Explorez plus de 1,5 million de livres audio et livres électroniques gratuitement pendant  jours.

À partir de $11.99/mois après l'essai. Annulez à tout moment.

Catherine II - Impératrice de Russie
Catherine II - Impératrice de Russie
Catherine II - Impératrice de Russie
Livre électronique577 pages7 heures

Catherine II - Impératrice de Russie

Évaluation : 0 sur 5 étoiles

()

Lire l'aperçu

À propos de ce livre électronique

L’Histoire est remplie de femmes si puissantes qu’elles ont bouleversé leur époque et subjugué leurs contemporains. Des femmes brillantes, influentes, parfois sans pitié… De véritables conquérantes.

Lorsque Sophie d’Anhalt-Zerbst quitte le château de Stettin pour entreprendre son long voyage vers la Russie à la demande de l'impératrice Élisabeth, elle ne peut se douter du destin mouvementé et fabuleux qui l’attend.

La jeune fille devra surmonter manigances, malfaisances et trahisons afin de réaliser son rêve ultime: devenir impératrice de Russie.

En 1762, à la suite d’un coup d’État, elle s’empare du pouvoir.

Cette dictatrice éclairée, qui entend bien mener son pays gigantesque et barbare vers la modernité et la richesse, parviendra-t-elle à étendre son territoire à la hauteur de ses ambitions, malgré ses confrontations avec les plus grands monarques de son temps et ses amours tumultueuses? Réussira-t-elle à faire de son empire la plus puissante des nations européennes?

Une incursion fascinante dans l’univers de l’une des impératrices les plus influentes de l’Histoire...
LangueFrançais
ÉditeurÉditions Monarque
Date de sortie4 avr. 2021
ISBN9782898180385
Catherine II - Impératrice de Russie
Auteur

Katherine Girard

Katherine Girard est enseignante en littérature au collégial. Elle a deux enfants. Elle aime la course, la natation et la lecture. Elle publie en 2015 un récit romancé intitulé L’Enfant d’avril, aux Éditions JCL, qui raconte une expérience déchirante d’avortement tardif. C’est en 2018 qu’elle publie aux Éditions AdA Le retour d’Annabelle, son premier roman, dans la Collection Monarque.

En savoir plus sur Katherine Girard

Auteurs associés

Lié à Catherine II - Impératrice de Russie

Livres électroniques liés

Romance historique pour vous

Voir plus

Catégories liées

Avis sur Catherine II - Impératrice de Russie

Évaluation : 0 sur 5 étoiles
0 évaluation

0 notation0 avis

Qu'avez-vous pensé ?

Appuyer pour évaluer

L'avis doit comporter au moins 10 mots

    Aperçu du livre

    Catherine II - Impératrice de Russie - Katherine Girard

    PROLOGUE

    À sept heures du matin, le 28 juin 1762¹, la calèche dans laquelle se trouve la grande-duchesse Catherine se range devant la caserne militaire du régiment Ismaïlovski, à Saint-Pétersbourg. La jeune femme, la main tremblante, le cœur battant à tout rompre, fouille l’assemblée du regard à la recherche de son amant, l’officier Grigori Orlov. Elle le repère aussitôt, à quelques mètres d’elle. Il est superbe dans son uniforme vert, montant fièrement son étalon couleur de jais. Grigori lève son épée dans sa direction pour la saluer et lui adresse un sourire qui la remplit d’une allégresse impossible à contenir. Fière, Catherine quitte le refuge arbitraire que la berline lui offre, relève ses jupes d’une main et descend la marche d’un geste gracieux, qui se veut assuré. Son corps mince atterrit avec souplesse sur le sol boueux. Dans un maintien impeccable, elle s’avance dans sa robe de deuil vers la foule des soldats rassemblés. Le silence est aussitôt crevé par une clameur passionnée, portée par les hommes qui brisent leurs rangs pour se rapprocher de cette jeune femme digne qui leur tend une main souveraine et amicale. Les visages, burinés par le froid implacable des hivers et le soleil éclatant de leur pays nordique, laissent fuser une joie sauvage : « Vive notre petite mère Catherine ! Nous la suivrons jusque dans la mort ! Vive Catherine de Russie ! » Les épées s’entrechoquent dans les airs au rythme des vivats enthousiastes. Des mains partagent des godets de vodka puisés dans des tonnelets que les officiers du régiment ont fait préparer pour réchauffer les cœurs vaillants.

    L’aumônier du régiment, parvenu à la hauteur de Catherine, élève sa lourde croix au-dessus de sa tête. Aussitôt, les officiers l’encerclent et mettent un genou à terre. Le comte Kiril Razoumovski, commandant du régiment et président de l’Académie des sciences, s’est prosterné à deux pas d’elle. La veille au soir, il a obligé le typographe de l’Académie à imprimer un manifeste proclamant la déchéance de l’empereur Pierre III et l’accession au trône de Catherine II. Portant ce manifeste à son cœur, le visage tourné vers le sol en signe d’humilité, il baise les doigts gantés de sa nouvelle impératrice. La poitrine vibrante d’excitation, celle-ci prend la parole :

    — Nobles officiers du régiment Ismaïlovski, je vous demande humblement la protection. Puisse votre courage s’allier au mien dans ce désir de redonner à notre chère Russie sa gloire et sa fierté, dans la véritable tradition religieuse orthodoxe ! Avec l’aide de Dieu, nous y parviendrons !

    « Avec l’aide de Dieu ! » répètent-ils en chœur en relevant la tête, transportés par la beauté et la conviction qui émanent du corps frêle de Catherine. Razoumovski se redresse et, brandissant son épée vers le ciel, tente d’imposer le silence aux soldats excités. Après quelques minutes de tumulte, il finit par y parvenir et il s’adresse ainsi à la foule :

    — Je proclame à présent la grande-duchesse Ekaterina Alexeïevna souveraine unique et absolue de toutes les Russies ! Vive Sa Majesté l’impératrice Catherine ! Sous le regard de Dieu, au nom de tous les soldats de mon régiment, je lui fais serment de notre fidélité éternelle.

