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Arcade et Gail, tome 2 - Les âmes brisées
Arcade et Gail, tome 2 - Les âmes brisées
Arcade et Gail, tome 2 - Les âmes brisées
Livre électronique434 pages5 heures

Arcade et Gail, tome 2 - Les âmes brisées

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À propos de ce livre électronique

Arcade Dubé, devenu héros de l’aviation pendant la Première Guerre mondiale, est porté disparu, quelque part au coeur de la Forêt-Noire, en Allemagne. Gail Lebovits, qui poursuit des études en médecine tout en oeuvrant dans un refuge destiné à soigner les pauvres gens atteints de la grippe espagnole, est morte d’inquiétude. Son entourage doute qu’Arcade ait pu survivre à l’écrasement de son avion. Toutefois, Gail s’accroche à l’espoir fou de retrouver bientôt son amoureux...

Mais quand Arcade rentre en Amérique après avoir affronté l’horreur de la guerre et avoir survécu à la grippe, Gail découvre qu’il s’est marié à une autre femme, une jolie Strasbourgeoise nommée Roselyne, et qu’il est devenu exportateur de produits pharmaceutiques pour le père de cette jeune femme, un éminent droguiste et médecin. Arcade ne lui a même pas écrit! Comment a-t-il pu tant changer?

Accablée par le chagrin, Gail se tourne à contrecoeur vers Saül, un jeune avocat ambitieux qui provient du même milieu qu’elle…
LangueFrançais
ÉditeurÉditions Monarque
Date de sortie8 nov. 2021
ISBN9782898180538
Arcade et Gail, tome 2 - Les âmes brisées
Auteur

Katherine Girard

Katherine Girard est enseignante en littérature au collégial. Elle a deux enfants. Elle aime la course, la natation et la lecture. Elle publie en 2015 un récit romancé intitulé L’Enfant d’avril, aux Éditions JCL, qui raconte une expérience déchirante d’avortement tardif. C’est en 2018 qu’elle publie aux Éditions AdA Le retour d’Annabelle, son premier roman, dans la Collection Monarque.

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    Aperçu du livre

    Arcade et Gail, tome 2 - Les âmes brisées - Katherine Girard

    Chapitre 1

    La grande illusion

    La chaude et délicieuse lumière de la mi-juin s’invitait dans la chambre que partageaient Gail Lebovits et sa colocataire, Bertha Viola, née Albertine Lapensée, sur le campus du Women’s Medical College de Toronto. Cela n’empêchait pas une fine pluie printanière de tambouriner sur les toits. Il était environ six heures du matin. Albertine était réveillée, mais demeurait couchée, observant avec tendresse la belle Gail, qui dormait d’un sommeil particulièrement agité dans le lit d’à côté. Elle aurait tellement voulu lui dire à quel point sa beauté la remplissait d’émotions. Quand Bertha se promenait dans la chambre, flambant nue, elle espérait susciter un désir qui ne venait malheureusement jamais : elle voyait Gail rougir, mais aucune étincelle ne s’allumait dans ses yeux. En réalité, Gail tentait tant bien que mal de faire comme si de rien n’était. Sa mère l’avait depuis longtemps prévenue de l’impudence des jeunes chrétiennes, surtout de celles nées dans les familles catholiques. Ces pauvres venaient généralement de fournées d’une dizaine d’enfants qui partageaient une unique salle de bain ; la pudeur devenait donc superflue à leurs yeux. Par respect, Gail se contentait donc de détourner le regard sans passer de commentaire chaque fois qu’elle découvrait Bertha en tenue d’Ève.

    Toutes deux avaient joué dans la ligue de hockey des dames l’année précédente. Adversaires sur la patinoire, elles étaient néanmoins rapidement devenues des amies lorsqu’elles s’étaient retrouvées dans cette petite université unique au Canada, en cela qu’elle visait à former les premières femmes médecins au pays. Si Gail était une joueuse de talent, et son amie et coéquipière Agnès Vautier encore plus, ni l’une ni l’autre n’avait réussi à atteindre le niveau de jeu d’Albertine, devenue Bertha, que l’on considérait comme la meilleure joueuse de tous les temps. Les foules affluaient dans les amphithéâtres pour la voir jouer. Certains avançaient même qu’elle était meilleure encore que la plupart des joueurs de hockey masculin de son époque. Bertha, lorsqu’elle avait constaté l’intérêt immense qu’on lui accordait, avait eu l’audace de réclamer qu’on la paye en conséquence, ce qui, bien entendu, lui avait été refusé. Elle avait donc accroché ses patins avant le début de la saison 1918 pour étudier la médecine dans la Ville Reine. Le hasard étant ce qu’il est, il parut donc tout naturel pour ces deux jeunes femmes de choisir de partager un petit appartement sur Rusholme Road, à un jet de pierres des salles de cours.

