Un Trio Infernal
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Aperçu du livre
Un Trio Infernal - Pierre St Vincent
Un Trio Infernal
Pierre St Vincent
Un Trio Infernal
LES ÉDITIONS DU NET
22, rue Édouard Nieuport 92150 Suresnes
© Les Éditions du Net, 2014
ISBN : 978-2-312-02457-8
Pensées
La Terre n’appartient à personne !
Il faut juste penser qu’elle est en vie par notre présence.
Elle vit ses pulsations que nous ne comprenons pas,
Elle ignore les nôtres…
Nos échanges sont faits par rapport à nous humains.
Nous pensons qu’elle, la Terre, pourrait nous supporter éternellement…
Nous sommes liés à elle par des liens du temps…
Nos racines ne sont que le fait du hasard…
Nos territoires et nos maisons ne sont bâtis que sur le sang de nos ancêtres…
Si la terre nous rejette c’est parce que nous y vivons…
Tout n’est pas immuable et établi…
Nous sommes des nomades et rien de plus à l’aune du temps.
Chapitre 1
Cuite mémorable
« Bon dieu qu’est-ce qu’ils leur ont mis, j’ai cru que le stade… ! »
René s’arrête brusquement, titube en pénétrant dans Le Charroux, le seul troquet à 100 lieues à la ronde, les mains enserrant sa tête, le regard malicieux, la truffe vermeille du paysan qui a passé sa vie au soleil et au vent.
« Putain mais qu’est ce qui t’arrive Curé, que fais-tu au bistro si tôt ! Je suis sûr… »
François, le prêtre de la paroisse est accoudé, le regard vide, sa bonne panse coloniale en avant, habillé à l’ancienne, vieille soutane élimée, sa coiffe de fidèle au bon vieux sacerdoce, de travers.
Le cabaretier fait un signe à René un doigt sur la bouche lui assignant par un geste théâtral de s’asseoir à sa place habituelle en se taisant.
René, interrogatif, immobile soudain, fronce les sourcils, regarde à nouveau le curé et le tenancier sans comprendre.
Georges le bistrotier lève les mains, menaçantes, le regard rouge de retenue, marmonnant au fond de lui :
« Assied-toi et ferme ta grande gueule… »
René ne comprend plus : pourquoi l’empêche-t-on, lui, René, consommateur assidu du zinc de ne pas laisser exprimer la verve naturelle !
Il se retourne titubant et vivement fait un geste significativement désagréable à Georges…
Tout s’est fait en 30 secondes, le temps au curé de faire un signe incitant le patron à lui resservir un cognac…
« Encore un ! Mais vous êtes déjà plus saoul qu’un polonais… sauf votre respect mon père ! »
Il tend la main droite vers la bouteille laissée sur le comptoir, et comme pour être pardonné par le Dieu des tenanciers, tente de reprendre la conversation espérant provoquer une réaction d’intérêt du monseigneur.
« Ma femme vous a préparé votre linge de corps et votre belle soutane, dans l’état où je vous vois, je pensais que vous vouliez vous changer… »
Pas de réaction. Le regard plus vide que la bourse du poivrot qui venait de ressortir en râlant, le père curé siphonnait son 10ème cognac, à 10 heures du matin, au moment de la messe !
Craignant sa colère, le tenancier reprend son travail, le plus désagréable : tremper les verres laissés sur le comptoir, les essuyer tout en surveillant l’ecclésiastique du coin de l’œil.
Tout en faisant cette dure besogne, il surveille l’entrée du café, où, comme d’habitude, les consommateurs ne se précipitaient pas.
Le curton commençait franchement à le gonfler !
Il allait encore lui dire en partant, prenant le ton de Fernandel et le pointant du doigt.
« Georges, ta femme est une sainte, mais toi tu es un mécréant ! As-tu payé le denier du culte ? »
Il le regardait partir et pour ne pas perdre l’argent non reçu du curé, il rajoutait de l’eau dans les boissons au point que celles-ci devenaient des cauchemars pour les autres. Georges rougissait lorsqu’ils lui disaient.
« Georges eh ! Il est en vacances notre Don Camillo ? »
Ça voulait tout dire, ce que les gens ne voulaient pas dire par pur humanisme : ton vin est bizarre, ton cognac, c’est de la bibine !
Ce matin, il lui avait filé son cognac à 30° (déjà baptisé avec l’eau du robinet) puis à 25° béni (avec l’eau bénite du Don Camillo) puis il avait arrêté, regardant avec tristesse ses bénéfices s’effondrer.
Si sa femme n’avait pas été la fille du droguiste, ami du curé, il aurait sans problème viré ce pochtron, envoyé de Dieu de mes deux, comme il se plaisait à le marmonner, quand ce dernier sortait.
