Le défi de changer les choses: Anthologie commentée des discours de Paul Gérin-Lajoie
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À propos de ce livre électronique
Plus qu’un florilège, cette anthologie est un fil d’Ariane permettant une meilleure compréhension de la Révolution tranquille – définie comme dans aucun autre ouvrage – et de l’un de ses acteurs les plus influents, véritable porteur d’innovation sociale.
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Aperçu du livre
Le défi de changer les choses - Nelson Michaud
La collection Administration publique et gouvernance des Presses de l’Université du Québec propose des titres qui mettent en évidence les nouvelles voies de la recherche et de la réflexion universitaires et professionnelles sur les grandes questions et les défis de la gestion dans le secteur public. Les livres publiés portent sur tous les domaines de l’administration publique, allant de son histoire à ses tendances émergentes. La collection comprend des monographies, des collectifs ainsi que des œuvres sur la pratique de la gestion. Elle a pour objectif de porter un regard sur tous les ordres de gouvernement, leurs agences et leurs réseaux, et sur les entreprises publiques. Elle peut aussi comporter des ouvrages traitant de l’incidence qu’ont le secteur privé, les organismes non gouvernementaux et le contexte international sur le secteur public. Les résultats de travaux présentés dans cette collection sont en mesure de combler les besoins à la fois des praticiens et des analystes théoriciens, et ils sont d’intérêt autant pour les gestionnaires publics que pour les chercheurs, les enseignants et les étudiants dans le domaine.
Le défi
de changer les choses
Anthologie commentée
des discours de Paul Gérin-Lajoie
Nelson Michaud et Jean-François Simard
Préface de Matthias Rioux
Presses de l’Université du Québec
Le Delta I, 2875, boulevard Laurier, bureau 450, Québec (Québec) G1V 2M2
Révision
François Mireault
Correction d’épreuves
Luba Markovskaia
Conception graphique
Julie Rivard
Mise en pages et adaptation numérique
Studio C1C4
Image de couverture
Photo GABY
ISBN 978-2-7605-4991-3
ISBN 978-2-7605-4992-0 (PDF)
ISBN 978-2-7605-4993-7 (EPUB)
Dépôt légal : 3e trimestre 2018
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Canada
© 2018 – Presses de l’Université du Québec
Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés
Aux bâtisseurs de la Révolution tranquille
et à celles et ceux qui ont accepté de la nourrir
et d’en porter le flambeau
Préface
/
Paul Gérin-Lajoie, le magnifique
En 1948, il rentre du Royaume-Uni avec un doctorat en droit constitutionnel obtenu avec brio à l’Université d’Oxford. Le jeune diplômé n’a pas 30 ans, il a fière allure et projette la physionomie d’un premier de classe. Les psychopédagogues auraient classé PGL dans la catégorie des « têtes bien pleines » ou mieux dans celle des « têtes bien faites ». Des attributs convenant parfaitement à un fils de bonne famille de la bourgeoisie canadienne-française des années 1950. Sous des apparences bourgeoises se cachait un démocrate épris de justice sociale.
Comment allait-il disposer des précieuses connaissances acquises en Angleterre ? Marcher sur les traces de son père était dans l’ordre des choses. Du reste, il pratiquera le droit à ses côtés pendant quelques années. Mais, d’aucuns voient l’intellectuel œuvrer comme professeur d’université ou dans un rôle d’expert-conseil au sein d’un organisme des Nations Unies. D’autres, cependant, l’envoient à Ottawa y occuper un poste de haut fonctionnaire ou de conseiller de l’État fédéral en matière constitutionnelle. En vérité, le destin appelait le militant influent ailleurs. Comme s’il avait voulu fixer lui-même le cours des évènements ; en 1959, PGL plonge dans la course à la direction du Parti libéral du Québec (PLQ).
Témoin et acteur d’une époque où le Québec bougeait sous nos yeux, je relaterai succinctement ce que je connais le mieux de PGL, l’homme d’exception. Mettre en lumière ce que je crois être le plus signifiant et le plus révolutionnaire de son œuvre, soit la démocratisation d’un système scolaire et la doctrine Gérin-Lajoie, est, à mon avis, un devoir de mémoire.
Nommé ministre de la Jeunesse au sein du gouvernement Lesage, Paul Gérin-Lajoie dirige la plus grande aventure de la Révolution tranquille : réformer de fond en comble un système scolaire désuet. Le défi est colossal. Il ne se défile pas. PGL voit dans l’école publique gratuite pour tous le moyen de relever le niveau de vie des Québécois et de projeter le Québec dans la modernité. Le combat à livrer est manifestement structurel, mais fondamentalement, la réforme scolaire appelle à un changement de culture, voire de paradigme.
Enlever des mains de l’Église la responsabilité de l’éducation pour la confier à l’État est un geste révolutionnaire pour l’époque. Jusque-là, le Département de l’instruction publique (DIP) et ses deux comités (catholique et protestant) ont été amenés à exercer des responsabilités (de la plus haute importance) normalement dévolues à l’État. L’enseignement primaire et secondaire est dirigé depuis des décennies par les évêques du Québec. L’épiscopat catholique règne sans partage sur les écoles publiques, établissant les programmes d’enseignement et dictant à l’État la marche à suivre afin de garantir aux enfants un enseignement confessionnel conforme à la doctrine catholique. Le conservatisme religieux semble avoir figé le Québec dans le temps. En ce temps-là, l’enseignement secondaire catholique est presque totalement privé : les centaines de maisons d’enseignement et les collèges classiques appartiennent à des communautés religieuses. La plupart des universités ont leur administration propre et les plus importantes (Laval, de Montréal et de Sherbrooke) sont régies par des chartes pontificales. Toucher aux prérogatives d’une Église toute-puissante, habituée depuis toujours, et davantage sous le règne de l’Union nationale, de voir le chef du gouvernement s’agenouiller pour baiser la bague des révérendissimes en guise de remerciement pour services rendus, fut perçu par d’aucuns comme un crime de lèse-majesté. Même si un vent de changement souffle sur le Québec au début des années 1960, on imagine difficilement le gouvernement porter atteinte à l’œuvre souveraine et vénérée de l’Église auprès de la jeunesse québécoise. On n’enlève pas facilement les privilèges d’une institution qui a mission de veiller sur la patrie et au salut de ses enfants.