    Albertine contemplait la jolie blonde endormie avec une concupiscence qu’elle savait à sens unique. La jeune Lebovits n’était même aucunement consciente de ses envies. La possibilité d’être l’objet du désir d’une autre femme lui échappait complètement. À ses yeux, Bertha était une bonne amie, mais surtout une athlète parfaite qu’elle admirait. Ce que Gail ne savait pas non plus, c’était que Bertha avait tant dominé le hockey féminin au cours des deux seules années de sa carrière que plusieurs mauvaises langues avaient répandu leur fiel. Un peu partout, la rumeur voulant qu’Albertine Lapensée soit un homme qui s’était travesti pour fuir la conscription avait contaminé les esprits. C’était on ne peut plus faux, d’où sa volonté de changer son identité pour refaire sa vie loin des feux de la rampe. Comment ces gens pouvaient-ils croire que cette jeune femme – certes musclée et imposante – dissimulait des organes génitaux mâles ?

    Par contre, ses pulsions sexuelles étaient celles d’un homme. Elle n’avait pas vingt ans, mais elle se savait attirée par les femmes depuis la fin de l’enfance. À ce jour, jamais elle n’avait pu assouvir ses désirs avec une partenaire, craignant de se rendre vulnérable. Comment la société farouchement chrétienne dans laquelle elle avait baigné toute son existence pourrait-elle faire autrement que de condamner une sexualité jugée déviante ? Bertha s’efforçait jour après jour de retenir son souffle, de juguler ses envies contre nature. Mais combien de fois avait-elle eu envie d’enlacer Gail, de l’embrasser passionnément et, qui sait, de lui faire oublier ce garçon, Arcade Dubé, pour qui son amie se morfondait ? Bertha ne l’avait jamais rencontré, celui-là, mais elle le détestait, sans autre raison que parce qu’elle en était jalouse.

    Sous ses couvertures, Gail continuait à gémir et à se tortiller. Albertine s’inquiétait. Qu’est-ce qui pouvait la perturber à ce point ? Elle sursauta lorsque Gail s’assit bien droit dans son lit d’un coup sec, fixant le vide d’un regard absent, les yeux écarquillés. Soudain, elle poussa un cri de mort :

    — Nooooooonnnnnn ! ! !

    Bertha porta la main à son cœur et se dressa elle aussi dans son lit. Elle s’écria d’une voix forte, dans l’espoir de pouvoir dissiper le mauvais rêve de son amie :

    — Ça va, Gail ?

    Pour toute réponse, sa jeune amie se mit à pleurer en murmurant, comme si elle avait vu un fantôme :

    — Ce n’est pas possible… Ce n’est pas possible.

    — Gail ! Qu’est-ce qu’il y a ?

    La jeune femme daigna enfin porter son regard sur Bertha, qui s’était adossée au mur contre lequel reposait son matelas. Ses yeux éperdus firent frémir sa colocataire. Elle ouvrit la bouche, puis la referma, comme hésitante. Elle se retrouvait dans cet état de confusion au réveil, où rêves et réalité semblent ne plus avoir de frontières au point de se fondre les uns dans les autres.

    — Je… dit-elle enfin en réprimant un frisson. Je viens de rêver qu’Arcade était… mort… Que son avion avait été abattu par ceux des Allemands. C’est comme si j’y étais.

    — Oh ! Tu as fait un cauchemar, c’est tout, lança Bertha en balayant l’air de sa main.

    — Tu ne comprends pas. C’était tellement intense… J’aurais juré que c’était arrivé pour vrai.

    — Ça nous arrive à tous, ce genre de rêves, voyons ! Ça ne les rend pas réels…

    Gail ne l’écoutait pas, encore terrorisée par les visions de son rêve atroce.

