Un simple aller-retour d'oies blanches
Par Zoelle Gagné
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À propos de ce livre électronique
Artiste-peintre reconnue, Rose, pétillante et fougueuse septuagénaire, vivait à Buxerolles une petite commune de dix-mille habitants située au Centre-Ouest de la France jusqu’à récemment, lorsqu’elle décide de revenir au Québec afin de reprendre contact avec sa sœur aînée Madeleine.
Aux joyeuses retrouvailles, succède le temps des confidences orchestré comme une valse à trois temps entre Rose, Madeleine et Cassandre, la petite-fille de cette dernière. Trois univers qui d’abord s’effleurent, ensuite se questionnent et finalement cherchent à combler les vides créés par l’éloignement.
Une histoire parsemée d’images poétiques, colorées, évoluant en alternance entre les rires et les larmes de personnages aussi attachants les uns que les autres.
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Aperçu du livre
Un simple aller-retour d'oies blanches - Zoelle Gagné
¹, gorgerins
², mancherons
³ et les parfums.
Dans sa chambre à coucher, elle avait tenu à conserver un chiffonnier de la même époque, qu’on appelait jadis Semainier tout simplement parce qu’il comportait sept tiroirs. Elle l’utilisait comme serre-bijoux. Pas qu’elle en possédait beaucoup, mais le meuble conservait ainsi un peu de son aura romanesque. De belles extravagances dont le rapatriement n’avait pas été de tout repos. Mais, au final, cela avait valu la peine et les coûts.
Son pied-à-terre était aménagé dans un style contemporain. Épuré. Rose avait profité de son emménagement pour faire des choix et privilégier un mode de vie plus minimaliste. Elle avait dû y réfléchir longtemps et se livrer à un réel travail d’introspection.
Elle apprenait à se détacher des biens matériels, sauf en ce qui concernait son fabuleux cabinet antique, bien évidemment ; il y a toujours une exception à tout, n’est-ce pas ? Et puis, il y avait ses précieux trésors ; les tableaux et les sculptures de sa collection qu’elle conservera jusqu’à sa mort. De toute façon, ils n’avaient de signification que pour elle.
Rose s’imaginait que cette remise en question était due au chamboulement du déménagement et sûrement un peu à l’âge. Ce devait être le fait que le sablier du temps attribué à sa naissance était presque au trois quarts vide selon l’idée cultivée qu’elle vivrait centenaire. Elle préférait maintenant collectionner les rencontres et les tête-à-tête. Quoiqu’il en soit, l’espace étant plus restreint dans son nouvel environnement, comparativement à celui dans sa maison de Buxerolles, elle n’avait pas tellement le choix. Évidemment, une pièce lui servait d’atelier ; elle avait choisi celle avec une large fenêtre dont l’orientation lui garantissait l’éclairage le plus uniforme au fil des heures du jour pour lui permettre de travailler dans le confort.
Elle se disait aussi que ses biens les plus précieux étaient dans son cœur et sa mémoire. Elle emporterait ces derniers avec elle de l’autre côté, mais elle n’en était pas encore là. Pour l’instant, Rose était bien vivante et comptait profiter de chaque minute qui passait.
Les seules taches de couleur visibles étaient celles de quelques-uns de ses tableaux et ceux d’autres peintres qu’elle avait appréciés au fil des années. Sans surprise, de superbes sculptures de Paul étaient disséminées dans les différentes pièces. Rose affectionnait particulièrement celle représentant un couple enlacé taillé dans un magnifique marbre de carrare en provenance du Portugal, veiné de blanc et de gris, exécutée avec amour. De cette création, figurant des amoureux, émanait une douce sensualité et à la fois une pureté exacerbée par un désir d’éternité sous-jacent. Toutes ces œuvres d’art devenaient ainsi des évocations de personnes aimées, de moments vécus et d’évènements marquants de la vie de Rose. Inoffensifs rappels d’épisodes heureux et d’autres moins réussis. Mais, comment apprécier la joie si on n’a jamais connu la peine ?
Loin de ses attaches familiales, Rose s’était construit un autre avenir, son propre univers non défini par les attentes parentales et environnementales auxquelles elle était destinée. Elle se disait que la vie avait été bonne pour elle et avait placé sur son chemin des gens inspirants et significatifs, lesquels l’avaient aidée à faire d’elle une meilleure personne. Elle pensait à ses amis de longue date, Monique et Robert, mais surtout à son cher Paul. Il lui arrivait de se dire que son cercle d’amis s’amenuisait avec le temps qui passait.