Les obstacles se dressent devant le ministre et son gouvernement. On retrouve sur la ligne de front les ténors de la droite traditionnelle portée par l’Union nationale et le poids du puissant lobby des Excellences, nos Seigneurs qui, du haut de leur trône pontifical, décrètent que l’intégrité du système scolaire confessionnel est menacée par des hommes politiques de peu de foi. Et à l’autre bout du spectre idéologique, la mouvance de la déconfessionnalisation du système scolaire. Bref, les communistes sont à nos portes. Devant cette déferlante sur la place publique, Paul Gérin-Lajoie amorce son mouvement d’opinion en procédant rondement et méthodiquement. Il cible judicieusement ses adversaires et les confronte avec rigueur. Il est sans ménagement pour les hommes d’Église. Sa prose est prompte, ferme et vigilante. Il se révèle un dialecticien redoutable. Pour affronter efficacement les plus audibles, trois documents d’importance viendront structurer et soutenir le discours gouvernemental sur les tenants et aboutissants de la réforme :
A. La Grande charte de l’éducation élaborée en 1961 et votée en 1962 reconnaît aux enfants du Québec le droit à une éducation gratuite de qualité, et la régionalisation complète de l’enseignement secondaire est à l’ordre du jour.
B. Puis, la Loi instituant une Commission royale d’enquête sur l’enseignement est sanctionnée à l’Assemblée législative le 24 mars 1961. La célèbre Commission est présidée par un homme d’Église, Mgr Alphonse-Marie Parent, vice-recteur de l’Université Laval. Débute alors la plus vaste étude jamais réalisée au Québec en matière d’éducation. Le rapport en cinq tomes est le fruit d’une réflexion collective d’éminents commissaires et de nombreux experts. Il y a eu la tenue d’audiences publiques dans 8 villes pendant 41 jours durant lesquels 307 mémoires ont été soumis ; 47 institutions furent visitées et 125 personnes ont été reçues en audiences particulières. Une cinquantaine de chercheurs et de spécialistes ont préparé des études sur divers aspects du mandat confié à la Commission par le gouvernement. Le tome 1 du rapport envoie un signal puissant au clergé et au pouvoir étatique : les commissaires enquêteurs dénoncent la verticalité d’un système discriminatoire qui a permis le développement en parallèle d’un secteur public et d’un secteur privé d’enseignement. Le premier, plus traditionnel, envoie les enfants de milieux modestes vers le travail manuel et les emplois subalternes. Le second permet aux jeunes de familles aisées de fréquenter le collège classique, lequel ouvre l’accès à l’université et aux professions libérales. Ce sont précisément ces cycles sans issue, dans lesquels des milliers d’enfants se sont engagés, année après année, puis, ont été rétrogradés sans espoir d’être réorientés vers d’autres trajectoires, auxquels s’attaque avec virulence PGL dans Pourquoi le Bill 60 ?. Il écrit : « La responsabilité de ceux qui ont infligé ce retard au peuple du Québec est très grande. Elle serait terrible si ce retard devait se prolonger¹ ». Il lance une flèche en direction de ceux qui ont fermé les yeux sur la triste réalité de milliers de chômeurs et « d’inadaptés technologiques » sans armes face à l’avenir : cette réalité aurait dû pousser la hiérarchie bien-pensante à « oublier un instant les vieux préjugés et à faire un effort pour comprendre² ».
C. Comme il est indiqué ci-dessus, en 1963, le ministre de l’Éducation publie son livre phare : Pourquoi le Bill 60 ?. D’aucuns parleront d’un manifeste abrasif et les plus récalcitrants le qualifieront de pamphlet. En préface de l’ouvrage, le politologue Léon Dion indique, au contraire, que la publication de ce livre allait de soi :
À la « grande charte de l’éducation » il fallait adjoindre une proclamation de foi. M. Gérin-Lajoie, à l’occasion de sa grande campagne d’information, a fermement soutenu qu’une société et un gouvernement qui se veulent démocratiques doivent appliquer les normes et les procédures de la démocratie dans tous les domaines d’activité, y compris l’éducation. À une telle profession de foi, je donne mon adhésion et je me prépare en prévision de possibles combats³.
Militant engagé à l’Alliance des professeurs de Montréal à l’époque, je me suis joint à la campagne publique du ministre, dont l’objectif immédiat était l’éveil des couches populaires sur un enjeu de société jusque-là réservé à une élite intellectuelle et à la hiérarchie épiscopale et à ses mandarins. Lors des forums publics de discussion, le ministre osait dire haut et fort que
[d]ans un régime politique fondé sur le privilège, l’éducation elle-même est un privilège […] La démocratisation de l’éducation est destinée à briser d’abord ce mur du silence qui entoure le système scolaire et qui ne pouvait qu’amener un désintéressement du peuple […] Car je le répète, l’éducation est une garantie contre la dictature des hommes et des idées⁴.
Les propos du ministre soulèvent l’indignation des évêques et des élites canadiennes-françaises et catholiques. Il me confirme, lors d’une rencontre en juin 2017, avoir averti solennellement « les évêques les plus réfractaires au changement » que « l’autorité en éducation n’émane ni de Dieu ni de l’Église, mais du peuple⁵ ».
Mais, qu’est-ce donc que le Bill 60, si ce n’est l’encadrement juridique et politique des recommandations de la Commission Parent ? Le message que Paul Gérin-Lajoie transmet dans son livre, Pourquoi le Bill 60 ?, imprègne une direction socioculturelle à l’ensemble de la réforme. Le ministère de l’Éducation à créer ne sera pas n’importe quel ministère. Le ministre et ses technocrates convenaient que l’implantation au sein de l’État d’un superministère, regroupant plusieurs organismes aux multiples fonctions, exigeait la préparation d’un corpus législatif et réglementaire renouvelé, à soumettre à la délibération des parlementaires et à l’opinion publique. À certains égards, la démarche est inédite. PGL supervise le processus et rien n’est laissé au hasard. Au régime archaïque du Département de l’instruction publique (DIP), éloigné de la démocratie et sans responsabilité, le Bill 60 substitue un modèle pluriel où le peuple, les parents et les Églises sont représentés à tous les niveaux : l’assemblée législative, le Conseil exécutif (gouvernement) d’où émane un ministre élu et appuyé dans ses fonctions par un Conseil supérieur de l’éducation agissant comme « antenne permanente » de la société civile. PGL est accusé de façonner une structure scolaire dictatoriale au sommet de laquelle trônera un politicien, un monstre : le ministre de l’Éducation. Sa réplique est que le Bill 60 apporte un compromis réaliste entre les désirs de changement des réformateurs sociaux et les conceptions théocratiques de l’éducation de « Dieu le père qui règne à Québec », ironisait le Frère Untel dans ses Insolences en 1960⁶.
Que l’on tolère cette digression pour souligner la finesse avec laquelle PGL se réfère aux Insolences du célèbre Frère. L’évocation revêt un caractère hautement symbolique. Les réactions au livre du religieux pamphlétaire ont éclaté comme la foudre dans le ciel du Québec. L’enthousiasme et les milliers d’exemplaires vendus n’ont pas empêché l’élite cléricale du Québec et la Sacrée congrégation des religieux à Rome de faire cause commune et de condamner formellement le Frère Untel pour insubordination envers l’Église et son ordre monastique.