    — C’était horrible, souffla-t-elle. Il criait mon nom au moment de mourir. Il y avait plein de sang… de la boue aussi.

    Bertha soupira, puis elle se leva et s’approcha du lit de Gail. Elle s’assit lourdement dessus et tapota la tête de son amie comme s’il s’était agi d’un chien récalcitrant :

    — Voyons donc. Ton Arcade est un as, c’est toi qui me l’as dit. Tu n’as fait qu’un cauchemar, je te le répète. Je suis sûre qu’Arcade est en train d’envoyer tous les Allemands qu’il croise sur son chemin dans l’au-delà avec l’aide de son pote… Comment s’appelle-t-il déjà ? Ah oui ! John Kelly.

    Gail secoua la tête. Elle reniflait et tremblait de la tête aux pieds. Elle ramena ses bras autour de ses genoux, comme si elle désirait se protéger d’une menace invisible.

    — C’était tellement réel.

    — Eh bien, ça ne l’était pas, s’exclama Bertha, soudain exaspérée. La preuve, c’est que tu es ici, dans notre appartement de Toronto, pas sur le champ de bataille quelque part en Europe !

    — Et si c’était une prémonition ?

    Bertha ne put réprimer un petit sourire en voyant les beaux yeux de son amie affolés de terreur. Elle semblait vraiment douter de la nature de son rêve. Elle lui répondit plus doucement :

    — Nous sommes des femmes de science, Gail Lebovits. Tu le sais, pourtant, que toutes ces histoires de rêves prémonitoires sont des foutaises sans fondement, hein ?

    — Je n’ai jamais fait un rêve aussi intense de toute ma vie, je te le jure.

    Gail n’en démordait pas. Bertha sentit l’exaspération la gagner de nouveau. Elle se releva prestement. Son peignoir s’entrouvrit, dévoilant une partie de sa poitrine au passage. Gail détourna aussitôt les yeux. Bertha s’esclaffa. Elle ne fit aucun effort pour réajuster sa tenue, car elle adorait troubler sa colocataire.

    — Écoute, ma belle, il faut que tu relaxes un peu ! La session a été dure, et tu as travaillé comme une bête de somme ! Et là, on est en pleine période d’examens. C’est tout à fait normal que tu sois stressée, même dans ton sommeil. Ton inconscient lâche son fou pendant que tu dors…

    Gail avait encore envie de pleurer. Le regard flou, elle murmura comme pour elle-même :

    — Ses dernières lettres sont tellement vagues. Même ses dessins ne sont plus aussi précis, aussi parfaits. Il y a quelque chose qui cloche. Je le sens.

    N’y tenant plus, Bertha cria presque, dans l’espoir de raisonner enfin son amie :

    — Sois indulgente, bon sang ! Ça fait six mois qu’il ne t’a pas vue !

    — Tu as peut-être raison, mais… même ses autoportraits sont moins ressemblants. Pourtant, il doit bien avoir accès à une glace pour se voir !

    Bertha secoua la tête, découragée. Gail pouvait se montrer incroyablement capricieuse, quand elle le voulait, au point d’en oublier l’essentiel. Bertha ne se fit pas prier pour lui rappeler la dure réalité :

    — La guerre change les hommes, ma belle. Ton Arcade a vécu des semaines de combat, de tuerie, de boucherie ! Peut-être que l’image qu’il te renvoie de lui est celle qui le décrit le mieux après tout ce temps.

    Gail gémit :

    — Et pourquoi ne m’écrit-il plus les mots d’amour dont il était pourtant le maître ?

    — Ah ! Gail, tu vas me rendre folle ! Arrête de te prendre la tête comme ça ! Écoute : Arcade risque sa vie à tout instant, il tue des ennemis au quotidien. Crois-tu vraiment qu’il a l’esprit à la poésie amoureuse ?

    — Je bosse comme une cinglée pour réussir mes cours, je dors à peine, et pourtant j’arrive à penser à lui… Crois-tu qu’il m’a oubliée ? Quand il m’écrit, il ne me parle que de John Kelly !

