argent de poche, elle crée des images avec des crayons de couleur ou de la peinture.

    — Je n’ai jamais essayé, avoua Zophia.

    — Si tu veux, je t’apprendrai. Et si tu deviens assez douée, je pourrais même vendre tes créations au marché. Je devrais être capable de t’acheter des livres avec ce que quelques dessins rapporteraient !

    La fillette était encouragée par l’entrain du garçon, mais lui fit remarquer qu’elle ne possédait pas les outils nécessaires pour ce genre d’entreprise.

    — Ce n’est pas un problème, ma sœur m’a montré comment créer des crayons avec du bois brûlé, et je suis certain qu’elle te donnera un peu de papier pour commencer.

    De fait, Hugo revint le lendemain avec une belle feuille toute blanche ainsi qu’un bâtonnet de fusain noir fraîchement fabriqué. Il les passa entre les barreaux de la cage de Zophia. Elle frôla le doux papier et attrapa le crayon avec maladresse. Le garçon lui montra comment le tenir de la bonne manière entre ses doigts.

    — Qu’est-ce que je dessine, maintenant ? demanda la fillette.

    — Je ne sais pas…

    — Toi, que sais-tu dessiner ?

    — Je ne suis pas aussi doué que ma sœur, mais je sais faire une fleur.

    Il reprit le fusain et le papier pour esquisser un croquis dans le coin de la page.

    — Essaie de reproduire ça.

    Hugo lui redonna le crayon. En tenant le fusain de la façon que le garçon lui avait enseignée, Zophia en apposa la pointe sur le papier. Elle serra les lèvres de concentration alors qu’elle recopiait la tige et les pétales du modèle de son ami. Lorsqu’elle eut terminé, la fillette contempla son tout premier dessin avec fierté.

    — Elle est jolie, ta fleur, complimenta Hugo avant de baisser le ton pour lui expliquer son plan. Demain, j’irai à la foire et je tenterai de le vendre pour au moins deux pièces. Ça devrait être assez pour acheter un livre usagé, je crois.

    Tout sourire, il prit le papier, le plia et le rangea dans sa poche. Après avoir passé un coup de balai dans la caravane, le garçon put repartir chez lui pour la nuit. Zophia, quant à elle, se coucha de bonne heure. Elle dormit à peine. Dès l’aube, elle avait les yeux grands ouverts et attendait avec impatience le retour de son ami. Il ne se présenta que tard en après-midi et, à son plus grand désespoir, il était bredouille.

    — Personne n’a voulu acheter mon dessin ? demanda la fillette, déçue.

    — Non, c’est dommage, souffla Hugo, mais je te ramène tout de même une bonne nouvelle : j’ai montré ta fleur à ma sœur, et elle a accepté de te donner des conseils pour t’améliorer.

    Zophia se redressa, intéressée. Le garçon lui tendit une liasse de papier. La fillette feuilleta les images détaillées de traits fins et précis avec des yeux émerveillés. Maintenant, elle avait honte en comparant ces chefs-d’œuvre à sa fleur médiocre.

    — Elle dit que tu peux reproduire ses croquis pour te pratiquer, expliqua Hugo.

    Il lui donna une nouvelle feuille vierge, qu’elle accepta avec précaution.

    — Je ne veux pas la ruiner du premier coup. Peut-être devrais-je m’exercer sur autre chose avant…

    Zophia repoussa son rideau de chambre, révélant l’extension cachée de sa cage. Les trois murs qui formaient le fond de la cabine étaient à portée de main derrière les barreaux. Ces parois étaient un grand canevas sur lequel elle pourrait se pratiquer. Le garçon reprit ses corvées tandis que la fillette se retirait derrière son rideau pour se mettre au boulot. Elle passa tout le reste de la journée à dupliquer tant bien que mal les illustrations de la sœur d’Hugo sur les planches de bois. Peu avant le coucher du soleil, Zophiaquen lui demanda ce qu’elle mijotait là derrière.

    — Tu as passé toute la journée cachée au fond de ta cage !

    Zophia échappa le crayon sur son matelas dans un geste de panique. Elle se glissa à l’avant du rideau, cachant ses mains noires de charbon derrière son dos.

    — Je dormais, maître, mentit-elle.

    Zophiaquen n’insista pas, mais regarda la petite fille d’un œil suspicieux. C’est avec soulagement qu’elle le vit quitter la caravane pour retourner à ses besognes. Zophia reprit ses gribouillis sans plus attendre. Le temps s’écoula sans qu’elle s’en rende compte. L’heure de se préparer au spectacle sonna.