Paul Gérin-Lajoie, ancien conseiller juridique de la Conférence des évêques du Québec, savait mieux que quiconque qu’en 1960, lorsque l’Église se fait insistante, elle peut avoir le bras vengeur envers ses sujets qui s’éloignent de la ligne juste. En maintenant le cap sur les aspects fondamentaux de la réforme, face à un épiscopat déconnecté et avare de ses privilèges, le ministre choisit de prendre de la hauteur. L’intimidation, les jeux de coulisses, les excommunications, d’où qu’ils viennent, ne l’impressionnent guère, montrant par là que le coût de la paix avec l’Église était trop cher payé. Dans l’adversité, l’homme politique affiche une dignité qui l’honore. La cohérence de sa démarche crédibilise sa fonction et donne du lustre à sa mission éducative.
Les fondements profondément démocratiques du projet gouvernemental confèrent plus d’autorité au ministre dans la diffusion de son message. Il fallait néanmoins convaincre la population de sa pertinence. Cette tâche, PGL l’assumera avec le volontarisme d’un militant et la finesse d’un diplomate. La main de fer dans le gant de velours. Ses talents furent mis à l’épreuve par les tenants de la laïcité de l’école. PGL voyait le Mouvement laïque de langue française comme une force de progrès, non comme des adversaires de la démocratie scolaire.
Les partisans de l’école laïque reprochent au ministre le maintien de la confessionnalité du système d’éducation. Selon leur théorie, dans une société libre et démocratique, l’école publique ne peut être confessionnelle. Plus concrètement, l’école commune financée par les deniers publics doit accueillir tous les enfants de la nation sans égard à la race, à la langue, à la religion ou à la classe sociale. Ces principes fondés en droit n’échappent pas au constitutionaliste. Mais, il a vu l’éléphant dans la pièce : la Constitution canadienne. Depuis 1867, elle garantit (article 93) les droits des francophones et des anglophones de foi catholique ou protestante de la province de Québec à des structures scolaires confessionnelles. En 1960, ni le gouvernement, ni la population ne souhaitaient engager la bataille avec Ottawa sur des amendements constitutionnels. Cependant, aux yeux du ministre, le privilège confessionnel sera accordé par l’État aux populations visées et encadré par des comités catholique et protestant du Conseil supérieur de l’éducation. Dans les faits, la confessionnalité est intégrée à l’armature pédagogique du Ministère public relevant d’un gouvernement élu et redevable à la population. Parmi les multiples responsabilités confiées aux comités, l’une d’elles est « d’assurer aux écoles catholiques et protestantes, selon le cas, leur caractère confessionnel⁷ ». Le tout soumis à l’approbation du lieutenant-gouverneur en Conseil. Selon PGL, les deux comités formés de représentants des autorités religieuses, de parents, d’enseignants, leur accordent une représentativité et une autorité morale qui ne ressemblent en rien à ce qui sévissait au temps des comités catholique et protestant du Département de l’instruction publique. Avec le Conseil supérieur et la structure des comités confessionnels, PGL se convainc que les jeux de l’ombre et du hasard, du secret et des favoritismes, ne pourront s’y faire. Il veut éviter de retomber dans le cloisonnement abusif du passé de deux systèmes parallèles, le catholique et le protestant. Mais le projet de loi se veut respectueux du droit des parents de choisir pour leurs enfants une éducation morale et religieuse de leur choix. La confessionnalité s’incarne donc dans « le caractère représentatif des organismes, la démocratie des structures, l’efficacité du ministère, l’unification du régime scolaire et éviter de perpétuer une ségrégation qui crée deux sortes de Québécois⁸ ». Si la victoire du ministre est modeste, le compromis entre l’école laïque et le statu quo est honorable. Du reste, cette poussée vers l’avant ouvrit la voie à des pourparlers entre le gouvernement Bouchard et le fédéral pour l’établissement au Québec de commissions scolaires linguistiques (1997).
Les auteurs de ce livre mettent en lumière de belles pages sur la carrière internationale de Paul Gérin-Lajoie. L’intérêt et les retombées de La dictée PGL chez les jeunes du Québec illustrent l’importance qu’occupe l’apprentissage de la langue française chez l’ancien ministre. La mission éducative de la Fondation Paul Gérin-Lajoie est l’engagement humanitaire en Afrique francophone. L’organisme met l’accent sur l’éducation primaire des enfants et l’alphabétisation de leurs parents. Les implications de PGL dans le Tiers-Monde ont révélé les qualités d’âme d’un grand humaniste.
Le passage de ce politicien hors norme dans l’espace public ne s’est pas limité au domaine de l’éducation. Sa formation en droit constitutionnel l’autorisera à plaider vigoureusement la nécessité pour le Québec de prendre la place qui lui revient dans le monde moderne. La doctrine qui porte son nom marquera à jamais les relations internationales de l’État québécois, à commencer avec le gouvernement fédéral. La doctrine Gérin-Lajoie (1965) annonce une nouvelle ère dans l’interminable débat du partage des compétences constitutionnelles entre les États fédérés et le pouvoir central. Pour mesurer l’importance de cette avancée, rappelons succinctement le contexte dans lequel elle s’est manifestée.
Le nationalisme économique affiché par le gouvernement Lesage depuis son accession au pouvoir en 1960 agace souverainement les politiciens fédéraux et les mandarins lettrés qui alimentent et cultivent le centralisme démocratique. Précisons qu’historiquement (disons depuis toujours), le gouvernement fédéral a affirmé que le seul ordre de gouvernement apte à représenter le Canada sur la scène internationale (même dans des champs de compétences provinciales) est le gouvernement fédéral. Les gnostiques du fédéralisme prédateur œuvrant sur l’autre rive de la rivière des Outaouais ont poussé l’outrecuidance jusqu’à prétendre que toute concession du gouvernement central en faveur des provinces en matière internationale conduirait à la désintégration du Canada. À l’évidence, le ridicule ne tue pas ! Pour les tenants d’un gouvernement central fort et d’une politique étrangère une et indivisible, c’était de la musique. Mais, pour ceux que le discours d’affirmation nationale contenu dans le slogan « Maîtres chez nous » de « l’Équipe du tonnerre » rejoignait, l’agacement était palpable.
C’est avec la conviction que le fédéralisme bien compris est un système de souveraineté partagée, que Paul Gérin-Lajoie, vice-premier ministre du Québec, s’amène devant le corps consulaire de Montréal, le 12 avril 1965. Le discours est historique. Pour la première fois, un ministre influent d’un gouvernement provincial expose, devant un parterre de diplomates étrangers, l’importance pour le Québec d’agir sur la scène internationale dans ses champs de compétences exclusives. Le ministre annonce explicitement le prolongement externe des compétences internes du Québec. En somme, « la détermination du Québec de prendre dans le monde contemporain la place qui lui revient⁹ ». Le ministre Gérin-Lajoie n’a plus de retenue pour exprimer publiquement son agacement à voir l’État fédéral exercer une sorte de tutelle, un « contrôle d’opportunité sur les relations internationales du Québec¹⁰ ».