    Les soldats jurent leur allégeance dans un chœur chaotique, portés par l’ambiance explosive et par l’alcool qui coule dans leurs veines. Catherine tremble dans son étoffe noire qui affine sa silhouette ; elle exulte en réalisant que son rêve est en train de devenir réalité. La peur qui l’habitait durant son voyage de nuit entre Peterhof et Saint-Pétersbourg l’a quittée. Le vent a tourné en ma faveur, j’en ai l’intime conviction… Elle jette une œillade discrète à son favori, le deuxième des cinq frères Orlov, le plus séduisant et le plus frondeur, qui la couve de son regard énamouré depuis le début du soulèvement. Emplie d’une confiance énergisante, elle envoie un signal discret à Razoumovski. Aussitôt, il rassemble ses troupes, qui se massent derrière la calèche ouverte où Catherine a repris place. Le cortège s’ébranle en direction de la caserne du régiment Semionovski. En tête de la procession, le prêtre brandit bien haut la croix orthodoxe. Les officiers emboîtent le pas aux chevaux à la robe d’un noir velouté. Les soldats débraillés s’animent derrière eux en une foule joviale et grossière. Les pauvres gens, attirés par le tumulte, se joignent au cortège fabuleux, trinquant à leur tour à la santé de leur petite mère, l’impératrice Catherine. Le régiment Semionovski, précédemment incité à la mutinerie du pouvoir impérial en place grâce aux propos convaincants des frères Orlov, prête serment à la nouvelle impératrice dans un débordement d’enthousiasme. D’une caserne de la garde impériale à l’autre, Catherine a gagné les cœurs les plus entêtés. Dans sa calèche guidée par le lieutenant Alexeï Orlov, elle chemine vers la cathédrale de Kazan, suivie par son armée et le peuple de Saint-Pétersbourg en liesse. Seul le régiment Préobrajenski lui oppose quelques résistances : c’est celui de Simon Vorontzov, le frère de la maîtresse de l’empereur en chute libre, Pierre III. Vorontzov, dans une harangue passionnée, supplie ses soldats de respecter leur serment d’allégeance envers l’empereur en place, l’héritier légitime du trône de Russie. Ses officiers, formidables de discipline, se dressent fièrement devant la masse hilare et séditieuse, soutenus par leurs soldats fin prêts au combat. Grigori Orlov se détache alors de la foule et exhorte le régiment Préobrajenski à la reddition :

    — Prêtez immédiatement allégeance à Sa Majesté l’impératrice Catherine II de Russie !

    Vorontzov le toise avec un mépris évident.

    — Nous avons déjà fait serment à ma sœur et à son futur époux… Catherine est une usurpatrice indigne du trône !

    Sur un geste de Vorontzov, les hommes du régiment Préobrajenski préparent leurs fusils. Une tension palpable court le long de la perspective Nevski, là où les deux factions opposées se sont retrouvées face à face. Nerveuse, Catherine fixe Grigori, dont la main s’est crispée sur le pommeau de son épée. Il lui jette un bref regard qu’elle peine à interpréter. Attend-il un signal de sa part ? Doit-elle donner son accord à un assaut contre le régiment rebelle avant qu’il ne soit trop tard ?

    Tout à coup, un hurlement joyeux retentit : « Vive l’impératrice Catherine ! Vive notre petite mère ! » Le major Menchikov, du régiment Préobrajenski, a décidé de changer de camp. Son épée fend l’air frais de cette belle matinée d’été. Après plusieurs secondes d’un silence pesant, quelques-uns de ses soldats s’exclament à leur tour, bientôt suivis par le régiment entier : « Vive l’impératrice Catherine ! »

    Les soldats de Vorontzov tombent à genoux devant leur nouvelle impératrice, la supplient dans un brouhaha touchant de les pardonner, jurent avoir été trompés par leurs officiers. Catherine n’arrive pas à y croire : obtenir les faveurs de la garde impériale en entier a été si facile ! Elle sait qu’elle doit beaucoup aux frères Orlov ; elle se promet qu’ils seront grassement récompensés. Elle lève une main apaisante en direction du régiment Préobrajenski, lui signifiant ainsi son absolution. Grigori, escorté par deux autres officiers, s’élance vers Vorontzov. Celui-ci laisse tomber son épée dans la boue et le crottin de cheval qui jonchent la perspective Nevski et hausse les épaules, résigné.

    Le sourire dans les yeux, Catherine soupire de soulagement et de satisfaction. Un bref instant, elle se remémore tout le chemin parcouru depuis l’époque où elle n’était qu’une petite princesse allemande connue sous le nom de Sophie-Frédérique-Augusta d’Anhalt-Zerbst…

    1. Dans ce récit, nous utiliserons le calendrier julien, qui était toujours en vigueur dans la Russie de cette époque, plutôt que le calendrier grégorien. Le calendrier julien était alors en retard de onze jours sur le calendrier grégorien, utilisé dans le reste de l’Europe.

