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Hybride: Hybride, #1
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Livre électronique347 pages4 heuresHybride

Hybride: Hybride, #1

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À propos de ce livre électronique

"Elle distinguait vaguement une source de lumière non loin, mais son attention fut bientôt complètement détournée par un bruit derrière elle. Un bruit simple, mais effrayant. Le bruit d'une inspiration soudaine. C'était impossible. Pourtant, une toux étouffée suivit, accompagnée d'un raclement au sol et d'un grognement guttural. Des pas se rapprochèrent d'elle lourdement et elle sentit deux mains puissantes la soulever de terre comme si elle ne pesait rien. Trop fatiguée pour protester, elle ne put qu'assister en spectatrice à leur entrée dans la lumière. C'était beau, songea-t-elle, surprise, avant de se laisser emporter par la fatigue."

 

Max connaissait les avertissements par cœur : ne parle pas aux inconnus, n'accepte pas de bonbons, ne rentre pas seule le soir... Mais certaines menaces se moquent bien des mises en garde des Hommes. Prise dans la tourmente, Max va découvrir un monde en danger de mort, peuplé de créatures mythiques aussi belles qu'effrayantes.

LangueFrançais
ÉditeurElisa Richardson
Date de sortie13 avr. 2022
ISBN9798201437602
Hybride: Hybride, #1
Auteur

Elisa Richardson

Elisa Richardson est une auteure de fantasy young adult et d'albums pour enfants. Quand elle n'est pas en train d'écrire, on peut la trouver en train de se disputer avec un elfe ou sur le dos d'un dragon. Elle magnie mieux le sarcasme que l'épée.

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    Aperçu du livre

    Hybride - Elisa Richardson

    REMERCIEMENTS

    Je veux tout d’abord remercier ma petite maman, qui m’a lue et relue jusqu’à ce que les mots se transforment en une bouillie indigeste. Un grand merci à mon petit papa aussi, qui m’a soutenue et était presque prêt à monter une maison d’édition juste pour moi. Je vous aime tous les deux très fort!

    Merci également à quatre femmes formidables, ces lectrices qui m’ont offert leurs critiques construites avec une gentillesse et une bienveillance qui me sont allées droit au cœur. Merci donc à Joëlle Mimba, Jennifer Gomes, Anne-Valérie Constant et Oceane Speranza. Je vous souhaite le meilleur!

    Enfin, merci à vous, mes lecteurs, sans qui ce livre n’aurait pas d’intérêt.

    - CHAPITRE 1 -

    Dans les ténèbres de la petite chambre du 24 impasse de la Tour, un secret luttait désespérément pour être libéré. C’était le genre de secret assez dangereux pour être sévèrement gardé, mais suffisamment excitant pour venir flotter sur le bout de vos lèvres un soir de pleine lune. Ce soir-là, il frémissait dans l’air, s’étirant dans un silence religieux, brisé uniquement par le bruissement d’une respiration angoissée. La flamme d’une bougie vacilla et un couinement terrifié y répondit, immédiatement suivi de gloussements amusés.

    – C’est pas drôle!

    – Chut, j’essaie de me concentrer, ordonna une voix impériale.

    Le secret connaissait cette voix. Elle avait le pouvoir de lui rendre sa liberté, ou de le condamner à jamais au silence. Mais ce soir-là, elle semblait disposée à le laisser jouer avec les peurs de son audience.

    Quelqu’un remua non loin, changeant de position.

    – Ça y est, déclara la voix d’un ton solennel. Un esprit est là pour nous parler.

    Quelqu’un cessa de respirer.

    – C’est un esprit ancien, mais vif, reprit la voix, au centre de toutes les attentions. À la langue acérée. Son nom... Oui... Son nom commence par un A.

    – J’y crois pas... fit une petite voix fluette sur la gauche. J’y crois pas!

    Un CHUT! impératif lui répondit.

    – Anne? poursuivit la voix. Non, Annie. Non...

    – Presque...

    – Annabelle! s’écria la voix, victorieuse.