Lors de la déclaration fracassante de son ministre, le chef du gouvernement, monsieur Jean Lesage, est à l’étranger. Il n’avait pas pris connaissance du texte de la proposition du ministre avant sa prestation devant les diplomates, et d’aucuns crurent à un désaccord entre les deux hommes. À son retour, il l’accepta d’emblée lorsqu’elle fut portée à son attention. Paul Gérin-Lajoie confirme aujourd’hui que le premier ministre « était à 100 % d’accord avec son énoncé de politique¹¹ ». Toujours au chapitre des faits, certains exégètes ont prétendu que la doctrine Gérin-Lajoie était l’œuvre entière d’André Patry. Cette prétention est non fondée. C’est le travail acharné de deux hommes travaillant de concert : André Patry, internationaliste brillant, et Paul Gérin-Lajoie, constitutionaliste averti, qui a su mettre à profit les nombreuses recherches en droit constitutionnel effectuées par PGL lors de ses études doctorales à l’Université d’Oxford. Du reste, les brumes idéologiques des théoriciens du fédéralisme et le refus obstiné de l’État fédéral de reconnaître la capacité constitutionnelle du Québec d’agir sur la scène internationale, n’impressionnent guère Paul Gérin-Lajoie. Nationaliste fervent et sourd aux bruits de fond venant d’Ottawa, son pragmatisme aura servi à doter le seul État français d’Amérique d’une personnalité internationale en invoquant simplement les compétences provinciales prévues à la Constitution. Tous les gouvernements du Québec par la suite (Union nationale, Parti libéral, Parti québécois) ont adhéré à la doctrine et l’ont appliquée.
Rappelons à cet égard la pleine reconnaissance de la doctrine Gérin-Lajoie par celui qui était alors ministre québécois des Affaires intergouvernementales canadiennes, Benoît Pelletier. En réponse au ministre fédéral Pierre Pettigrew, selon qui la doctrine Gérin-Lajoie était dépassée et le Canada devait parler d’une seule voix sur la scène internationale, le ministre Pelletier soumet :
Comment ce ministre québécois influent peut-il nier le fondement même de la politique internationale du Québec, la doctrine Gérin-Lajoie en l’occurrence ? Celle-ci demeure le cadre de référence pour faire évoluer les relations internationales du Québec par une approche pragmatique qui s’incarne dans l’action¹².
Pelletier précise aussi que « l’unicité de la voix canadienne était l’argument sur lequel Ottawa s’appuyait pour contrer les positions défendues par Paul Gérin-Lajoie qui, déjà, constatait l’importance pour le Québec d’accroître sa présence au sein des organisations internationales¹³ ». Constitutionaliste éminent et concepteur du Conseil de la fédération¹⁴, Pelletier est de loin, à mon avis, le ministre le plus respecté et le plus influent du gouvernement de Jean Charest. C’est nourri de ces réflexions que le premier ministre lancera cette phrase lapidaire : « Ce qui est de compétence du Québec chez nous, est de compétence du Québec partout¹⁵ », qui est devenue la nouvelle formulation de la doctrine Gérin-Lajoie. L’assemblage de mots sensibles en une formule syncopée fut reçu comme de la musique aux oreilles de PGL.
La démarche d’affirmation internationale du Québec témoigne de la sensibilité d’un homme politique à l’histoire récente. La posture constitutionnelle de PGL aura contribué à concrétiser la volonté du général de Gaulle, exprimée au début de la décennie 1960, de développer des relations bilatérales structurées et formelles entre la France et le Québec.
L’arrivée des libéraux aux affaires de l’État en 1960 fut saluée par d’aucuns comme une libération. Le dynamisme engendré lors de l’élection référendaire de 1962 sur la nationalisation de l’électricité, le débat de société provoqué par la publication du rapport de la Commission Parent sur l’enseignement et la création du ministère de l’Éducation en 1964, ont amené les Québécois à croire à des lendemains qui chantent. C’était « Le début d’un temps nouveau ». Sous l’impulsion de la doctrine Gérin-Lajoie en 1965, le Québec officialisait en quelque sorte sa présence au monde comme nation. Les pages qui suivent rendent hommage à un homme d’exception qui a marqué par son œuvre émancipatrice l’histoire du Québec moderne.
Toi, cher Paul, le démocrate, merci d’avoir choisi le combat politique pour faire triompher tes idéaux. Merci pour ton engagement à faire de l’éducation gratuite pour tous et à tous les niveaux, « la condition nécessaire de notre salut, de notre progrès, de notre épanouissement économique, de notre avancement politique¹⁶ ». Merci de nous avoir ouvert les voies de la liberté. Je garde de toi des souvenirs impérissables. Te fréquenter m’a rendu meilleur !
Matthias Rioux
Ancien ministre du Travail
Député de Matane de 1994 à 2003
Remerciements
Qu’il nous soit permis de remercier deux collaboratrices de la première heure, mesdames Linda Alarie et Jocelyne Bédard, pour la minutieuse mise en forme des textes de Paul Gérin-Lajoie. Merci aussi à Alain Boucher pours son appui apprécié. Enfin, merci à Paul Gérin-Lajoie et à François Gérin-Lajoie pour leur grande disponibilité et leur apport qui ont facilité la réalisation de ce projet.
* * *
La publication de ce livre est notamment rendue possible grâce au soutien financier de la Chaire Senghor de la Francophonie de l’Université du Québec en Outaouais, du Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES) et du mouvement Richelieu international.
Introduction
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Pour mieux comprendre la Révolution tranquille
À l’automne 2006, Paul Gérin-Lajoie conclut le troisième entretien de la série Mémoires de députés¹⁷ lui étant consacré en affirmant, avec une émotion réelle et une certaine solennité, comme s’il s’agissait d’un serment prêté a posteriori à ses électeurs et au peuple du Québec : « Le défi de changer les choses : c’est ce qui m’a attiré en politique. » Le titre de cette anthologie commentée de ses principaux discours était trouvé, de ses paroles mêmes. Ce programme politique en soi se dégage d’ailleurs clairement des textes que nous avons rassemblés afin de fournir un éclairage particulier sur cette période charnière de l’histoire du Québec qu’est la Révolution tranquille.
Marquant l’imaginaire collectif à jamais, apportant objectivement leur lot de changements auxquels Paul Gérin-Lajoie a contribué au premier chef, les années du gouvernement dirigé par Jean Lesage n’ont pu porter leurs fruits que parce que l’action entreprise avait des racines plongeant bien avant 1960 et qu’elle a pu germer au-delà des changements de gouvernements et de partis au pouvoir par la suite. L’exploration que nous propose le survol des 60 interventions retenues pour cet ouvrage, nous permet justement de saisir la genèse de ce mouvement et d’apprécier la solidité des fondements alors jetés et sur lesquels ont été érigés, au fil des ans, les apports complémentaires qui ont fait du Québec contemporain une société dynamique et ouverte sur le monde.