    PREMIÈRE PARTIE

    LES APPRENTISSAGES

    CHAPITRE I

    L’ARRIVÉE AU KREMLIN

    En compagnie de sa mère Johanna, Sophie franchit la porte majestueuse permettant d’accéder à la salle d’audience où se tiennent les dignitaires qui composent la cour rapprochée d’Élisabeth de Russie. Elle est aussitôt éblouie par les énormes candélabres criblés de pierres précieuses suspendus au plafond, les murs agrémentés de mille fioritures dorées et de peintures représentant la vie du grand Alexandre Nevski, les colonnes lisérées d’or qui s’étendent devant elle. Tout au fond de la salle l’attend l’impératrice Élisabeth, les cheveux et les sourcils teints en noir, époustouflante dans sa robe à paniers glacée d’argent, le cou et les poignets croulant sous les bijoux, les cheveux constellés de diamants. Sophie a appris de sa mère, une avide colporteuse de ragots de cour, que l’impératrice possède plus de quinze mille toilettes à la mode française, de même qu’au moins cinq mille paires de souliers. Impressionnée par cette pensée, Sophie analyse discrètement la femme assise sur le trône à une dizaine de mètres d’elle. La souveraine est parée avec tant de faste qu’elle lui fait penser à une immense vasque à bonbons. Sa carrure imposante et son maintien royal achèvent d’intimider l’adolescente, qui baisse les yeux sur la robe de cour plus simple, en moire rose et argent, que lui a gentiment prêtée l’impératrice. Issue de la petite noblesse d’Allemagne, Sophie est quelque peu gênée de devoir ainsi compter sur l’aide des souverains pour être convenable à la cour. Quelques semaines auparavant, lors de son séjour au palais de Frédéric II, roi de Prusse, elle a fait semblant d’être malade au lieu de lui avouer qu’elle ne pouvait se présenter devant lui dans sa tenue de voyage. Flairant la détresse de sa jeune protégée, Frédéric lui a envoyé quelques robes plus luxueuses appartenant à ses sœurs pour qu’elle puisse enfin paraître à la cour.

    C’est d’ailleurs Frédéric II qui a soufflé le nom de Sophie d’Anhalt-Zerbst à l’oreille de l’impératrice de Russie lorsqu’est venu le temps de choisir une épouse à son neveu, le duc de Holstein-Gottorp, Charles-Pierre-Ulric, dit Pierre Fedorovitch. Le roi de Prusse souhaitait ainsi renforcer les liens entre son pays et celui d’Élisabeth. Mais ses ambitions d’entremetteur avaient des limites : il n’aurait jamais osé proposer l’une de ses propres sœurs prêtes à marier. Hors de question d’abandonner l’une d’elles aux mœurs sauvages de la Russie ! Puisque l’impératrice avait été liée par une idylle amoureuse à la famille de Sophie, Frédéric II s’est dit que la petite ferait la candidate idéale. Élisabeth a été charmée par le portrait de la première fille du château d’Anhalt-Zerbst que le roi de Prusse lui avait envoyé en 1743, et a décidé de la convier à la cour de Russie afin de la mettre à l’épreuve.

    En ce 9 février 1744, l’adolescente de quatorze ans s’avance vers l’impératrice de Russie, le cœur gonflé d’espoir et de crainte. Avant que Sophie n’entre dans la salle du trône, une dame d’honneur lui a bien signifié qu’elle ne devait prendre la parole que si l’impératrice l’invitait à le faire. Sophie, qui a la langue bien pendue et l’esprit vif, serre les lèvres en parvenant à la hauteur de Sa Majesté, soucieuse de ne pas commettre d’impair.

    — Sophie-Frédérique-Augusta d’Anhalt-Zerbst, du château fort de Stettin, fille de Johanna-Élisabeth Holstein-Gottorp et de Christian-Auguste d’Anhalt-Zerbst, Votre Majesté, claironne soudain la voix d’un valet debout à sa gauche.

    Sophie sursaute, esquisse une profonde révérence puis jette un bref regard alarmé à sa mère qui se tient juste derrière elle. Johanna marmonne :

    — Figchen², redresse-toi maintenant !

    Petite figue ! Son surnom d’enfant. Cette mère qui ne l’a jamais vraiment aimée, puisqu’elle aurait préféré avoir un fils premier-né, a encore osé l’appeler ainsi ! Sophie, piquée au vif, dresse l’échine et affronte le regard froid de l’impératrice. Johanna incline le buste et plie les genoux à son tour avant de balbutier ses hommages. Sophie a l’impression qu’elle va s’évanouir tant sa poitrine est à l’étroit dans sa robe d’apparat, tant elle est nerveuse à l’idée de déplaire. Toute sa vie se joue en cet instant précis, elle en a une conscience accrue. Elle pressent jusqu’au plus profond de son être que son avenir est lié à celui de la Russie. À tout prix, elle voudrait entrer dans les bonnes grâces de l’impératrice, être assez belle, assez vive, assez gracieuse à ses yeux ! Elle sent les regards de tous, courtisans et diplomates, posés sur elle, l’examinant de la tête aux pieds, comme une vulgaire bête destinée à la vente. Mais n’est-ce pas ce qu’elle est, ultimement ? Intérieurement, Sophie tressaille si fort qu’elle craint qu’on s’aperçoive de son émoi. Le regard acéré d’Élisabeth détaille son visage, s’attarde sur son nez droit, ses grands yeux bleus, sa peau très blanche, sa taille fine, ses longs cheveux noirs relevés en un savant chignon qui dégage sa nuque gracieuse. Enfin, sur le visage de l’impératrice se dessine un tendre sourire, dévoilant des dents gâtées qui gâchent sa figure autrement sublime. L’assemblée reprend enfin son souffle. Sophie, immobile, soutient avec le plus d’humilité possible le regard maintenant chaleureux d’Élisabeth.

    — Ma belle enfant, comme je suis heureuse de t’accueillir dans notre immense pays, la Russie ! J’espère que le voyage n’a pas été trop dur !