    Bertha s’efforçait de rester calme devant les jérémiades de Gail, mais la patience n’avait jamais été son fort. Elle prit une grande respiration avant de répondre le plus calmement possible :

    — Arcade et John sont coéquipiers, comme on l’était au hockey, dans nos équipes respectives. Rappelle-toi : Agnès Vautier et toi vouliez me battre à tout prix, ne le nie pas. Et c’est normal ! Arcade et John voient les boches avec les mêmes yeux que vous quand vous regardiez notre équipe de Cornwall, Gail. Mais pour eux, c’est mille fois pire que ça l’était pour nous. C’est normal qu’ils soient soudés devant l’adversité, et c’est normal qu’Arcade parle beaucoup de son ami dans ses lettres ! Tu devrais t’estimer contente que ton amoureux ne soit pas tout seul dans cette galère infernale.

    Gail l’écoutait, les yeux écarquillés par la peine et le doute. Bertha prit le temps d’ajouter quelques mots de consolation :

    — Et puis, ne termine-t-il pas encore ses lettres en te disant qu’il t’embrasse ? Ça doit bien vouloir dire quelque chose, non ?

    — Ouais… Mais qu’est-ce que ces baisers envoyés par le biais du papier peuvent encore signifier ? Ses petites conclusions manquent de plus en plus de chaleur. Pourtant, moi, je n’hésite pas à lui écrire avec passion ! Si je me fie à ses réponses, ça ne semble pas lui faire beaucoup d’effet !

    Gail croisa les bras. Apparemment, elle avait des choses sur le cœur depuis quelque temps, et elle préférait à l’instant exprimer sa colère plutôt que de se laisser envahir par la peur de l’avoir perdu à tout jamais. Bertha haussa les épaules.

    — Tes lettres sont probablement caviardées par la censure !

    Gail fronça les sourcils.

    — Tu penses que l’armée censure nos lettres ? Mais c’est odieux ! De quel droit ?

    — Ne te fais pas d’illusions, Gail. Je te parie que tout ce qui a le potentiel de miner le moral des troupes ou, pire encore, de les distraire des véritables objectifs de la guerre, c’est biffé !

    — Alors peut-être qu’Arcade m’aime encore ? dit Gail d’un ton soudain empli d’un espoir enfantin. Peut-être qu’il se retient d’écrire des choses parce qu’il sait qu’elles seront lues par d’autres yeux avant de me parvenir ?

    — Peut-être…

    À vrai dire, Bertha doutait elle aussi des sentiments d’Arcade ; elle trouvait étrange qu’il soit devenu si effacé alors qu’il semblait de prime abord aussi emporté que son amoureuse – en tout cas, selon les récits que lui en avait faits celle-ci ! Mais elle préféra se taire, pour une fois. Pas question de détruire le peu d’espoir qui restait en Gail durant la semaine des examens ! Pas tout à fait dupe toutefois, Gail se rembrunit :

    — Tu es bien fine d’essayer de me rassurer, Alber… euh, Bertha, mais je continue de croire que quelque chose ne tourne pas rond avec Arcade. J’ai peur pour lui… et pour nous.

    Gail avait trébuché sur le prénom de sa colocataire parce qu’elle l’avait connue sous le nom d’Albertine. Pourquoi celle-ci s’était-elle obstinée à changer son prénom et son nom de famille, alors qu’elle avait renié le milieu du hockey pour de bon ? Puisque Gail ne savait rien des rumeurs qui avaient couru sur son amie, elle trouvait louche que celle-ci endosse désormais le nom de Bertha Viola aux yeux de tous. Lorsqu’elle lui avait demandé des explications à ce sujet, Albertine, devenue Bertha, avait d’abord éclaté de rire, comme pour dissimuler un malaise, puis argué que c’était parce que son nouveau nom sonnait à la fois plus anglais et plus sexy. Depuis qu’elle avait renoncé au hockey, avait-elle poursuivi, elle était désireuse de changer de vie, et modifier son nom était selon elle la première étape, cruciale, à franchir pour atteindre son objectif. Gail avait plus ou moins accepté ces raisons. Elle comprenait surtout que Bertha était une personnalité insaisissable, aux multiples facettes secrètes. Mais c’était probablement là ce qui la rendait intéressante à ses yeux.