    – C’est ça! Ah la vache! C’est ça!

    Des chuchotements montèrent dans l’obscurité.

    – Élisa! tonna la voix, ramenant le silence immédiatement. Annabelle voudrait te dire quelque chose. Quelque chose d’important! Elle voudrait te dire que Dorian ne s'intéressera jamais à toi si tu ne vas pas lui parler.

    Les gloussements reprirent de plus belle.

    – Quoi?! couina ladite Élisa.

    – Et que non, ce jean ne te fait pas de grosses fesses, poursuivit la voix très sérieusement.

    – N’importe qu...

    – ANNABELLE!!! rugit la voix. Élisa ne me croit pas. Je t’en implore, fais-nous un signe!

    Tout le monde retint sa respiration. Les secondes s'égrènent lentement, mais si ladite Annabelle devait leur faire un signe, ce n’était de toute évidence pas pour aujourd’hui. La tension commençait tout juste à redescendre lorsqu’une porte claqua avec fracas. Un concert de hurlements stridents retentit dans la petite chambre.

    – C’était quoi?!

    – Allume!

    – Je sais pas!

    – Allume j’te dis!

    D’un coup, la lumière éclata dans la pièce, éclairant trois jeunes filles à l’air toutes plus terrorisées les unes que les autres. L’une d’entre elles se tenait debout près de l'interrupteur et regardait ses amies avec l’air faussement assuré d’un homme politique en pleine crise médiatique.

    – Max, va voir.

    – Pourquoi moi? s’insurgea la jeune fille.

    – Parce que tu es déjà debout, répliqua Élisa, et parce que c’est toi qui as fait venir l’esprit de ma grand-mère.

    Max resta une seconde sans rien dire, avant de finir par se résigner. Elle soupira lourdement pour la forme, avant de poser une main tremblotante sur la poignée. Mais avant qu’elle n’ait pu faire quoi que ce soit, la porte s’ouvrit en grand et elle fit un bond en arrière sous les glapissements horrifiés de ses amies.

    – Qu’est-ce qui se passe ici?

    – Maman! soupira l’une des filles avec soulagement. Tu nous as fait trop peur!

    – Je vois ça, fit la nouvelle venue. Max, ton père t’attend. Pauline, viens dire bonjour.

    Les trois amies se précipitèrent dehors en chahutant.

    – Salut papa! fit Max en sortant sur le perron.

    – Bonjour! saluèrent Pauline et Élisa en écho.

    Demba Nkomo leur sourit calmement. C’était un homme gigantesque. Le genre de grande personne qui devait faire particulièrement attention avant de passer sous une porte, et sentait les premières gouttes de pluie avant tout le monde. Ses yeux avaient la chaleur du chocolat fondant, adoucissant des traits marqués par une jeunesse difficile.

    Comme lui, Max était grande pour son âge. Son visage était fin. Elle avait le front haut et les lèvres pulpeuses, et ses cheveux éclataient en une splendide coupe afro. Ses grands yeux gris-pâle, relevés par de longs cils noirs, attiraient le regard. Elle n’avait pas encore décidé si c’était une bonne ou une mauvaise chose. Du haut de ses treize ans, elle les soulignait d’un trait de crayon discret. C’était la seule chose qu’elle avait héritée d’une mère qu’elle n’avait jamais connue. Anwen Nkomo avait disparu sans laisser de traces quelques mois après sa naissance. Demba n’en parlait jamais et Max avait cessé de poser des questions depuis longtemps.

    – Merci encore de m’avoir ramenée, Demba, déclara la mère de Pauline, faisant mine d’ignorer le regard en coin suspicieux que Max lui lançait. Il y a toujours quelque chose avec cette fichue voiture. Elle va me rendre folle.

    – Pas de problème, répondit l’homme de sa voix profonde. Je t’appelle quand elle est prête.