    — L’escale que vous aviez planifiée pour nous à Saint-Pétersbourg a été bénéfique, Votre Majesté, dit Sophie d’une voix égale. Et le traîneau que vous aviez mis à notre disposition pour la suite du voyage était spacieux et confortable ! Je m’y suis étendue sur un lit de plumes agrémenté de coussins de damas et de fourrures de grande qualité ! D’ailleurs, je vous remercie pour les présents dont vous m’avez comblée : la cape de zibeline rivalise de beauté avec la couverture de voyage, si chaude et douce, dont je me suis parée tout au long de notre chemin vers Moscou.

    Les réminiscences de tout ce luxe après la pénible traversée de la Prusse lui montent à la tête. Un peu étourdie, Sophie ébauche un petit sourire qui se veut gracieux. Elle se rappelle surtout les quatre lourdes berlines qui les ont traînées, sa mère et elle, avec leur suite et tous leurs bagages, de Berlin à Memel, jusqu’à Mittau³, dans un froid intense malgré le petit brasero qui brûlait en tout temps dans la voiture. Sophie se souvient des cahots qui leur brisaient le dos et le cou, des pauvres chevaux qui peinaient à transporter tout leur fatras dans la boue gelée, puis sur la neige, attelés aux traîneaux qu’on avait attachés aux voitures en prévision des intempéries hivernales. Elle se souvient des maisons de poste prussiennes où elles devaient dormir là où se trouvait l’unique foyer, dans la salle à manger, à même le sol, sur des paillasses crasseuses, avec les propriétaires, les enfants et les animaux… Il leur avait fallu près d’un mois pour arriver, épuisées, à Mittau où les attendait une garnison russe. Son commandant, le colonel Voïeïkov, les avait escortées jusqu’à un traîneau robuste et luxueux envoyé par l’impératrice. Sophie et sa mère s’étaient ensuite rendues à Riga, au bord de la mer Baltique, en Russie. Elles avaient alors séjourné dans un château où des valets en livrée les avaient traitées comme des invitées de marque.

    Sophie avait été abasourdie par toute l’attention qu’on lui accordait, mais surtout par le fait que les nobles et les officiers parlaient allemand ou français et étaient vêtus selon la mode française, alors qu’elle venait d’entrer en Russie… Enfin, elles avaient atteint le Palais d’Hiver de Saint-Pétersbourg, où l’impératrice leur avait demandé de s’arrêter quelques jours pour se ressourcer avant leur grande rencontre à Moscou. Encore cette fois, elles avaient été traitées avec maints égards : on avait tiré des salves d’artillerie depuis la forteresse Saint-Pierre et Saint-Paul pour souligner leur présence. On leur avait attribué plusieurs dames d’honneur et des appartements d’un luxe inouï. Sophie, qui avait souffert d’une importante indigestion pour avoir bu trop de bière durant son voyage, aurait voulu en profiter pour se reposer un peu plus. Elle escomptait préparer son entrevue avec la reine et, surtout, assouvir sa curiosité, s’abreuver de tout ce qu’elle pouvait observer chez les courtisans demeurés au Palais d’Hiver. Sa mère en avait toutefois décidé autrement ! Puisque l’anniversaire du grand-duc Pierre-Ulric arrivait à grands pas, pourquoi ne pas devancer le départ et être à Moscou juste à temps pour célébrer cet événement grandiose en sa compagnie ? L’impératrice serait touchée de cet empressement empreint de délicatesse, Johanna en était sûre ! Sophie savait qu’elle devait recouvrer une santé de fer si elle voulait avoir quelque chance de séduire Élisabeth, mais sa mère, obstinée, avait décrété qu’elle surmonterait cette épreuve sans problèmes. Ainsi, Sophie, blême et tremblante en raison de vomissements répétés, avait repris la route. Elle et Johanna s’étaient arrêtées devant le Kremlin le 9 février au soir, la veille de l’anniversaire du grand-duc, auquel, espéraient-elles toutes deux, Sophie serait bientôt promise.

    Sophie se rend compte que ses rêveries lui ont fait perdre le fil de la conversation que l’impératrice a poliment entamée avec Johanna. Elle se morigène et lisse sa robe de ses paumes moites pour se donner une contenance. Elle surprend alors sur sa droite une silhouette qui s’est faufilée dans la pièce par une porte discrètement aménagée près du trône.

    — Ah, te voilà enfin, remarque Élisabeth en lorgnant le jeune homme malingre qui vient de paraître. Puis, se tournant vers Sophie, elle agite son éventail et déclare :

    — Princesse, voici le grand-duc Charles-Pierre-Ulric de Holstein, petit-fils de Pierre Le Grand, mon neveu et futur héritier ! Vous l’avez déjà rencontré, je crois ?

    — Oui, Votre Majesté, le duc de Holstein est mon cousin au troisième degré. J’ai déjà eu le plaisir de discuter avec lui à l’occasion d’une fête de famille, il y a quelques années de cela, avoue Sophie en avisant le nouveau venu tout en s’efforçant de cacher sa déception.

    Elle espérait que ses réminiscences concernant le grand-duc se révéleraient fausses. Elle se le rappelait petit, anguleux et ennuyant, obsédé par les exercices militaires et ne connaissant rien à la littérature, alors qu’à cette époque déjà, elle était une avide lectrice de romans. Elle en était même venue par la suite à idéaliser le jeune homme, l’imaginant grandi, plus imposant, peut-être même plus cultivé. Elle savait pourtant qu’après la mort de son père, Pierre avait été sous la coupe de son précepteur, un certain Brümmer, le grand maréchal de la cour ducale. Puisque Pierre était un enfant turbulent, Brümmer le punissait en le privant de nourriture, instaurant un régime de terreur, l’obligeant même parfois à s’agenouiller sur des pois secs pendant des heures, jusqu’à ce que ses genoux deviennent enflés et insupportablement douloureux. Lorsque Brümmer l’effrayait trop par ses paroles ou son comportement violent, Pierre vomissait, ce qui le conduisait à être puni encore plus sévèrement. Il s’était confié à Sophie lors de leur première rencontre à Kiel, chez un cousin de Johanna. Déjà, à ce moment, elle avait senti que quelque chose ne tournait pas tout à fait rond chez lui. Quelque chose dans son regard de fouine la déstabilisait.