    Gail repoussa ses couvertures et sortit de son lit dans sa jaquette d’un blanc délavé, dans l’espoir qu’il restât du café quelque part dans les armoires de la cuisinette. Elle voulait surtout arriver à chasser le souvenir de son horrible cauchemar, mais elle ne pensait pas vraiment y parvenir. En effet, les doutes l’assaillaient comme des rapaces affamés. Où était Arcade en ce moment ? Était-il en danger ? S’était-il amouraché d’une autre femme, là-bas, sur les lointaines rives européennes ? L’avait-il oubliée ? Gail était encore prête à tout pour Arcade. Elle pouvait l’attendre encore des années, s’il le fallait. Dans sa tête, son plan était on ne peut plus clair : dès qu’Arcade rentrerait de cette fichue guerre, ils se marieraient et fileraient des jours heureux pour le reste de leur éternité. Peu importe ce qui les séparait ! La guerre avait réduit en poussière tous les obstacles qui entravaient leur route. Même Ruth, sa mère, savait désormais que jamais Gail ne renoncerait à Arcade. Quant à Sidney, son père, il était heureusement de moins en moins dans le décor.

    Gail ouvrit toutes les armoires de la cuisinette pour se rendre compte qu’il ne restait presque rien à boire ni à manger. Elle soupira fortement, agacée.

    — Alb… Bertha ! C’était ton tour d’aller faire les courses !

    — J’y vais ce matin, Madame l’emportée, calme-toi ! Tiens, il reste du pain sur le comptoir… Tu arriveras à tenir une trentaine de minutes, le temps que je revienne du marché ?

    Bertha, qui s’était vêtue entre-temps d’une robe un peu trop courte pour convenir aux normes de la décence, virevolta dans la pièce, attrapa son chapeau et son petit sac à main et s’en fut dans un dernier clin d’œil adressé à sa colocataire. Gail soupira encore et s’assit à la table de la cuisine avant de mordre dans le bout de pain que Bertha lui avait laissé. Elle avait deux examens aujourd’hui… Stressée à cette perspective, elle ouvrit son gros cahier d’anatomie et révisa les notions qu’elle avait le plus de difficulté à maîtriser. Elle réussit à reléguer le souvenir du beau visage d’Arcade, de plus en plus flou, dans un coin de sa mémoire, l’espace d’un moment.

    Chapitre 2

    Les chevaliers du ciel

    Une brise glaciale soufflait sur la base de la toute nouvelle Royal Air Force¹ à Rambervillers, petite commune des Vosges sur le bord de la rivière Mortagne, affluent de la Meurthe et sous-affluent de la Moselle. Il était quatre heures du matin et une petite pluie fine tombait en ce lendemain de la fête de la Saint-Jean. On ne se serait vraiment pas cru un 25 juin n’eût été les lueurs hâtives de l’aube. Les soldats n’entendaient pas le tonnerre gronder tout autour ; ils étaient même habitués aux bruits de fond où s’entrecroisaient les tirs nourris dans les tranchées, les déflagrations d’obus projetés par les tanks et les bombardements qui, jour et nuit, embrasaient le ciel d’Europe. Les lueurs qui illuminaient le ciel n’étaient pas celles de la foudre au loin qui électrise les nuages, mais celles des explosions meurtrières dans les tranchées à des dizaines de kilomètres de la base.

    En cette aurore encore vacillante, le mercure oscillait sous les dix degrés Celsius même si l’été était officiellement amorcé. Arcade et John grelottaient dans leur baraque, mais ils ne s’en plaignaient pas. Tous deux avaient récemment été promus capitaines de groupe ; ils ne cessaient de gagner du galon et des responsabilités dans l’armée de l’air britannique.

    À eux deux, Arcade et John avaient déjà, en quelques mois seulement, abattu plus d’une cinquantaine d’avions allemands et largué avec succès des dizaines de bombes sur des lieux stratégiques. Ils étaient les vedettes montantes. On les surnommait les Crazy Canucks ou même les Canadian Madmen. Leur commandant, Redford Mulock, lui-même considéré comme l’un des plus formidables pilotes canadiens, décoré de la Légion d’honneur française et de l’Ordre de l’Empire britannique, ne cessait de leur répéter qu’ils sortiraient de cette guerre bardés de médailles tant ils s’avéraient des guerriers remarquables. Ce commandant que John et Arcade admiraient tant n’était pas seulement un grand pilote, c’était un meneur exceptionnel capable de tirer le meilleur de chacun, en particulier d’Arcade et John, deux de ses plus valeureux combattants. Si, dans les tranchées, il n’y avait que de la chair à canon entassée dans des conditions de misère extrême, dans les airs, il n’y avait que des héros en devenir, traités avec beaucoup plus d’égards. L’aviation allait assurément révolutionner le monde, pas juste la guerre.