    À la seconde où Demba mit le contact, Max alluma la radio et la musique explosa dans l’habitacle, couvrant le ronflement tranquille du moteur. Bientôt, la voiture fila sur les routes de campagne sinueuses. Max et son père habitaient seuls dans un petit hameau reculé, loin de toutes les agitations de la ville. Loin du monde et loin des regards inquisiteurs. Les touristes aimaient tout particulièrement répéter combien Max avait de la chance de vivre dans ce petit coin de paradis, mais ils ne restaient pour autant jamais plus d’une ou deux semaines. Certes, le cadre était idyllique et Demba aimait dire qu’il était important qu’un enfant puisse se développer au grand air. Mais Max songeait parfois que le grand air était bon pour les poules et qu’elle pourrait tout à fait s’adapter à la vie en appartement. Pourtant, quelque chose la retenait d’insister pour qu’ils aillent vivre ailleurs. Le secret. Cette chose insidieuse, cette angoisse dissimulée dans le silence et enveloppée d’une chape de plomb comme seuls les adolescents savent le faire. Ce secret l’empêchait de respirer dans la foule. Il y devenait trop bruyant. Même lorsque personne ne parlait, le secret était toujours là, ne lui laissant aucun répit, emplissant sa tête de choses qu’elle n’aurait jamais dû savoir. Des mots s’infiltraient à travers le silence. Des mots comme Annabelle. Des mots qui n’avaient été que pensés, mais qui lui parvenaient aussi clairement que s’ils lui avaient été adressés à voix haute. Parfois elle parvenait à les bloquer, et parfois non. Coincée dans la foule, il devenait presque impossible de les ignorer. Invariablement, quelqu’un finissait par lui poser cette question à laquelle elle n’avait pas de réponse :

    Comment t’as deviné?

    Il n’existait vraiment que deux façons de dissimuler un secret pour une jeune fille de treize ans : rougir et se fermer comme une huître, ou feindre la nonchalance. La deuxième option était la moins utilisée, car de loin la plus difficile, mais c’était celle que Max choisissait à chaque fois, car elle était également la plus efficace.

    Magie magie... répondait-elle sur un haussement d’épaules accompagné d’un clin d’oeil mystérieux. Cela avait en général le mérite de clore la conversation. Après tout, personne ne souhaitait vraiment connaître la vérité derrière un bon tour de magie.

    Par chance, les choses n’étaient pas toujours si difficiles pour Max. Elle ne savait pas comment c’était de vivre sans capter en permanence des bribes de pensées égarées. Elle avait appris dès le plus jeune âge à ne répondre à une question que lorsqu’elle avait été posée à voix haute. Comme tous les enfants, elle s’efforçait juste d’être aussi normale que possible. Elle n’était pas très douée, mais, peu de gens l’étant, personne ne s’était jamais rendu compte de quoi que ce soit. Les quelques incidents qui s’étaient produits lorsqu'elle n’était encore qu’un bambin avaient été relégués au rang d’anecdotes insolites. La plupart du temps, elle ne prêtait aucune attention au bruit qui l’entourait, le tout se fondant dans le décor. Parfois, elle arrivait même à le bloquer complètement. Sauf en ville, où son secret finissait invariablement par lui donner mal à la tête.

    Parfois, elle avait l’impression que son père savait quelque chose qu’elle ignorait. Que c’était la raison pour laquelle il la tenait à l’écart. De temps en temps, elle le voyait l’observer d’un air inquiet qu’il s’empressait d’effacer à la seconde où il réalisait que ses qualités d'espionnage laissaient quelque peu à désirer. Ils n’en parlaient jamais et, au fond, Max préférait qu’il en soit ainsi. Après tout, la vie à la campagne n’était pas si mauvaise. Son meilleur ami, Éric, vivait à quelques centaines de mètres de chez elle. Quant à la ville, elle la voyait tous les jours au collège et c’était bien suffisant. Sans compter que, contrairement à ses amies citadines, elle pouvait mettre la musique aussi fort qu’elle le souhaitait sans risquer de voir débarquer des voisins furieux.