Puisque plus d’un demi-siècle s’est écoulé depuis l’élection de « l’Équipe du tonnerre » de Jean Lesage et dont faisait partie Paul Gérin-Lajoie en juin 1960, il est de première importance d’amorcer notre exploration par une réflexion et une analyse du contexte dans lequel Paul Gérin-Lajoie a ancré son action politique. Car, si elle peut effectuer des virages importants comme ce fut le cas du Québec au tournant des années 1960, une société ne jaillit pas des eaux, elle ne se structure pas du jour au lendemain. Paul Gérin-Lajoie a senti qu’à partir de sa formation de juriste constitutionaliste, il pouvait contribuer à l’émergence d’une société redéfinie. Citadin ayant choisi de représenter un milieu rural, il constate avec effroi la différence dans les possibilités offertes à des jeunes n’habitant pourtant qu’à quelques dizaines de kilomètres les uns des autres, selon qu’ils ont accès ou non à une éducation solide, cette différence s’accentuant davantage selon que l’on est un garçon ou une fille. Ce sont ces besoins à combler qui l’animent et dans lesquels il lit et interprète autant de défis et de choses à changer.
Homme à la forte personnalité, à l’intelligence vive et au discours articulé, Paul Gérin-Lajoie mise sur tous ces atouts et met une pression constante sur ses collègues du gouvernement, y compris le premier ministre Lesage dont il se dit un intime, pour étayer les assises qui permettront un développement certain et pérenne. Peut-être davantage connu pour la doctrine des relations internationales qui porte son nom, Paul Gérin-Lajoie a surtout bâti, par sa volonté et sa capacité de persuader quelques proches collaborateurs, un système d’éducation redéfini dans ses modes de prestation, son accessibilité et même sa gestion. Aujourd’hui tenu pour acquis, ce système a exigé des efforts et une constance d’action difficilement reproductibles de nos jours. En soi, il a fortement donné le ton à la Révolution tranquille tant par ses résultats, inscrits dans la durée, que par la manière dont il a été bâti : restructuration, laïcisation, consultations et redéfinition en profondeur des paramètres de référence et des institutions sont autant de caractéristiques que l’on considère aujourd’hui comme des éléments ayant remodelé une époque, un espace géographique et une société dans son ensemble.
C’est à la découverte de cette ère à nulle autre semblable, de ce grand mouvement, que nous convie cet ouvrage. En reprenant les paroles de Paul Gérin-Lajoie, nous verrons se développer devant nous la trame d’un peuple en mutation. Les discours ici recueillis ne nous donneront toutefois que les jalons ayant marqué l’évolution de la pensée autant que l’action qui ont été porteuses de ces changements. Pour bien en apprécier la portée, il nous faut d’abord bien comprendre ce qu’est la Révolution tranquille, mieux connaître Paul Gérin-Lajoie et présenter le cadre dans lequel ces discours nous sont livrés.
La Révolution tranquille et son héritage
La plupart des études qui se penchent sur le concept de « nation » vont définir celle-ci comme un construit social et politique qui s’édifie au fil du temps, qui regroupe des individus qui expriment un vouloir vivre ensemble et qui est souvent marqué par un « moment fondateur ». Ce moment fondateur, dans le cas du Québec moderne, pourrait-il être la Révolution tranquille ? Et si c’est le cas, peut-on vraiment parler d’un « moment » fondateur ou ne s’agit-il pas plutôt de la maturation d’un plus long processus ?
D’une part, il peut être réconfortant de penser le monde de façon manichéenne, passant directement de la « grande noirceur » au « jour nouveau [qui] va se lever », au « début d’un temps nouveau », pour reprendre les paroles de chansons-hymnes qui ont marqué le Québec des années 1960-1970. Mais cela nous semble, d’autre part, peu conforme à la réalité. En effet, nous pouvons trouver les germes de la Révolution tranquille avant 1960 et nous pouvons être témoins de la continuité de la construction d’un Québec moderne après 1966. Nous ne pouvons nier que cette année 1960 constitue un tournant important. Tout au long des deux mandats des gouvernements Lesage, des innovations qui allaient marquer le Québec à jamais jalonnent le calendrier. Mais pour véritablement comprendre la Révolution tranquille, il faut embrasser plus large. Jusqu’où doit-on alors aller ? Pour raffiner des balises établies par ailleurs¹⁸ et pour bien saisir ce qui peut être inclus dans cette période, il nous semble qu’un recours à la dimension paradigmatique est utile.
Un paradigme est une manière de voir le monde, une représentation qu’on s’en donne. Ce modèle repose sur des éléments qui le définissent. S’agissant d’une société, ces éléments sont en fait des pratiques, des croyances partagées et qui exercent une influence sur la façon dont on appréhende et on réagit à son environnement social. En d’autres termes, il s’agit d’un tout caractérisé par les composantes que lui reconnaît la population. À partir du paradigme, on sera en mesure de comprendre le phénomène sociologique, voire d’en prévoir les ramifications et les effets.
Si nous acceptons ce postulat et que nous considérons la Révolution tranquille dans sa dimension paradigmatique, nous devons en identifier les traceurs. Nous pouvons établir que, dans une société, l’arrivée d’un paradigme nouveau sera marquée par la concentration des efforts de construction d’un renouveau de nature institutionnelle, cette dynamique étant consubstantielle à la présence d’une intentionnalité que nous pourrions qualifier – avec l’inévitable pléonasme que cela implique – d’incarnée. Les quatre éléments de cette définition ont leur importance que nous pouvons analyser à rebours.
Il faut d’abord qu’il s’agisse d’une action qui va au-delà de la simple politique publique. Il faut que nous soyons en présence d’une structure établie légalement et qui serve une fin à partir de règles qui permettent d’organiser la société en général, et qui s’inscrit dans la pérennité. Une politique de développement régional, par exemple, peut être fort importante et présenter d’indéniables aspects structurants, mais elle aura toujours une portée limitée dans le temps et dans l’espace. Par contre, l’établissement d’un ministère chargé de l’éducation répondra aux critères institutionnels.
Il faut aussi que ces éléments soient davantage que des adaptations, car il faut qu’une dimension innovante soit présente. Le « faire autrement » ne constitue pas en soi un nouveau paradigme. Il faut qu’il y ait une quelconque rupture avec l’ordre ancien, rupture qui apporte une certaine redéfinition de la société.