    Et voilà que le jeune homme matérialisé devant elle n’a vraiment rien d’un prince charmant ! Sophie constate en retenant un soupir que son visage émacié est encore marqué par des yeux petits et rapprochés. Son corps maigre flotte dans l’uniforme militaire holsteinois bleu marine qu’il revêt à tout instant, au grand dam de l’impératrice. L’aspirante grande-duchesse l’apprendra bientôt.

    — Bienvenue, les accueille-t-il en allemand.

    Dans sa voix éraillée perce tout de même sa joie de revoir Sophie.

    — Merci beaucoup, murmure-t-elle en russe, dépitée par le peu d’égard que Pierre porte à la langue de son pays d’adoption. En réalité, il ne la parle pratiquement pas, même s’il vit en Russie depuis plusieurs années. Il ne voit pas l’intérêt de l’apprendre, alors que Sophie s’efforce déjà de placer les quelques mots qu’elle connaît dans la conversation. Elle a à cœur de bien paraître et de se faire aimer à la cour de Russie, consciente que son possible mariage avec Pierre-Ulric est une manœuvre non déguisée du roi de Prusse pour réconcilier leurs deux pays. Elle est consciente aussi que l’impératrice elle-même parle couramment quatre langues, soit le russe, l’italien, l’allemand et le français.

    — J’espère que vous vous plairez ici, durant votre petit séjour au pays, continue Pierre, qui ne semble pas concevoir que ce « petit séjour » a pour but principal de le marier à Sophie, et qu’elle restera peut-être en Russie toute sa vie.

    Il recule ensuite jusqu’à la porte par laquelle il est entré.

    Sophie ravale l’affront en jetant un œil curieux aux alentours. Des gens importants lui sont présentés : Jacques-Joachim Trotti, marquis de la Chétardie et diplomate français qui a organisé le coup d’État visant à placer Élisabeth sur le trône, Jean Armand de Lestocq, médecin et homme à tout faire de Sa Majesté, et le vice-chancelier Alexeï Petrovitch Bestoujev-Rioumine, homme bedonnant à la lourde perruque poudrée à la mode espagnole, qui toise la future grande-duchesse avec un dédain non dissimulé. Il avait proposé une princesse saxonne à la couronne pour renforcer l’alliance entre la Russie, la Saxe, l’Autriche et l’Angleterre, mais c’est le parti de la Prusse, alliée de la France, qui, visiblement, l’a emporté. Sophie ne comprend pas encore pourquoi ce Bestoujev la regarde de cette manière, mais déjà, elle pressent qu’elle n’aura pas que des amis à la cour de Russie. Frissonnante, elle cherche Pierre-Ulric des yeux. Il s’est volatilisé. Sa mère se tient toujours derrière elle. Et bien que Sophie ne la voie pas, elle sent son regard critique posé sur sa nuque, et n’ose donc pas se retourner. Elle a l’impression que l’audience s’éternise, alors que l’impératrice et ses conseillers la questionnent sur son enfance et son éducation, feignant soudain d’ignorer la présence de Johanna. Sophie commence à trembler de fatigue, elle n’est pas habituée à rester debout si longtemps sans bouger, et d’être ainsi observée sous toutes ses coutures. Un homme mûr paraît bientôt à sa droite, portant sur une assiette d’or des insignes que Sophie devine prestigieux. Au passage, l’impératrice donne au nouveau venu un léger coup de son éventail, signe de possession et d’affection à la fois. Sophie cesse de respirer : c’est le plus bel homme qu’elle a vu de toute son existence. Ses traits réguliers s’harmonisent avec ses yeux d’un vert ensorcelant. Sa silhouette robuste est couronnée d’une perruque poudrée.

    — C’est sûrement le favori de l’impératrice, le comte Alexeï Razoumovski, lui chuchote Johanna, avant de reprendre sa place derrière elle.

    Un favori ? Sophie n’a aucune idée de ce que cela peut vouloir dire, mais elle pressent qu’il s’agit là d’une personne importante, d’un serviteur mystérieux et irremplaçable. La voix forte, presque masculine, de l’impératrice lui demande de s’approcher avec sa mère. Sophie s’avance, curieuse. Deux des dames d’honneur d’Élisabeth, désignées comme étant mesdames Tchoglokova et Vozontzova, agrippent chacune un insigne en forme d’étoile et l’épinglent sur les robes de Sophie et de sa mère.

    — Par la présente, je vous décore de l’ordre de Sainte-Catherine, princesses d’Anhalt-Zerbst, susurre l’impératrice avant de saisir la main de son favori pour l’attirer plus près d’elle. Le bel Alexeï se laisse enlacer, coinçant au passage sous son aisselle l’assiette encombrante qu’il portait.

    Sophie peine à contenir son émoi ; sa mère, elle, a les yeux pleins d’eau. Ces insignes, exclusivement réservés aux dames de la noblesse, sont d’une haute distinction et récompensent généralement un acte miséricordieux exceptionnel. Qu’ont-elles bien pu accomplir pour mériter un tel honneur ? Peut-être que l’impératrice me récompense à l’avance pour mon mariage forcé avec le pauvre Pierre, si peu attirant ? À cette pensée, elle ne peut réprimer un sourire, capté par Élisabeth :

    — Qu’est-ce qui vous porte à sourire, mon enfant ?