Georges n’était courageux qu’en paroles, comme tous les gens en dessous du 43ème parallèle !
*
Ce matin-là, personne de la paroisse ne pouvait deviner ce que la mort de son père avait déclenché en ce brave prêtre ! Personne, car il n’avait, et il le disait bien fort dans ses sermons, que des ouailles sans âme et sans culture aucune, qu’il évitait dans la rue… Seul lui restait Georges comme confident, mais pour d’autres raisons !
Sa mère était morte la première, mais un serviteur de Dieu ne pouvait pas dire ce qu’il pensait, Jésus était son maître ! Il ne pouvait pleurer et surtout en parler à son père…
*
Quarante ans auparavant il avait choisi d’être séminariste après un premier chagrin d’amour.
Il aurait aimé que son père le guide sur d’autres voies, mais ce qu’il savait c’est que jamais il n’aurait embrassé la carrière militaire de son vieux, bien trop attaché qu’il était à ses amis d’enfance et à sa terre natale…
Alors, il était devenu prêtre, un bon curé de campagne, poète à ses heures, un excellent poète. Il passait ses poèmes sur Facebook. Qui aurait deviné qu’il était curé ?
Il n’avait eu hélas que sa mère comme confidente de ses poésies parfois surprenantes… et ses amis virtuels. Mais la destinée avait décidé qu’elle devait partir la première.
Et il avait commencé à boire puis à continuer de boire et de s’arrêter par foi (parfois) un jour avant sa messe. Puis les choses avaient évolué, il avait récupéré plusieurs paroisses. Plusieurs messes… Impossible de s’arrêter avant l’une plutôt que l’autre… Il s’était fâché avec son père qui l’avait traité de sous ecclésiastique sans aucune volonté !
Et la vie s’était écoulée, messe après messe, prière après prière, cognac après cognac, ciboire après ciboire, kermesse, après kermesse où souvent on le reconduisait chez lui… ivre mort.
Son père venait de mourir et étrangement il se sentait moins seul, il s’était donné le droit d’aller au bistro du coin quand il n’avait plus pu payer sa chopine, mais surtout, depuis que les pandores avaient siégé près des supermarchés.
Alors au bistro il y allait à pied, et savait que le retour pouvait être assisté, notamment par René, snobé ce matin.
Personne ne pourrait comprendre ce que le notaire lui avait raconté et ce qu’il avait appris à la lecture du testament de Germain Ramier, son père.
Son esprit embué au naturel avait besoin de ce choc alcoolique pour revenir vers une réalité qui bafouait tout ce qu’il avait appris à l’école et surtout et ensuite, la réalité de sa foi !
Et là tout à coup, au 11ème cognac, il avait imaginé ce qu’il fallait faire.
Chapitre 2
Introduction testamentaire
La vie étant traîtresse, je vais mentionner mon nom pour ne pas tomber dans l’oubli. Je suis celui qui a écrit ces mémoires. Elles doivent être confiées à la famille Ramier et à sa descendance.
Retraité, ancien officier supérieur de réserve de l’armée de terre, mon nom est Germain Ramier, 95 ans, je pense avoir toute ma tête. Je le sais, mes enfants sont en vie, mais hélas celles que j’ai aimées sont en haut à m’attendre ! Elles ne pourront certifier ce que j’ai déjà écrit, mais ces histoires sont véridiques !
Ces mémoires (partiellement de guerre) ne sont à faire lire à mes enfants que lors de mon dernier départ… Ma vie a été faite principalement de départs et de retours.
J’ai écrit ces souvenirs au fil de ma vie, semaine après semaine, car cette carrière de militaire était dangereuse, la vie étant une découverte quotidienne qui pouvait conduire à une mort brutale, imprévue…
Dans les dernières semaines de ma vie (que j’imagine, car j’ai une carcasse à toute épreuve) j’ai modifié certaines réflexions.
Cette année, où je modifie mes mémoires, peut-être la dernière, sachez que ma vie a été un long fleuve d’abnégations, de mensonges et de déconvenues à cause de mon fils François l’aîné qui est devenu curé et à qui je ne pouvais raconter tout.
J’ai eu deux autres enfants, que ma femme légitime épousée en 1949 n’a pas voulu reconnaître. Lorsque j’ai appris ces naissances, évidemment je les ai reconnues. L’un est né à Hanoï en novembre 1947, l’autre à Alger en 1955. J’ai reçu de leurs nouvelles jusqu’à ce que ces colonies soient cédées par la France, ma patrie. Les courriers échangés et des photos sont joints à ce testament.
François mon fils officiel est né en 1948 en décembre. Me voici donc titulaire de 3 destinées dont une seule aura été officielle !