Nous serons par ailleurs en mesure d’identifier des manifestations claires d’intentionnalité. Ainsi, ceux que l’on appelle les révolutionnaires tranquilles portent en eux des aspirations fortement convergentes, au point de pouvoir y identifier un corpus idéologique. Ils sont à la recherche de nouveaux horizons, non pas à l’extérieur de leur propre société, mais en son sein même. En quête de dépassement, s’exprime à travers eux et grâce à eux la volonté explicite de sortir des étreintes d’une société qu’ils perçoivent comme bloquée. La Révolution tranquille a justement ceci de tranquille qu’elle est mûrie, réfléchie, paradoxalement rationalisée, volontairement retenue. Cette révolution n’est pas seulement le fruit d’un discours prononcé du haut d’une chaire. Elle n’est pas la conséquence de la mutinerie de quelques intellectuels. Cette révolution est tranquille parce qu’elle trouve sereinement écho dans son peuple.
Enfin, il faut que nous soyons en présence d’une concentration de ces efforts. Sans quoi nous sommes devant un signe précurseur (l’octroi du vote aux femmes, par exemple) ou des retombées (l’établissement des centres de la petite enfance, par exemple) du paradigme. D’une part, il y aura toujours des hirondelles qui ne font pas le printemps et, d’autre part, même les révolutions de l’époque des Lumières, en France et aux États-Unis, n’ont pas complètement effacé, du jour au lendemain, les traits de la société antérieure. Il est donc important de savoir délimiter les apports qui constituent les éléments définissant le paradigme pour le distinguer de ses manifestations corollaires.
Nous soumettons qu’au Québec, la période qui répond à cette concentration des efforts de construction institutionnelle, débute avec le fameux « Désormais » de Paul Sauvé qui lance le signal d’un renouveau, à l’automne de 1959. Celui qui incarnera concrètement ces changements est cependant et sans contredit le deuxième successeur de Sauvé, Jean Lesage, qui prend le pouvoir cinq mois après le décès du premier ministre unioniste. Les assises des réformes sont réalisées sous sa gouverne, mais, comme il nous sera donné de le voir, elles se continueront bien au-delà de sa défaite aux urnes en 1966. En fait, il nous semble juste d’évaluer que le Québec a poursuivi de façon constante et assidue les modifications aux balises institutionnelles dans lesquelles il évoluait, jusqu’au rapatriement de la Constitution canadienne en 1981-1982. Il y a eu certes d’autres innovations par la suite, mais comme nous le verrons, elles étaient toutes des « compléments » de ce qui avait précédé.
Comme nous l’avons évoqué, ces transformations ne sont pas survenues du jour au lendemain. Certains voudraient voir dans le premier ministre Adélard Godbout (1936 ; 1939-1944) le véritable père de la Révolution tranquille. Il est indéniable qu’il a contribué à la modernisation du Québec. Quatre réalisations institutionnelles sont associées à son nom. C’est son gouvernement qui a accordé le droit de vote provincial aux femmes (1940) ; en matière d’éducation, il a rendu obligatoire la fréquentation scolaire jusqu’à l’âge de 14 ans et a instauré la gratuité de l’éducation au primaire (1943) ; c’est aussi le gouvernement Godbout qui a adopté la Loi sur les relations ouvrières, qui reconnaît formellement une place à la syndicalisation (1944) ; et il a nationalisé les compagnies d’électricité montréalaises, fondant du coup Hydro-Québec (1944). Ces éléments sont toutefois contrebalancés par le transfert de l’assurance-emploi au gouvernement fédéral et une cession des droits fiscaux du Québec à Ottawa. Il semble donc que nous sommes en présence d’un contexte où les questions sont traitées à la pièce plutôt que de faire partie d’un programme, d’une concentration de changements concertés. Nous devons d’autant plus réserver la qualification de cette époque que, dans certains cas, les initiatives de construction institutionnelle ne font que permettre au Québec de retirer l’image de retardataire qui lui était accolée dans ces domaines : le Québec est le dernier territoire canadien qui accorde le droit de vote aux femmes, les lois du travail permettent une mise à niveau par rapport aux pratiques en vigueur aux États-Unis depuis 1935 et la fréquentation scolaire jusqu’à 14 ans, débattue au Québec depuis la fin du XIXe siècle, avait été exigée par le pape Pie XI, dès 1930. La dimension innovante est donc moins présente. C’est pourquoi nous préférons voir dans ces réalisations du gouvernement Godbout des signes précurseurs de la Révolution tranquille plutôt que sa véritable amorce.
Cela est d’autant plus vrai que la période suivante (1944-1959) allait diluer la concentration des initiatives. Certains s’y réfèrent comme à la « grande noirceur ». Utile dans la propagande politique, l’image mérite toutefois d’être nuancée. Il est toutefois exact que les gouvernements successifs dirigés par Maurice Duplessis étaient franchement conservateurs, particulièrement en matières sociales et économiques. C’est d’ailleurs contre ce conservatisme rigide que Paul Gérin-Lajoie s’inscrira en faux et militera pour des changements dès son retour d’Angleterre à la fin des années 1940.
La vision de Duplessis s’ancrait dans trois valeurs : l’importance de l’entreprise privée, le rôle de l’Église catholique et la défense de l’autonomie provinciale. Les deux premiers éléments sont assurément ceux qui inhibent le plus la création d’institutions qui permettent d’organiser la société en général et qui s’inscrivent dans la pérennité, pour reprendre le critère défini plus tôt. Le gouvernement laisse donc à d’autres acteurs, qui les entrepreneurs, qui le clergé, le soin de ce faire. Le gouvernement n’allait surtout pas s’immiscer dans la relation homéostatique entre ces deux groupes : le premier était surtout composé d’anglophones détenteurs du capital et le second, très majoritairement francophone et influent à l’extrême dans les paroisses, incitait ses ouailles, travaillant au service des premiers, à la pauvreté et à l’humilité. Dans un tel contexte, il est difficile de trouver des traces d’innovation institutionnelle.
Le troisième membre de la trinité duplessiste est un terrain plus fertile pour qui veut récolter le type d’évidences que nous recherchons. Son gouvernement s’impose comme le défenseur des compétences constitutionnelles du Québec. Il se perçoit aussi comme devant appuyer les initiatives privées, qu’elles soient celles des entrepreneurs ou celles du clergé. L’accent est alors mis sur l’exploitation des ressources naturelles et, tout en maintenant un équilibre budgétaire constant, le gouvernement fournit à la société des infrastructures utiles à son développement : les campagnes sont électrifiées, des routes sont construites, le nombre de lits d’hôpitaux est triplé et les constructions d’écoles permettent une accessibilité plus grande, mais non généralisée, à l’enseignement. Du coup, on diminue l’isolement des régions. Et quoi de mieux que l’adoption du drapeau du Québec pour en pleinement symboliser l’autonomie ?