    Max sortit de la voiture comme la plupart des gens le font, les yeux rivés sur son téléphone portable. Si elle avait daigné s’en désintéresser ne serait-ce qu’une seconde, elle aurait vu son père lever les yeux au ciel d’un air dramatique. Elle aurait également réalisé qu’elle avait mal calculé la hauteur des marches menant chez elle, ce qui lui aurait évité de trébucher lamentablement tel un vieux pirate unijambiste. Elle se rattrapa de justesse, sauvant dans l’ordre des priorités son téléphone puis son joli minois. Soupirant de soulagement, elle s'apprêta à passer le pas de la porte lorsqu’un long frisson la secoua. Le temps était radieux en ce beau mois de juillet et il n’y avait vraiment pas de raison pour que son corps se comporte de façon aussi mal polie. Elle regarda ses bras avec amusement. Tous les poils y étaient dressés au garde-à-vous comme autant de petits soldats attendant leurs instructions. Son amusement vacilla et disparut comme on souffle la flamme d’une bougie alors qu’un bourdonnement emplissait ses oreilles. Elle se retourna, les sourcils froncés, scrutant l’horizon. Une vague de nausée l’envahit, comme si son corps voulait la forcer à cesser son inspection. Son regard se posa sur la petite forêt non loin et elle lui parut sombre et inquiétante. Elle secoua la tête, se sentant parfaitement ridicule. Elle y avait joué des centaines de fois et était bien placée pour savoir que la chose la plus effrayante qu’il était possible d’y affronter était un ou deux lièvres mal lunés. Pourtant, le frisson qui lui avait parcouru le corps quelques secondes plus tôt se rappela à nouveau à elle alors que son regard s’attardait sur les arbres.

    Son observation fut interrompue par son père qui, intrigué de ne pas la voir derrière lui, l’appelait depuis la cuisine. Sortant de sa stupeur, elle s’empressa de rentrer, fermant la porte derrière elle à double tour pour la première fois de sa vie.

    DANS LA PETITE FORÊT, caché dans l’ombre, un homme sourit. Ce n'était pas un sourire amical. La faible lumière du jour qui parvenait à percer la couverture épaisse des arbres lui conférait un aspect encore plus menaçant. Autour de lui, la nature s'était tue. Sa simple présence semblait affecter le monde et imposer le silence. Grand et finement musclé, sa peau diaphane faisait écho à sa longue chevelure blanche. Il aurait été bien difficile de lui donner un âge. Il n’avait l’air ni particulièrement jeune, ni particulièrement vieux, comme ces statues intemporelles qui traversent les âges sans se soucier du monde qui change. Ses traits étaient aussi aiguisés que des lames de rasoir. Des pommettes hautes et un visage fin lui donnaient un air noble qui contrastait terriblement avec la petite forêt de campagne. Il portait des vêtements simples et sombres, en toile, suffisamment proches du corps pour éviter d’entraver ses mouvements. Ses oreilles étaient pointues et effilées et rappelaient celles des fées des contes pour enfants. Mais si l’homme était une fée, les Cendrillons et autres Belles aux Bois Dormants du monde avaient du souci à se faire.

    Il resta immobile longtemps après que Max eut fermé la porte, d’une immobilité presque surnaturelle. Il n’avait pas cligné des yeux depuis une éternité et sa respiration était à peine perceptible. Seul le vent jouant dans ses cheveux, barrant parfois son visage, venait briser la dureté de ses traits. Mais il semblait à peine s’en rendre compte. Il avait glissé dans une sorte de transe. Ses prunelles, pourtant vives quelques secondes plus tôt, s'étaient faites lointaines. Autour de lui, la nature s’éveilla enfin. Le vent se mit à siffler plus férocement dans les arbres. Les oiseaux, qui jusque là s'étaient tenus prudemment silencieux, s'envolèrent d’un seul coup en une multitude de piaillements aigus. Les mulots sortirent de leurs trous, le nez en l’air, humant tout ce qui les entourait, frétillants d’excitation. Et les yeux de l’homme voyaient tout. Son esprit chevauchait aux côtés des animaux grouillants : il était simultanément la fourmi travailleuse traînant laborieusement une brindille sur l’arbre le plus proche et la buse en chasse volant haut dans le ciel. Ainsi, tout comme lui, leur attention était focalisée sur la jeune fille qui venait de disparaître derrière une lourde porte en bois.