    — Déjà ? se désola-t-elle.

    À contrecœur, elle dut suspendre son projet. Sa routine habituelle était de se rendre présentable en se nettoyant le visage et les bras. Pour ce faire, la petite fille utilisait un chiffon trempé dans un seau, de l’autre côté des barreaux. C’était le même récipient que Balbo remplissait chaque jour au puits le plus près pour qu’elle puisse s’abreuver. Ce soir-là, Zophia prit soin de frotter ses mains avec vigueur pour faire disparaître toute trace du fusain salissant. Elle plaça sa cape de spectacle sur ses ailes, traversa son rideau de chambre et s’assit sur le tabouret de scène. Le maître avait déjà abaissé le velours rouge, et les visiteurs attendaient avec impatience. La fillette se prépara à faire sa grande entrée.

    — Je vous présente ma créature favorite, entendit-elle son maître annoncer de l’autre côté du rideau, Zophia !

    Le spectacle qui s’ensuivit fut identique à celui de la veille, à celui de l’avant-veille et à celui de l’avant-avant-veille… La petite fille ne laissa tomber son faux sourire que lorsque le dernier visiteur fut parti. Après qu’Hugo eut accompli ses tâches, le maître le raccompagna à sa maison de Saysserra pour qu’il y passe sa dernière soirée.

    — Demain matin, Hugo va faire ses bagages et va emménager au Cataractorium pour de bon ! avait annoncé Zophiaquen à sa créature avant de partir.

    Les parents du garçon avaient des problèmes monétaires, et chacun de leurs enfants devait collaborer pour aider la famille. Maintenant que leur plus jeune fils avait trouvé ce travail d’assistant, il allait voyager avec la caravane et leur donner une partie de ses gains lorsqu’il passerait près de Saysserra. Les parents d’Hugo détestaient avoir à se séparer ainsi de leur fils, pendant parfois des mois, mais ne pouvaient manquer l’occasion qui s’était présentée à leur famille. C’était pour les sauver de leurs dettes que le garçon quitta sa ville natale et joignit le Cataractorium.

    — Moi, je suis bien heureuse que tu viennes vivre ici, avoua Zophia à Hugo le lendemain de son installation dans la roulotte.

    Lorsque la tristesse de quitter sa maison fut oubliée, le petit garçon finit par apprécier lui aussi sa compagnie. Ils s’inventèrent des jeux et discutèrent de tout et de rien durant les longs voyages qu’effectua la caravane sur la route. Souvent, le garçon dut laisser Zophia pour accomplir ses fonctions d’assistant. La fillette s’exerçait alors à dessiner sur les murs de la caravane. Avant le départ d’Hugo, sa grande sœur lui avait dit que son amie pouvait garder ses croquis, et ces papiers étaient aussitôt devenus la plus précieuse possession de Zophia. Elle devait faire bien attention à ce que son maître ne les découvre jamais, au risque qu’il les lui confisque. La fillette garda toujours son rideau de chambre tiré, sauf quand Zophiaquen la demandait à l’avant. Alors, l’hybride ne tirait qu’une ouverture assez large pour que s’y glisse son petit corps. Le maître devait croire que Zophia avait besoin d’intimité comme tout enfant qui grandissait, et n’en fit pas grand cas. Il ne se doutait pas que sa créature se mettait à dessiner sur les murs quand Hugo la quittait pour accomplir ses tâches. Jusqu’à maintenant, elle avait recopié quelques-uns des dessins de la sœur de son ami, sans grand succès. L’un des croquis en particulier avait capté son attention. C’était une fleur aux multiples pétales enroulés en son centre et qui se déployaient vers l’extérieur. N’ayant jamais vu cette plante de ses propres yeux, Zophia ne savait pas qu’elle était appelée « rose ».

    — C’est le même nom que notre reine, lui expliqua Hugo.

    — Ah oui ? demanda-t-elle avec surprise.

    — Tu ne savais pas ? La souveraine de Cataracta est pourtant bien populaire ! Ma mère m’a conté que le jour où Rose a détrôné son beau-père, le roi Cœur-de-Flamme, des ailes d’ange lui ont poussé dans le dos…

    — Des ailes comme les miennes ? demanda la fillette avec espoir.

    — Non, elle avait des ailes avec des plumes, pas des écailles. Et de toute façon, personne ne sait si elle est vraie, cette histoire. Mon père, lui, n’y croit pas. Il m’a expliqué qu’après la Grande Révolte, la reine n’a plus jamais ressemblé à un ange. Les gens qui disent l’avoir vue en haut du balcon au palais avec des ailes ont probablement vu une illusion des rayons du soleil qui se couchait.