Mais aucune de ces réalisations, si nécessaires soient-elles pour l’émergence d’un Québec moderne, ne peut se hisser au statut d’institution. Il y eut certes l’établissement de l’Office du crédit agricole du Québec (1937) et celui du ministère des Ressources hydrauliques (1945) pour coordonner les projets de développement hydroélectriques dont ceux de Bersimis, mais il s’agit véritablement d’éléments isolés et non d’une concentration d’efforts. D’où l’hiatus important entre la période Godbout et l’ère Lesage, hiatus d’autant plus évident que le premier ministre Duplessis menait une lutte sans relâche aux valeurs qui n’étaient pas les siennes : des Témoins de Jéhovah aux communistes, en passant par les travailleurs de l’amiante stimulés par les discours d’un Pierre Elliott Trudeau amorçant déjà son ascendance intellectuelle – peu trouvent grâce à ses yeux. Il nous semble donc que si l’épithète de « grande noirceur » peut être accolée à ces mandats, c’est davantage sous cet aspect restrictif de la liberté de discours qu’elle peut être envisagée.
En contrepartie de cette chape de plomb intellectuelle et en réponse à l’univocité du message, le Québec voit émerger des penseurs, des acteurs et des agents de changement. Ce sont bien sûr les 15 artistes signataires du Refus global, pamphlétaires qui remettent ouvertement en question les valeurs traditionnelles et rejettent ce qu’ils perçoivent comme un immobilisme certain de la société québécoise qui a besoin de s’ouvrir au monde. Mais ce sont aussi les futurs acteurs politiques qui réfléchissent à la société et en proposent une nouvelle définition. Ces sarments intellectuels de la Révolution tranquille sont portés justement par les rédacteurs de Cité libre que sont Pierre Elliott Trudeau, Gérard Pelletier ou Pierre Laporte, mais aussi les autres René Lévesque et Paul Gérin-Lajoie qui pensent le Québec de demain.
C’est dans ce contexte, lorsque Duplessis décède, que Paul Sauvé prend les rênes du Québec. Ses interventions sont marquées par un mot : « Désormais¹⁹ ». Davantage qu’un point d’orgue sur les réalisations du gouvernement précédent, ce sont les premières mesures de la 5e symphonie de Beethoven qui résonnent : ses mots secouent le Québec et lui indiquent une nouvelle direction vers où se développer. Sans contredit, le signal d’une redéfinition en profondeur est lancé. L’intentionnalité ne fait pas de doute.
Joignant les gestes à la parole, celui qui n’aura que 100 jours pour agir avant que la grande faucheuse vienne l’interrompre aura néanmoins amorcé plusieurs virages d’importance, la plupart ayant une portée institutionnelle. De ces initiatives on compte notamment des lois favorables aux travailleurs et une augmentation du salaire minimum, une amorce de restructuration de l’administration publique en commençant par les conditions de travail, des mesures pour faire progresser le secteur de l’éducation dont un meilleur financement des établissements d’enseignement secondaire (collèges classiques) autant en termes monétaires que par l’abandon de critères arbitraires d’attribution, l’amélioration des conditions de travail des enseignants et l’acceptation de la participation fédérale au financement des universités. L’acceptation de l’assurance hospitalisation et la construction d’infrastructures routières pancanadiennes s’ajoutent au bilan. Innovation, institutionnalisation et concentration des efforts : les trois éléments permettant de reconnaître une redéfinition paradigmatique sont présents. C’est pourquoi nous pouvons identifier ce jalon comme étant celui où démarre la Révolution tranquille.
La machine unioniste encaisse durement le double décès de ses premiers ministres et lorsque, pour amorcer les élections de 1960, Antonio Barrette propose de poursuivre la saine gestion de ses prédécesseurs, il ne fait pas le poids, malgré sa machine électorale, devant « l’Équipe du tonnerre » de Jean Lesage. Le programme libéral est porteur du changement annoncé par Sauvé : « C’est le devoir du gouvernement de cette province de faire l’évaluation de ce que nous possédons […] afin de le développer de manière telle que le Québec en profite de façon permanente et s’épanouisse dans le sens de ses traditions, de son esprit et de sa culture²⁰ », peut-on y lire. Concrètement, le programme avance qu’il faut créer un ministère des Affaires culturelles, mettre en place un Conseil d’orientation économique pour structurer le développement, instaurer diverses mesures visant une amélioration du bien-être général de la population et, en particulier, encourager davantage l’atteinte d’un meilleur niveau d’éducation en favorisant l’accessibilité par la gratuité scolaire de l’élémentaire jusqu’à l’université. En somme, sous le slogan « C’est le temps que ça change », l’équipe de Lesage veut construire un État national pour les Canadiens français – comme nous le verrons au fil des discours de Gérin-Lajoie, on ne parlera de Québécois que plus tard et progressivement. L’objectif est aussi de faire de cet État un outil institutionnel de développement par ses interventions inscrites dans la pérennité. Chaque élément pertinent sera analysé et tout ce qui sera examiné sera soumis au débat.
Comme nous l’avons pressenti, les mesures qui permettront d’articuler ce très vaste programme seront très largement lancées par le gouvernement Lesage. Mais elles se poursuivront pendant un certain nombre d’années, tant il s’agit de réformes en profondeur qui nécessitent soit du temps d’implantation, soit des mesures préalables sur lesquelles reposer. C’est en ce sens que le terme de « révolution » est approprié pour décrire ces changements souvent radicaux. Il est donc peu utile d’attribuer telle ou telle réalisation à tel ou tel gouvernement, plusieurs d’entre elles étant justement interdépendantes. Ce qu’il faut cependant retenir, c’est l’aspect fondateur, donc nécessaire et structurant, des premières réalisations qui appartiennent nettement au gouvernement Lesage tout autant que la cohésion que doit avoir l’ensemble si l’on veut qu’un sens véritable s’en dégage.
L’un des domaines où la trace est la plus visible est probablement en termes d’innovations sociales. D’abord, le Québec s’affirme nettement et de façon collective, non seulement comme berceau, mais aussi comme creuset de la culture francophone dans les Amériques. En ce sens, le gouvernement de Jean Lesage, tout comme ceux de ses successeurs des 15 années qui suivront, se démarque notamment du gouvernement Godbout sous lequel les premiers signes précurseurs de la Révolution tranquille peuvent être identifiés, comme nous l’avons vu.
Concrètement et peut-être de la manière la plus visible, cela se traduit par une laïcisation de la société. Le clergé a bien tenté de défendre ses acquis, mais l’archevêque de Québec, Maurice Roy, a vite saisi l’ampleur du mouvement qui s’amorçait. L’Église catholique, sous le leadership du cardinal Paul-Émile Léger, avait d’abord fait preuve d’une certaine frilosité : la raison principalement évoquée était que l’annonce des changements à apporter a été faite alors que l’épiscopat, à l’époque fortement engagé dans la gestion de l’éducation, était réuni à Rome pour assister au Concile Vatican II. À la suite de discussions et de la possibilité de faire entendre sa voix, l’Église s’est néanmoins retirée relativement rapidement des secteurs publics de l’éducation, du réseau des services de santé de même que de l’aide aux plus démunis pour faire place à un filet de protection sociale animé par l’État. Il s’agissait de la cessation d’une pratique vieille de plus de trois siècles, l’Église ayant largement assumé ces responsabilités depuis les tout débuts de la colonisation de la Nouvelle-France. La Révolution tranquille se caractérise donc par un passage du christianisme social au providentialisme étatique.