    C'était une chose stupéfiante que de voir cette nature auparavant silencieuse se plier soudain à la volonté d’un inconnu aussi facilement que s’il avait été Dieu sur Terre. En quelques minutes, la forêt se vida de toute vie animale. Il était heureux que personne ne traîna dans les parages pour voir ce grouillement de vie s'agglutiner autour de la petite maison de campagne. Non loin, les yeux de l’homme s'éclaircirent et son regard se focalisa à nouveau sur le monde qui l’entourait. Il était de retour dans sa propre tête. Visiblement satisfait, il se détourna et disparut parmi les arbres.

    DANS SA CHAMBRE, MAX sentit brusquement toute tension quitter son corps comme l’eau glisse sur les plumes d’un canard. C’était à n’y rien comprendre. Pendant de longues minutes, elle s’était évertuée à faire comme si de rien n’était, son cœur battant si fort dans sa poitrine qu’il lui en résonnait dans les oreilles, l’empêchant de se concentrer sur quoi que ce soit. Elle avait tenté d’ouvrir un livre, mais les lettres et les mots s’étaient mis à danser devant ses yeux en une soupe indigeste. Elle s’était glissée sous sa couette, espérant trouver du confort dans la chaleur de son lit avant le dîner, mais la tension qui agitait son esprit et paralysait ses muscles lui avait donné des crampes.

    Puis, d’un coup, la sensation glaçante avait disparu pour ne laisser place qu’à un calme tranquille et au vague souvenir d’une angoisse irraisonnée. Elle sortit de son lit, les sourcils froncés. Jetant un coup d’œil par la fenêtre, elle ne put que constater que rien n’avait changé. Rien n’expliquait sa panique soudaine ou son brusque retour au calme. Le bois était toujours aussi sombre, mais il lui inspirait à nouveau confiance et elle n’aurait su dire pourquoi il lui avait paru si différent quelques minutes plus tôt. Une forme bougea dans l’herbe sous la fenêtre et Max se hissa sur la pointe des pieds. Elle poussa un petit cri dégoûté. Un énorme rat se tenait là, museau tendu, ses petits yeux noirs fixés sur elle, semblant l’observer. Elle demeura immobile un instant, fixant l’animal en retour et fût envahie par l’impression étrange que le rongeur la connaissait. Max aurait facilement ignoré cette idée ridicule si seulement elle n’avait pas été accompagnée de la sensation de picotement qui envahissait sa tête à chaque fois que des bribes de pensées qui ne lui appartenaient pas forçaient le passage de son esprit. Elle fit une petite grimace écoeurée avant de secouer la tête : c’était n’importe quoi. Cette fois, elle divaguait complètement.

    À DES CENTAINES DE kilomètres de là, un groupe se réunissait en secret dans une clairière isolée. L’herbe était jaunie par un soleil de plomb et les arbres qui les entouraient, sombres, secs et biscornus, semblaient malades et malveillants. Les vestiges d’un feu de camp avaient noirci la terre et des déchets jonchaient l’herbe un peu partout. Ici, une canette de coca rouillait depuis plusieurs mois, peut-être même des années. Là, un paquet de chips avait été abandonné et percé de trous par des rongeurs affamés. Des mégots de cigarettes jonchaient le sol séché et des bouteilles d’alcool reposaient vides juste à côté. C’était un véritable miracle qu’un feu n’ait pas déjà tout englouti.