Son mari était mort depuis deux ans déjà. Sa présence lui manquait même si elle savait qu’il l’accompagnait toujours. Elle lui parlait régulièrement et il arrivait souvent qu’elle ressentît alors un sentiment de réconfort et de paix. Son amour et sa douceur l’avaient entourée, enrobée comme dans du tulle, léger, aéré et protecteur tout à la fois. Ils s’étaient connus à un moment charnière de leurs vies où elle s’était mise à douter de son talent et lui apprenait à gérer un succès aussi inattendu qu’inespéré. Paul avait réalisé des sculptures contemporaines extraordinaires que les galeristes s’arrachaient littéralement. Encore aujourd’hui et même plus.
Ils s’étaient redéfinis d’abord dans le regard l’un de l’autre et avaient choisi de cheminer côte à côte. Leur couple était tout en contraste ; Paul l’apaisait dans ses folles extravagances et elle pimentait sa monotonie. Leur complicité avait été parfaite. Ensemble, ils avaient formé une équipe formidable et avaient été très heureux.
Par la suite, Rose n’avait pas eu l’espace intérieur pour accueillir quelqu’un d’autre. D’ailleurs, elle ne se sentait jamais seule, parce que Paul l’accompagnait encore. Elle s’était rendu compte qu’elle aimait beaucoup sa solitude. Prendre le temps de se sentir vivre, communier avec la nature, avec sa propre nature, ressentir le lien qui unit tous les êtres vivants sur la grande toile de la vie. C’était des réflexions que Rose prenait plaisir à approfondir. Une façon d’être réellement en vie et pas qu’un robot sans âme. Une manière de prolonger la vie.
2
Immergée jusqu’au cou dans un bain parfumé d’huiles essentielles de lavande, son essence préférée qui lui rappelait ses champs de Buxerolles, chargés de fleurettes à l’odeur si enivrante, Rose se laissa aller à la rêverie, son passe-temps favori.
Elle se sentait comblée de pouvoir compter sur les compétences et le dévouement de Claudio, son ami de longue date et son associé. Elle avait connu Claudio Gallieri – quel nom prédestiné pour quelqu’un qui œuvre dans le domaine des arts – au début des années quatre-vingt, c’était donc dire qu’il était comme son frangin. Ils avaient développé des liens affectifs très forts basés sur l’estime, le respect mutuel et une confiance absolue, un peu comme dans les famiglie italiane.
Les vernissages étaient souvent des activités exigeantes pour les galeristes. Il était primordial d’avoir un réseau de contacts solides tels collectionneurs, journalistes, commissaires d’exposition, galeristes partenaires. Les communiqués de presse, les impressions de faire-part, catalogues, brochures, promotion et invitations ainsi que les installations n’étaient que quelques-unes des nombreuses tâches à accomplir en amont des inaugurations. Et puis, lors de l’exposition, en plus du discours à prononcer, de répondre aux journalistes qui s’étaient présentés, il fallait gérer le flot de nouveaux visages, soit des amateurs d’art, des collectionneurs ou tout simplement des gens animés d’une saine curiosité, et il fallait faire avec aussi quelques pique-assiettes désireux de profiter des rafraichissements et bouchées gracieusement offerts aux invités.
Heureusement, le public avait répondu avec enthousiasme à l’invitation et plusieurs tableaux avaient trouvé acheteur dès l’ouverture de l’exposition. Une belle découverte que ce jeune Arnaud St-Jacques, mieux connu sous son nom d’artiste ARNO, un peintre émergent français que Rose avait référé à Claudio afin qu’il lui offre de venir au Québec, exposer ses superbes réalisations. Ses grands tableaux de facture avant-gardiste, surréaliste, avaient apporté à la galerie un vent de fraîcheur, une aura de vitalité et une promesse de succès.
Claudio avait ouvert la galerie et l’administrait avec succès depuis la fin des années quatre-vingt-dix. Et puis, il y a environ quatre ans, son ami lui avait offert une collaboration comme partenaire d’affaires et Rose avait accepté avec joie. Elle avait donc investi dans cette entreprise pour laquelle son rôle était appelé à prendre plus d’ampleur maintenant qu’elle était sur place. Elle pourrait faire le pont entre les talents du Québec et ceux de la France où elle avait gardé toutes ses relations dans le milieu. Elle éprouvait encore assez d’énergie pour entreprendre des projets et avait plein d’idées qui bouillonnaient dans sa tête. Rose avait besoin de sentir qu’elle faisait toujours partie du cercle des initiés et ne voulait pas abandonner maintenant après tous les efforts déployés dans le passé pour y arriver. Actuellement, afin de donner un peu de répit à son associé, elle assurait occasionnellement la garde à la galerie ce qui lui permettait d’apprivoiser la clientèle