    Zophia aurait voulu poser plus de questions sur la reine, mais son maître attrapa le bras d’Hugo pour le tirer brusquement à l’extérieur de la caravane.

    — Je t’interdis de raconter ces histoires à ma créature, cracha-t-il. Les sornettes qu’on répand sur cette reine bonne à rien ne devraient pas polluer ses oreilles. En fait, je ne veux plus ne serait-ce qu’entendre le nom de Rose en sa présence ou la mienne. Suis-je clair ?

    L’assistant hocha la tête, terrorisé. Lorsqu’il revint aux côtés de Zophia, Hugo s’empressa de changer de sujet. Le ton menaçant du maître était ancré dans son esprit, le persuadant d’ignorer le regard interrogateur de sa nouvelle amie. Même si la fillette ne pouvait plus en apprendre sur la reine Rose, elle trouvait la fleur du même nom jolie, et c’est pourquoi elle se concentra sur celle-là pour s’exercer au dessin. La rose n’était décidément pas la plus facile à esquisser ; Zophia dut la redessiner une dizaine de fois avant d’en être satisfaite. Ce n’est qu’après maints essais qu’elle se sentit suffisamment à l’aise pour transposer son œuvre au propre. Fin prête, la petite fille ramassa la feuille de papier qu’elle avait conservée sous son matelas. Si ce second dessin était raté, elle ne pourrait recommencer, le charbon étant impossible à effacer. Zophia se mit au travail avec toute la prudence dont elle était capable. Des gouttes de sueur glissèrent de son front et lui piquèrent les yeux. Elle n’en perdit aucunement sa concentration, ce qui était un vrai miracle pour une enfant de son âge. Sa main trembla tant qu’elle se crispait autour du fusain. Son bâtonnet de charbon devint si petit qu’il menaça de glisser entre ses doigts. Lorsqu’il ne resta que des cendres du crayon, la fillette venait à peine d’apposer les dernières touches. Elle observa son œuvre avec fierté et demanda à Hugo de venir la voir. Lorsqu’elle montra le résultat final à son ami, ce dernier fut vraiment impressionné.

    — Cette fois-ci, c’est certain que quelqu’un va vouloir l’acheter !

    Sans plus attendre, l’assistant partit au marché du village dans lequel la caravane s’était arrêtée. Il revint quelques heures plus tard, tout excité.

    — J’ai vendu ton dessin ! Une gentille dame me l’a acheté !

    — Vraiment ? s’exclama la fillette, souriant jusqu’aux oreilles.

    Solennel, Hugo lui tendit le livre qu’il avait payé avec l’argent gagné.

    — Il est un peu vieux, s’excusa-t-il, mais l’écriture est toujours lisible.

    Avec une précaution extrême, la fillette prit le bouquin. Son livre à elle. Elle tomba tout de suite amoureuse de l’odeur de papier ancien et du vieux cuir de la couverture. Des lettres y étaient marquées en peinture d’or défraîchie. Sachant que Zophia ne pouvait pas encore déchiffrer ces symboles, Hugo lui lut le titre à voix haute :

    — Livre des contes de Cataracta.

    Chapitre 2

    Rêves emportés par l’eau

    — Mesdames et messieurs, venez tenter l’expérience du magnifique, extraordinaire et époustouflant Cataractorium ! s’exclama Hugo.

    Maintenant âgé de seize ans, le jeune homme attirait les visiteurs au spectacle comme il en était devenu si habitué au fil des années.

    — Les plus braves d’entre vous pourront entrer pour 10 catarîmes ! reprit-il.

    Certaines personnes partirent à la seule mention du prix. La catarîme était la nouvelle pièce que la reine Rose avait introduite au royaume pour unifier la monnaie qui jusqu’alors différait d’une région à l’autre de Cataracta. Avec les dix unités demandées pour voir le spectacle, une famille pourrait se nourrir pendant au moins une semaine. C’est pourquoi il ne resta que des gens aisés pour voir ce qui se cachait à l’intérieur de la roulotte mystérieuse. Les visiteurs entrèrent à la queue leu leu alors que l’assistant prenait soin de récolter le coût d’entrée pour chacun. À l’intérieur, ils découvrirent une pièce longue d’une bonne vingtaine de pas. Des cages de tailles diverses étaient accotées aux murs noirs, et les spectateurs essayaient de deviner leur contenu bien dissimulé sous des draps rouges.

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