    — Vous passerez tous à l’histoire, Messieurs ! répétait-il sans cesse pour motiver ses hommes avant chaque nouvelle mission – une prédiction qui gonflait Arcade et John de fierté.

    Frissonnant de plus belle, Arcade finit de s’habiller tout en pensant à l’atmosphère surchauffée qui régnait à bord des triplans Sopwith Camel. Il sourit, sensible à l’ironie du moment. S’il se sentait transi et gelé dans les baraquements la plupart du temps, dans les avions, difficiles à manœuvrer, c’était autre chose : il suait invariablement à grosses gouttes, tant en raison du stress des opérations extrêmement dangereuses qu’il menait que de la chaleur dégagée par le moteur rotatif situé à l’avant du cockpit.

    Arcade frotta ses mains l’une contre l’autre pour les réchauffer et jeta un regard rapide autour de lui : depuis quelques jours, les hommes étaient gonflés à bloc. Tous sentaient que l’ennemi était à bout de souffle, de plus en plus vulnérable. La victoire semblait à portée de main. Ils voulaient tellement y croire et pourtant, conscients de l’ampleur de la machine de propagande de guerre, ils essayaient de contenir leur enthousiasme. Le Black Flight se préparait à mener d’importantes attaques aériennes dans les villes et villages situés sur le littoral oriental – soit le côté allemand – du Rhin ; on visait les usines et les gares de chemin de fer contrôlées par les boches à Saarbrücken, Offenburg et Karlsruhe. L’objectif de l’escadrille de dix avions dans laquelle Arcade Dubé et son fidèle ami John Kelly s’envoleraient : larguer des bombes de onze kilos sur les usines de locomotives, d’explosifs, d’armes, de munitions et de métallurgie de Karlsruhe. C’était là une mission cruciale. L’Allemagne était affaiblie, il fallait maintenant en profiter pour l’anéantir en l’empêchant d’accroître sa force militaire, sa puissance de frappe.

    Avant de quitter la baraque, Arcade, comme il le faisait tous les jours, regarda l’un des portraits de Gail qu’il avait dessinés et déposa un baiser sur la pile de lettres d’amour qu’elle lui avait envoyées. Elle lui manquait un peu plus tous les jours, chaque fois que le souvenir de sa voix cristalline transperçait sa mémoire. Son sourire le hantait. Son parfum l’obsédait ; il croyait sans cesse le sentir au-dessus des miasmes des cadavres, des effluves des tranchées nauséabondes. Oui, malgré lui, Gail l’habitait, comme un fantôme rassurant dans les instants les plus angoissants. Il aurait voulu le lui dire, lui écrire plus souvent, mais il en avait de moins en moins le courage. Il demeurait convaincu que cet amour n’était que chimères. Leur relation serait toujours impossible, et donc source de douleur infinie.

    Malgré cette certitude déchirante, il n’arrivait pas du tout à l’oublier. Gail était la première femme qu’il avait aimée – avec une puissance dévastatrice –, et parfois il avait l’impression qu’elle serait aussi la dernière. Dès qu’il était déconcentré par ses souvenirs, il s’efforçait de la chasser de son esprit, l’implorant de le laisser tranquille, mais rien n’y faisait. Elle représentait l’espoir, cet eldorado qui semblait révolu et futile. Arcade reposa la pile de lettres d’amour sous son oreiller et chercha du regard son ami, qui s’éloignait déjà en direction de la cantine extérieure. Arcade lui emboîta le pas. Il prit un bol de porridge et un café et s’attabla sous une simple tente de jute installée au milieu du campement. Pensif, il enfonça sa cuillère dans son porridge sans vraiment avoir envie de la porter à sa bouche.

    Seul John Kelly connaissait l’ampleur de sa misère. En prenant place à ses côtés, il posa une main affectueuse sur son épaule.

    — Tu vas la retrouver, ta belle Gail. Désespère pas, buddy.