    Sophie réplique sans hésitation :

    — Je souris en raison du bonheur que ma visite au Kremlin de Russie et ma rencontre avec Sa Majesté suscitent en moi…

    Élisabeth façonne à son tour un sourire sur son visage potelé, puis conclut :

    — Vous devez être épuisées, mes chères. Un valet vous conduira à vos appartements pour que vous puissiez vous reposer un peu, puis vous viendrez me rejoindre au banquet préparé en votre honneur. Nous mangerons et boirons toute la nuit !

    Johanna, qui ne semble pas du tout fatiguée, ne peut réprimer un hoquet d’excitation à l’idée de la soirée à venir. Sophie, pour sa part, ne pense plus qu’à se retirer dans les appartements qu’on daignera lui attribuer. Depuis que j’ai revu le jeune grand-duc, je n’ai plus tellement le cœur à la fête. Toutes mes illusions amoureuses se sont envolées… Cependant s’épanouit en moi ce désir viscéral d’appartenir à la Russie, pays démesuré que j’aime de façon tout aussi démesurée depuis que je l’ai en partie traversé en traîneau. Les neiges infinies des plaines hivernales, l’immense Golfe de Riga, la ville de Saint-Pétersbourg sillonnée par la magnifique Neva, prise dans les glaces, les maisons multicolores … et tous ces gens que j’ai eu l’occasion de rencontrer, si pauvres, habitant de misérables isbas⁴, mais forts et chaleureux, toujours de bonne humeur… Elle sourit donc de plus belle pour masquer son éreintement, et se promet de faire bonne figure lors de ce souper.

    2. Le surnom signifie « petite figue ».

    3. Villes de Prusse.

    4. Maison russe traditionnelle construite en bois, avec des troncs d’arbre, et au toit couvert de chaume.

    Lettre à Élisabeth Cardel, février 1744

    Ma très chère gouvernante,

    À présent que je sais que je ne vous reverrai jamais, je peux bien vous l’avouer : dans mon cœur, vous avez été ma véritable mère. Ma mère, ce n’est pas cette Johanna puérile, fantasque et cruelle, qui a fait de moi l’objet de ses ambitions monstrueuses. Non, celle que je porterai au creux de ma poitrine pour toujours, c’est vous, Babet, vous qui m’avez élevée avec toute votre sagesse et votre dignité. Je suis fière de l’éducation européenne et libérale que vous m’avez offerte. Je ne vous remercierai jamais assez de m’avoir permis de découvrir vos grands auteurs français : Corneille, Racine, Molière, La Fontaine… Chaque fois que je les relirai, je penserai à vous. Merci de m’avoir aimée et d’avoir cru en moi. C’est grâce à vous si aujourd’hui, je suis ainsi reçue à la cour de Russie.

    Votre Figchen

    CHAPITRE II

    LA MALADIE

    Sophie se contemple dans le miroir sur pied pendant que sa femme de chambre, Maria Joukov, la corsète avec vigueur. Elle réprime un bâillement disgracieux. C’est qu’elle n’a pas beaucoup dormi, ayant dû assister aux célébrations excessives organisées par l’impératrice, qui a, elle l’a bien vite remarqué, un penchant extrême pour les jeux d’argent et pour l’alcool. Cette nuit, après avoir ingurgité toutes sortes de liqueurs fortes, dont plusieurs verres de vodka à la cerise, sa préférée, Élisabeth est tombée en syncope ! Les serviteurs, apparemment habitués à ces coups d’éclat, ont rapidement coupé sa robe et son corset pour lui permettre de mieux respirer, puis l’ont emmenée dans ses appartements d’où elle est revenue, une heure plus tard, la démarche un peu raide, mais le sourire radieux. Comme si rien ne s’était passé ! Sophie soupire à ce souvenir dérangeant.

    Sa femme de chambre attitrée interprète cette réaction à sa manière :

    — Je vous fais mal, princesse Sophie ?

    — Non, murmure-t-elle tout en s’attardant à son reflet. Ses yeux bleus, soulignés par des cernes presque noirs, brillent d’un éclat maladif. Je suis seulement fatiguée et ennuyée, Maria… Et je gèle ! Il fait si froid, dans ce château ! Ah ! En avez-vous encore pour longtemps ? poursuit-t-elle en désignant la montagne d’étoffes qui a été déposée sur le lit et qu’elle doit enfiler.

    — Encore quelques longues minutes, j’en ai bien peur, répond sa femme de chambre avec un sourire en coin.

    En voilà une drôle de courtisienne⁵, pense-t-elle, qui rechigne à se faire parer des plus beaux tissus de Russie !

    — Je vais mettre une bûche, ajoute Maria en se dirigeant vers le foyer. Lorsque j’aurai fini de vous vêtir, je devrai aussi vous coiffer…

    Elle pointe de l’index la lourde chevelure noire emmêlée de la princesse d’Anhalt-Zerbst.

    Sophie soupire encore, résignée. Sa jeunesse souffre de ces longs moments d’inaction qui la rendent somnolente. J’ai si hâte de parcourir le château pour y découvrir les us et coutumes de ses nobles habitants !

    Après une bonne heure de préparatifs, elle peut enfin sortir de sa chambre. Sa mère l’attend à la porte, parée elle aussi de riches atours.