Quand les remords vous envahissent et que vous ne pouvez inverser le temps, que vous reste-t’il sinon à donner une image de vous, exacte, pas toujours belle, mais qui remet les choses à leur place ?
A partir de ces lignes je laisse ouvertes mes mémoires. Maître Arnault expliquera au fur et à mesure mes dépôts testamentaires. Bonne lecture mon fils François. Le notaire te transmettra les dossiers à propos de ce document, de l’argent sera à ta disposition dans les différentes phases de mes souhaits. A la fin une somme rondelette te sera donnée ainsi qu’à tes frères, à partager évidemment en trois. Je compte sur toi. Merci François.
Chapitre 3
Hanoï 1946 Suite
Hanoï, 1946. Un an après le dernier combat en France. Pas d’enfants encore, pas de femme ! Qui voudrait d’un militaire tuant son prochain ? Combien de fois me suis-je demandé pourquoi je m’étais laissé aller encore dans un autre conflit ?
A chaque médaille gagnée dans l’ordre des conflits, je ressentais la confiance de mes supérieurs et j’acceptais d’autres missions plus périlleuses. A chaque fois je gagnais un grade… A quel prix ? Celui de ma vie !
J’étais militaire et la patrie en ce temps-là comptait beaucoup. Je ne sais pas dans quel état je pourrais conter la suite de mes autres souvenirs ? Vif encore, vivant handicapé, mort à demi ?
Existons d’abord, à ma manière, dangereusement et que mes enfants, si j’en ai un jour, découvrent un père qu’ils auront peu connu.
*
Affectation 23 novembre 1946 Hanoï.
Arrivée sur place le 20 Décembre après un voyage aérien très long, bruyant et secoué. Ce jour d’arrivée, le soir, les pistes liées à la négociation d’un retrait des troupes françaises venaient de se rompre, suite à une lettre soi-disant égarée. Cette lettre d’Ho Chi Minh acceptait une négociation mais avec une date limite, à l’issue de laquelle le feu s’abattrait sur la ville.
Nous sommes arrivés le jour de la réception à Paris de la réponse de Ho Chi Minh aux propositions de négociation de Léon Blum.
Trop tard pour nous les combattants des causes perdues. Trop tard pour les négociations…
Pour nous qui arrivions dans un pays inconnu dans la nuit la plus complète, le challenge nous apparaissait terriblement risqué.
Putain de guerre, gouvernement incompétent, et nous pauvres soldats et encadrements dans une tourmente qui n’a pas tardé à se déclencher, pendant 8 ans.
*
Nous ne connaissions pas l’issue de ce conflit stupide qui aurait pu se régler à l’amiable si ces bureaucrates parisiens n’avaient été si lents…
D’autres raisons bien plus stupides pouvaient avoir été à l’origine de la perte de cette lettre ! Elles sont dans les interrogations de la grande Histoire.
Prise de positions le 21 Décembre 1946 avec des ordres d’attaque immédiate sur le Vietminh. Plus d’eau et d’électricité sur la ville d’Hanoï !
Nous nous sommes positionnés là où les dirigeants locaux nous avaient demandé de le faire.
Ils savaient qu’en nous donnant ces positions ils nous envoyaient à l’abattoir ! Les troupes françaises locales, non préparées au dernier ordre reçu, croyaient auparavant en un retrait quasi évident ! Rêves de ceux qui suggéraient ce Vietnam français utopique… Ils seraient restés avec leurs femmes locales et leurs souvenirs de la métropole.
Il pensait donc que tenant compte de notre arrivée, nous savions quoi faire !
En tout cas, sanitairement, les brigades locales étaient à moitié décimées par la dysenterie et le palu. Certains soldats avaient trouvé refuge chez les filles locales, qui par ce biais, récupéraient des nourritures plus facilement. Elles étaient belles et pas aussi farouches que nos Françaises éduquées dans la religion, ou certaines bourgeoises rigides !
Inutile de décrire le bordel qui régnait parmi les troupes sur place ! Un ordre pour une bataille de 2 mois (celle de Hanoï), nous le saurons plus tard… Un détail, certes comparé à la précédente guerre ! Mais quel désastre dans Hanoï et… pour moi…
*
Porté disparu depuis cette mission du 21 décembre, perdu pour la patrie !
Néanmoins une bonne fée veillait sur moi… une famille viet ayant compris que cette guerre n’était qu’un prémice à des désolations bien plus grandes entre le nord et le sud du Vietnam et que les ennemis n’étaient pas seulement Français… mais Chinois, Américains…
Ils pourraient monnayer mon départ, mais je restais désespérément dans le coma depuis 4 mois… Jusqu’à ce baiser sur ma joue : le hasard surprenant d’une pensée