    Arcade haussa les épaules sans se retourner vers son ami, son regard perdu vers l’horizon.

    — J’ai pas d’avenir avec elle. Tu le sais, je le sais, tout le monde le sait.

    L’Irlandais s’efforça de se montrer rassurant :

    — La guerre tire à sa fin. À ce qu’il paraît, ça meurt de faim en Allemagne.

    Arcade se tourna vers son ami, les lèvres pincées en une moue de dépit :

    — Que je sache, la France et ses alliés doivent se serrer la ceinture, eux aussi. Tout le monde en Europe crève de faim, John.

    John laissa tomber un petit rire en le poussant du coude :

    — Exagère pas ! On mange mieux ici que pendant notre détention à Shawbridge.

    — T’as pas remarqué que nos rations arrêtent pas de diminuer ? Bientôt, on va être pognés comme les Allemands : affamés et perdus.

    Kelly prit un moment pour réfléchir avant de poursuivre :

    — Maybe, maybe not. On n’en a plus pour longtemps, oublie pas ! Les Américains pèsent lourd dans la balance, astheure.

    Voyant l’air incertain d’Arcade, il renchérit :

    — En tout cas, moi, leur arrivée me redonne confiance. Ce sont des forces fraîches qui risquent de changer la donne.

    — Les boches sont pas du genre à capituler. Ce sont des teignes.

    Il prononça ces mots avec hargne. Arcade Dubé avait appris à détester viscéralement le peuple allemand et ses alliés. Un air de dédain se dessinait sur son visage. John, lui, continuait de sourire à pleines dents.

    — Crois-moi : les Yankees vont nous aider à régler leur cas.

    Arcade avala sa dernière gorgée de café et se leva, prêt à quitter la cantine.

    — Si tu le dis. En attendant, on a des boches à bombarder. Allons voir si nos chameaux sont prêts.

    Leurs « chameaux », c’étaient leurs triplans Sopwith, surnommés ainsi à cause du capot de carénage qui recouvrait la mitrailleuse montée devant l’habitacle du pilote, qui ressemblait à une bosse sur le dos d’un chameau.

    Arcade et John rejoignirent leurs compagnons d’escadrille à la porte du hangar où étaient préparés leurs avions avant chaque mission. Arcade retrouva aussitôt confiance : le Black Flight était une équipe d’élite, menée par le commandant Mulock et l’amiral Collishaw, deux as, reconnus parmi les meilleurs au monde, et composée de pilotes triés sur le volet, qui avaient la réputation d’être parmi les plus habiles et les plus braves de la Royal Air Force. On racontait aussi qu’ils étaient les plus fêlés, voire les plus indisciplinés à l’occasion – de véritables kamikazes qui raffolaient des combats tournoyants, avec roulis, vrilles et boucles vertigineuses les amenant à plonger à toute vitesse droit sur l’ennemi pour former des mêlées folles. Ceux qui survivaient à de tels exploits obtenaient les plus grandes distinctions ; les autres mouraient en plein vol. Même la grande vedette de l’aviation allemande, le célèbre Baron Rouge, Manfred von Richthofen, lui-même mort au combat quelques semaines plus tôt, en avril, disait à qui voulait l’entendre que le Black Flight était l’escadrille la plus intimidante qu’il ait jamais affrontée. Il avait surnommé ses valeureux adversaires de façon particulièrement élogieuse, parlant sans ambages des « cavaliers de l’Apocalypse » et des « chevaliers de l’enfer ». À ses yeux, dans son palmarès de chasse particulièrement éloquent, chaque avion du Black Flight qu’il avait abattu en valait au moins trois des autres escadrilles. « Ce sont des fous furieux qui n’ont peur de rien, ne cessait-il de dire à ses compagnons. Ces mecs-là sont imprévisibles ! » Venant de la bouche d’un ennemi considéré comme l’as des as, le détenteur de tous les records de victoires en bataille aérienne, c’était là un compliment extraordinaire. Et en effet, rien ne semblait intimider ces valeureux chevaliers du ciel dont Arcade faisait désormais partie. Au contraire, ils carburaient à l’adrénaline que procurent les plus grands dangers. D’ailleurs, la devise des pilotes du Black Flight, que le commandant tonitruait avant chaque mission, trahissait leur côté casse-cou : « Nous sommes en route vers une croix de bois, la Croix-Rouge ou la Croix de Victoria ! » Bref, c’était la mort, l’hôpital ou la distinction militaire suprême de l’armée britannique et du Commonwealth qui les attendaient, et ils en étaient aussi conscients que fiers. Leur seule peur était d’être abattus en torche, avec le moteur en feu. C’était la mort la plus horrible, les flammes refluant violemment dans le cockpit pour y brûler vif l’occupant. C’est pourquoi tous les pilotes de cette escadrille portaient un pistolet ou un revolver : pour mettre fin à leurs jours si une telle éventualité devait se produire. Ils préféraient de toute façon mourir plutôt que de vivre avec l’humiliation de la défaite.