    — Je n’arrive pas à croire à notre chance, s’exclame-t-elle un peu trop fort en serrant le bras de sa fille. L’impératrice m’a attitré un chambellan⁶, des dames d’honneur et plusieurs pages ! J’ai eu des conversations très intéressantes avec mes dames, ce matin…

    Sophie lui renvoie un rictus inquiet. Ma mère est une véritable amatrice des rumeurs de cour, elle risque de nous mettre toutes les deux dans l’embarras si elle se met à propager des faussetés, ou se mêle d’intrigues qui ne la regardent pas… Sophie n’ose toutefois pas verbaliser ses craintes ; trop de courtisiennes aux oreilles bien affûtées, avides de découvrir leurs moindres faiblesses, rôdent aux alentours. Elle se contente donc de hausser discrètement les épaules et de suivre jusqu’à la salle à manger le convoi de froufrous, mené par le chambellan de Johanna. Une fois assises, toutes se rassasient copieusement en papotant avec une légèreté qui a le don de l’exaspérer. Sophie doit bientôt faire un constat décevant : plusieurs des membres de la cour ont très peu d’éducation, alors qu’elle-même dévore tous les livres qui lui tombent sous la main depuis sa prime jeunesse…

    Après le dîner, Sophie s’aperçoit avec une horreur à peine dissimulée qu’elle a l’obligation de se retirer dans ses appartements pour changer de tenue, encore, en vue du bal prévu ce soir-là en l’honneur de l’anniversaire de Pierre-Ulric. Mais on ne fait que changer constamment de vêtements, dans ce château !

    Résignée, elle regarde sa mère, qui s’éloigne joyeusement en papotant toujours avec ses dames de compagnie. Sophie suit ses propres dames, franchit une enfilade de salles somptueusement décorées et se retrouve tout à coup à la porte de sa chambre, devant laquelle patiente son premier chambellan, Zahar Tchernychev.

    — Bonsoir, princesse d’Anahlt-Zerbst, dit-il en esquissant une profonde révérence. Si vous voulez bien entrer, continue-t-il en poussant le loquet de la porte, nous avons chauffé votre appartement et Maria vous attend pour vous donner votre bain.

    Un bain ? Déjà ? J’en ai pris un hier seulement, avant d’être reçue par l’impératrice ! Sophie lève les yeux au ciel. Les dames de compagnie esquissent la révérence et s’éloignent, des rires pleins leurs murmures, en direction de leurs appartements communs situés tout près.

    — L’eau est à la température idéale ! Puis vous revêtirez la magnifique robe de bal que l’impératrice a fait préparer pour vous, explique Maria d’une voix basse, craignant le courroux qu’elle a sans doute vu venir dans le regard de sa maîtresse.

    Sophie fronce les sourcils, mais ne répond rien. J’espère seulement que je ne devrai pas me plier à ces coutumes ridicules tous les jours de ma vie. Prendre un bain quotidien ! Et changer d’habit à la moindre occasion ! Quelle perte de temps ! Moi qui voulais tant partir à l’aventure dans le château, assister à des conversations pertinentes entre diplomates ou princes cultivés ! Peut-être en aurai-je l’occasion ce soir, au bal ? Elle s’étonne aussi de n’avoir pas encore eu l’opportunité de se retrouver en tête-à-tête avec son futur fiancé, comme s’il avait décidé de l’ignorer…

    Malgré ses soucis, elle ne peut retenir une exclamation d’émerveillement en apercevant la robe à paniers étalée sur son lit, toute de soie rose pastel, chamarrée de lisières d’or. Elle n’a jamais rien vu d’aussi fabuleux, à part peut-être l’apparition de l’impératrice, hier soir. Elle accepte ainsi le rituel de beauté imposé par sa femme de chambre.

    Vers 17 h, elle pénètre dans la salle de bal au bras du landgrave⁷ de Hesse-Hombourg. Les boyards⁸ y patientent en attendant l’arrivée de leur impératrice. Ils sont devenus des habitués de ces assemblées, instaurées par Pierre le Grand dès 1718, qui visaient à faire entrer la Russie dans la famille des nations européennes, donc occidentales. À l’évidence, tous anticipent avec excitation les danses et les jeux à venir.

    Bientôt, l’opulente femme de trente-cinq ans paraît devant ses courtisans, vêtue d’une robe brune chatoyante brodée d’argent, enveloppée dans une riche cape de brocart à épaulettes, et couverte de bijoux. Elle est accompagnée de son neveu, qui — oh miracle ! — a revêtu pour l’occasion le frac⁹ russe traditionnel. Il aperçoit Sophie qui tique en remarquant sa démarche raide, déformée par des années d’exercices militaires intensifs. Ses lèvres découvrent ses dents cariées alors qu’il lui dit de sa voix rauque :

    — Bonsoir, Sophie. Vous êtes d’une grande beauté, ce soir.

    Il évite de rencontrer son regard, fixant un point au-dessus de l’entrelacs tressé de sa chevelure. Dépitée, Sophie relève davantage la tête dans l’espoir de capter son attention.

    — Bonsoir, grand-duc. Vous êtes très bien mis, vous aussi, dans cet habit aux couleurs de l’armée russe !

    — Oh ! Ma tante m’y a obligé, elle voulait me donner des airs de Pierre le Grand… souligne-t-il distraitement.

    Sophie déplace un peu son regard et rencontre celui de l’impératrice. Son favori au bras, Élisabeth l’analyse d’un air qui semble empli de malice. Elle est assurément consciente du peu de charme que dégage son neveu, mais Sophie, soucieuse de faire bonne figure, lui adresse son plus gracieux sourire, comme si elle était tout à fait comblée par la présence du grand-duc. Elle est vite ramenée à sa conversation à peine entamée avec Pierre :

    — Parlant d’obligation, très chère cousine, j’aimerais vous entretenir dès à présent d’un sujet qui me tient à cœur : je suis très heureux de votre visite parmi nous et je vous trouve très gentille, mais sachez que je ne vous épouserai que parce que ma tante le désire, et non pour vos beaux yeux. Vous m’êtes indifférente, car je suis amoureux d’une demoiselle Lopoukhina… Malheureusement, elle a été renvoyée de la cour par ma chère tante, qui peut être si dure parfois…

    Pierre baisse les yeux sur ses bottes vernies, l’air piteux. Sophie n’arrive pas à avoir pitié de ce gringalet. Il vient d’avouer qu’il m’épousera par obligation ! Piquée au vif, les joues rougies par l’émotion, elle demande d’une voix qu’elle veut posée, mais qui tremble tout de même de rage contenue :

    — Et pourquoi donc Sa Majesté a-t-elle renvoyé votre demoiselle de la cour ?