Dans le secteur qui sera sous la responsabilité directe de Paul Gérin-Lajoie, l’éducation, le gouvernement commande des travaux confiés à une commission, présidée par un ex-vice-recteur de l’Université Laval, monseigneur Alphonse-Marie Parent. La commission amorce ses travaux en tenant pour acquises un certain nombre de valeurs : l’éducation est un droit et non un privilège, elle a une portée sociale, elle doit former les générations de façon à répondre à tous les besoins de la société et non seulement à ceux que satisfont les professions libérales, et pour être efficace, elle doit être prodiguée par des enseignants adéquatement formés. Ses principales recommandations serviront d’argument d’autorité pour les éléments de réforme que souhaite apporter Gérin-Lajoie : la création d’un ministère propre à l’éducation, la scolarisation obligatoire jusqu’à 16 ans, la mise en place d’un ordre d’enseignement préuniversitaire, une accessibilité plus grande aux rangs universitaires et une formation plus poussée pour ceux et celles appelés à enseigner.
Le gouvernement utilisera les changements qui seront ainsi apportés comme mesures phares. Le réseau d’écoles secondaires ne demeure qu’en partie sous la responsabilité de religieux (collèges privés), alors qu’écoles polyvalentes et cégeps publics offriront désormais une prestation de services couvrant pratiquement l’ensemble du territoire. Les universités francophones, toutes dirigées par des religieux, passeront petit à petit à une direction laïque et la mise en place du réseau de l’Université du Québec, entièrement laïc, viendra compléter le travail amorcé aux ordres secondaire et préuniversitaire. Quant au secteur de la santé, les hôpitaux verront leur personnel religieux se retirer des opérations quotidiennes, voire de la gestion des centres hospitaliers, et de nouveaux services sociosanitaires, dont les centres locaux de services communautaires (CLSC) qui furent conçus en tant que portes d’entrée et postes de proximité pour l’ensemble du réseau, feront leur apparition.
Pour les deux réseaux de l’éducation et de la santé, cette accessibilité géographique sera doublée d’une accessibilité économique par la gratuité scolaire de l’enseignement public jusqu’au niveau universitaire et par la mise en place d’un système d’assurance collectif pour couvrir les frais de santé. Le rôle de l’État dans la gestion de la vie quotidienne et de ses risques sera haussé d’un coup par la mise sur pied d’un régime d’assurance collective en lien avec les accidents d’automobiles et l’établissement d’un régime sans égard à la faute. Par l’ensemble de ces mesures, le Québec épouse et incarne à sa manière l’interventionnisme d’État accru que l’on identifie à l’État-providence.
L’autre dimension qui caractérise le plus la Révolution tranquille et qui est soit en contrepoids, soit en appui à cet État-providence que l’on doit financer, est la redéfinition des leviers économiques et la montée de l’entrepreneuriat francophone. Au terme de la période, nous aurons assisté à l’émergence de ce qui a été connu comme le « Québec inc. ». Cette appropriation des outils économiques a notamment été favorisée par l’établissement de la Régie des rentes du Québec et de la Caisse de dépôt et placement, qui permet la gestion des sommes venant de la capitalisation des différents régimes de retraite et autres programmes d’assurances administrés par l’État – cette institution sera rapidement considérée comme constituant le « bas de laine des Québécois ». Parmi les autres mesures de développement économique mises de l’avant, nous ne pouvons passer sous silence la nationalisation de l’électricité effectuée par le gouvernement Lesage et le développement du potentiel hydroélectrique nordique grâce auquel le premier gouvernement Bourassa (1970-1976) a fait sa marque. Non seulement s’est-il agi de développer et de tirer profit d’une ressource naturelle renouvelable et d’en partager les bénéfices avec l’ensemble de la population, mais ces initiatives ont permis de faire fructifier maints secteurs de l’économie, des firmes d’ingénierie qui ont développé une expertise exportable jusqu’aux manœuvres qui ont trouvé une employabilité assurée à moyen terme. Ces investissements en infrastructures ont eu comme conséquence directe d’alimenter le dynamisme économique nécessaire à la concrétisation des réformes d’envergure qui étaient par ailleurs entreprises. En contrepartie de la croissance industrielle, l’adoption d’un nouveau Code du travail et le droit de grève accordé au secteur public contribuent à un rééquilibrage des rapports de force dans le monde des relations de travail.
En un mot, l’État offre un cadre de développement mieux structuré qui prend appui sur un corpus législatif modernisé et des outils innovants, et il s’engage pleinement dans le domaine social. L’objectif avoué est de diminuer les inégalités sociales – qui affectent particulièrement les francophones et les gens en dehors des grands centres – et de bâtir une société où tous bénéficient des mêmes droits et d’occasions d’enrichissement meilleures.
La société ainsi fortifiée sera aussi redéfinie. On songe en premier lieu à l’émancipation accordée aux femmes qui acquièrent leur pleine autonomie juridique et aux jeunes dont la majorité passe de 21 à 18 ans. Quelques traits ont aussi marqué le Québec de façon définitive en termes d’identité et de culture. Ainsi, sur le plan strictement institutionnel, Lesage honore son engagement par la mise en place d’un ministère de la Culture qu’il confie à nul autre que son prédécesseur, Georges-Émile Lapalme, pour bien en souligner l’importance ; cette nouvelle infrastructure administrative sert de levier à l’émergence des divers secteurs artistiques.
Toujours en lien avec le développement de la société, il faut souligner l’apport particulier du gouvernement de René Lévesque qui contribuera notamment à son essor par des réformes liées aux normes électorales et au financement des partis politiques, même s’il ne va pas jusqu’à une réforme du mode de scrutin. Plus particulièrement, la politique québécoise du développement culturel pilotée par Camille Laurin aura un effet structurant sur l’ensemble de la société. Et, pour sa part, l’Entente Cullen-Couture en immigration vient couronner une série d’initiatives qui permet au Québec de davantage modeler son tissu social.
Par ailleurs, l’affirmation du français comme langue officielle du Québec est aussi un jalon fort de la période ; elle aura occupé, voire déchiré, les acteurs politiques à partir des gouvernements Johnson et Bertrand, en passant par ceux de Robert Bourassa et de René Lévesque. Et, par l’exposition universelle tenue à Montréal, le Québec s’ouvre au monde à maints égards : cet évènement est assurément un bond incontournable autour duquel s’articule le passage d’une société renfermée sur elle-même – certains la diront frileuse, tricotée serrée – à une communauté prête à s’enrichir des cultures et des expériences propres à l’altérité.
Cette nouvelle approche vient aussi appuyer et s’appuyer sur la volonté du gouvernement du