    Regroupés à l’entrée du hangar, les pilotes attendaient le signal pour monter à bord de leurs appareils, alignés par groupes de quatre sur l’immense tarmac. Les deux mitrailleuses Vickers de chaque avion étaient chargées à bloc, avec cinq cents cartouches chacune et quatre bombes de onze kilos prêtes à être larguées de l’autre côté du Rhin. Le plan était simple : atteindre rapidement les cibles, situées à une centaine de kilomètres de la base, puis revenir aussitôt à Rambervillers. L’opération, incluant l’aller et le retour, ne devait pas prendre plus de deux heures. Tous quitteraient l’aérodrome à cinq heures trente du matin, chaque équipe étant déployée vers sa propre destination. Arcade avait des fourmis dans les jambes ; il avait hâte d’en découdre avec les boches. Il regarda son ami John, qui grillait cigarette sur cigarette, adossé au mur en tôle du hangar.

    — T’as l’air nerveux, remarqua Arcade. C’est pas trop ton genre…

    Kelly jeta sa cigarette au loin d’une pichenette en vidant ses poumons de la fumée qui les encombrait.

    — Tu me connais, Frenchie : je déteste attendre.

    — Tu viens de m’annoncer que la guerre achevait. Faque c’est quoi le problème, tout à coup ?

    John avait l’air songeur. Une question le hantait, mais il hésitait à l’adresser à son ami. Sentant son malaise, Arcade le regardait du coin de l’œil, attendant de voir s’il oserait parler. Il allait changer de sujet quand John ouvrit enfin la bouche :

    — Tu vas faire quoi après la guerre ?

    La question prit Arcade par surprise. Il travaillait davantage à oublier le passé qu’à bâtir l’avenir, il en avait conscience. S’il regardait vers l’avant, le vertige le saisissait. Il ne voyait qu’un grand trou noir menaçant de l’aspirer.

    — Je sais pas… dit-il finalement. Quand on était à Shawbridge, je voulais posséder ma terre, vivre à la campagne, tu te souviens ? Maintenant… je me dis que j’aimerais peut-être rester dans le domaine de l’aviation. C’est le métier de l’avenir, après tout. Un jour, les gens vont voyager par avion, j’en suis convaincu !

    — Tu vas être pilote de guerre longtemps avant de transporter des passagers comme le font les transatlantiques.

    — Pas nécessairement. Y a des pilotes qui servent à autre chose ! J’ai entendu parler de gars qui livrent du courrier dans le Grand Nord, par exemple.

    L’air froid et humide qui soufflait sur le tarmac était éreintant. John croisa les bras sur sa poitrine et se mit à sautiller dans l’espoir de se réchauffer. Il demanda sur un ton ironique :

    — Et tu crois que Gail va apprécier ton choix de carrière ?

    Arcade ferma les yeux un instant. Le visage de Gail lui apparut. Ses traits, flous mais doux, comme auréolés de lumière, flottèrent dans son esprit avant de disparaître dans le trou obscur du futur.

    — Peut-être que je vais rester en Europe, dit-il lentement, soupesant ses propres paroles. L’armée britannique nous traite bien, tu trouves pas ? Même quand la guerre sera terminée, ils vont avoir besoin de pilotes…

    Toujours songeur, Arcade se tourna vers son ami :

    — Pis toi, John, tu vas faire quoi ?

    Le visage de John s’illumina un bref moment.

    — J’aime la mécanique. Peut-être que je pourrais ouvrir un garage. Il y a de plus en plus de voitures et, comme les

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