    — Parce que sa mère a été accusée d’avoir comploté dans le dos de ma tante, qui, en retour, lui a fait couper la langue avant de l’exiler en Sibérie ! Ma dame était si atterrée, elle en a pleuré jusqu’au jour de son expulsion… Ma tante est tellement imprévisible ! Un mot de trop et hop ! Elle vous expose aux pires tortures ! Ah ! Je regrette tellement l’Allemagne et la religion luthérienne ! Je déteste la langue russe, il n’est pas question que je la parle ! Je retournerais vivre dans ma patrie demain matin, si ce n’était de cette destinée qu’on m’impose !

    — J’en suis fort désolée pour vous, réplique Sophie, quelque peu horrifiée par la cruauté de l’impératrice et par les propos de traître de son futur époux.

    Elle en déduit qu’elle devra être constamment sur ses gardes et inciter sa mère, souvent impulsive, à plus de prudence en tout ce qui concerne les intrigues de la cour. Elle décide de préparer son avenir dans l’ombre, consciente que son statut, elle le gagnera par d’habiles manœuvres politiques plutôt que par amour. Pour s’imposer aux dignitaires et plaire à l’impératrice, elle devra s’opposer à la fascination obsessive que semble entretenir Pierre envers l’Allemagne, et accueillir à bras ouverts sa nouvelle existence.

    Je devrai rapidement apprendre le russe et me familiariser avec la religion orthodoxe, même si cela brisera le cœur de mon vieux père, Christian-Auguste… Pauvre lui ! Dans sa dernière lettre, il me supplie de ne jamais m’opposer au bon plaisir de mon mari et de ne jamais abjurer ma foi luthérienne. Je m’apprête donc à rejeter en bloc les préceptes de mon père, que j’aime pourtant tendrement…

    Sophie ravale les larmes qui menacent d’affluer et s’efforce de profiter du reste de cette soirée par ailleurs ponctuée par les rires gras et les blagues sans profondeur des courtisans qui l’entourent. Son carnet de bal est rempli à craquer ; elle danse avec application et sérieux. Elle discute, pleine de déférence et de gentillesse, avec les gentilshommes qui la font tournoyer, désireuse de s’attirer le plus de sympathie possible. Vers 22 heures, les invités commencent à quitter la salle de bal ; Sophie en profite pour demander la permission de s’esquiver, permission qui lui est accordée par l’impératrice. Pierre, lui, a quitté les lieux depuis un bon moment déjà. Les commères de la soirée ont murmuré à l’oreille de Sophie que son promis préférait de beaucoup la compagnie de ses pages à celle des courtisans. Avec ses serviteurs, il est libre de boire à se rouler par terre, de les regarder exécuter les exercices militaires allemands sous ses ordres, et de dire toutes les grossièretés qui lui passent par la tête, trois activités qu’il affectionne particulièrement.

    En regagnant sa chambre, Sophie a l’impression d’avoir plus appris sur la nature humaine en une seule journée que dans son existence entière. Alors que l’impératrice continue de festoyer comme à son habitude jusqu’au petit matin, la petite princesse se laisse déshabiller par Maria, puis s’écroule dans son lit douillet, épuisée. Elle sombre bientôt dans le sommeil, apaisée par la chaleur des flammes qui dansent dans le foyer.

    Dès le lendemain, après avoir subi le rituel de l’habillement et celui du déjeuner pris en compagnie de sa mère et des dames d’honneur, Sophie part en quête d’un précepteur en instruction religieuse. Je veux m’initier dès maintenant aux us et coutumes de ce pays, et cela débute par la religion orthodoxe ! Suivant les conseils de son chambellan, elle trouve rapidement un précepteur en la personne de Siméon Thodorski, un prêtre cultivé qui parle l’allemand. Il lui promet que la religion orthodoxe n’est pas si éloignée de la religion luthérienne. Elle ne désobéira pas vraiment à l’injonction de son père, l’assure-t-il. Toujours grâce à ce précieux Tchernychev, elle déniche aussi un professeur de russe, un certain Adodourov. À partir de cet instant, elle profite de tous ses moments de liberté pour apprendre les usages religieux et la langue de son pays d’adoption. Elle s’extasie et doute devant l’univers orthodoxe rempli de dorures, d’icônes à prier qu’on lui présente et de coutumes fastes requérant des cierges, de l’encens, des chants… Ce monde est si différent de l’humilité et du dénuement luthériens ! Sophie demande que l’on porte des icônes dans sa chambre et apprend à se signer à la façon orthodoxe, avec trois doigts plutôt qu’un seul. Après quelques jours, elle supplie son précepteur de langue de prolonger les leçons de russe tant elle est enthousiaste. Elle plonge dans ses livres en tout temps, même lorsque Maria lui impose une longue séance d’habillage. Sa soif de connaissance et son désir de s’adapter à la vie russe sont si vifs qu’elle se lève la nuit pour apprendre des listes de mots et de phrases. En chemise, les pieds nus, elle grelotte malgré la flamme du foyer, absorbée par les livres saints et les manuels d’histoire. Elle est heureuse, elle a trouvé une manière de rassasier sa curiosité et de laisser s’épanouir son intelligence.

    Mais ce qui devait arriver arriva : un matin, après avoir passé une bonne partie de la nuit à étudier, elle peine à se lever. Étourdie et nauséeuse, elle a toute la difficulté du monde à se traîner

    Vous aimez cet aperçu ?
    Page 1 sur 1