    Une femme aux longs cheveux argentés et aux yeux d’or, pleine de grâce, pinça les lèvres en une ligne sévère face au silence de cette nature morte. Iliane Ry’mar n’était pas le genre de personne qu’il était bon d’avoir en ennemi. Elle faisait partie de ceux dont l’aura envoûtante ne pouvait être ignorée, ses yeux ne laissant transpirer aucune émotion. Elle aurait sans doute fait une excellente joueuse de poker. D’une assurance à toute épreuve, elle donnait l’impression que rien n’était impossible. Elle était très à l’aise au milieu du groupe qui attendait ses instructions, leur jetant un regard déterminé. L’air était chargé de tension et les hautes silhouettes qui l’accompagnaient semblaient prendre l’état de la clairière comme une insulte personnelle. Leurs visages, aux peaux si claires, étaient tendus en un masque de colère identique. Certains d’entre eux jetaient de petits coups d’œil effarés, voire craintifs sur les côtés. Ils semblaient redouter quelque chose, comme si un monstre se tenait là, quelque part, tapi dans les fourrés, attendant son heure pour leur tomber dessus. Malgré tout, ils avaient l’air déterminés. La présence d'Iliane Ry'mar à leurs côtés les confortait visiblement dans leur décision de participer à cette petite réunion clandestine. Leurs murmures conspirateurs s’élevèrent froidement dans le silence, comme le sifflement d’un cobra s’apprêtant à frapper. Quelques mots dépourvus de sens s’envolèrent sur le vent, allant se perdre dans les branches, mourant avant de pouvoir être entendus par une quelconque oreille indiscrète : Ljosálfheimr, le Roi, humaine, vieillissant, vermines...

    Quelque temps plus tard, cette petite réunion arrivant à son terme, leur attention se reporta sur la nature fragile qui les entourait. L’air se mit à grésiller. Des particules atomiques commencèrent à s’agiter comme en proie à une excitation soudaine. Un petit buisson desséché trembla et s’étira, comme sortant d’un long sommeil. Ses branches craquèrent et se délièrent, retrouvant soudain toute leur vitalité. L’herbe sèche s’assouplit à nouveau, se gorgeant d’eau et recouvrit bientôt la terre d’un vert éclatant. Les déchets se désintégrèrent en une fine poussière, tourbillonnant dans l’air avant de se réassembler en un somptueux rosier aux piques acérées et aux fleurs délicieusement odorantes. Puis, un à un, sur un dernier regard en arrière, les membres du groupe disparurent en un flash aveuglant. Restée seule, Iliane s‘autorisa un petit sourire satisfait. Ses prunelles étincelèrent, presque amusées et la lumière l’engloutie à son tour, ne laissant plus que le vide là où elle s'était tenue. Dans le silence retrouvé, un pétale de rose se détacha et tomba lentement. Alors qu’il touchait le sol, il se désintégra en un petit tas de poussière triste.

    - CHAPITRE 2 -

    – Qu’est-ce que tu as ? demanda Éric.

    Éric était petit pour son âge et fin comme un fil de fer. Ses cheveux d’un blond sale pointaient toujours dans tous les sens comme s’il venait tout juste de se réveiller. Il n’avait pas l’air de grand-chose avec ses vêtements trop grands et sa carrure frêle. Des yeux bleus pleins de vie, cachés derrière de grandes lunettes carrées surmontaient les deux belles fossettes qui lui creusaient les joues. Éric était le meilleur élève de sa classe. Il était tout aussi capable de réciter l’intégralité de son livre d’Histoire que de résoudre les problèmes mathématiques les plus complexes. Il avait tendance à s'ennuyer en cours et était rapidement devenu un expert en gribouillages en tous genres. Les marges de ses cahiers étaient remplies de petits dessins humoristiques qui faisaient beaucoup rire sa meilleure amie. La présence de Max à ses côtés avait le mérite de compenser son ennui. Il lui expliquait ce qu’elle ne comprenait pas lorsqu’elle en avait besoin et bavardait sans doute un peu trop le reste du temps.

    Max adorait Éric. Il était toujours prêt à la suivre dans quelque aventure. Doté d’une répartie acérée, il ne se laissait pas facilement impressionner. C’était sans doute la seule chose qui l’avait protégé des petites brutes du collège dont les premiers de la classe étaient la proie favorite. Ils avaient vite appris à leurs dépens qu’il était plus simple d’ignorer le garçon et de cohabiter pacifiquement. Max et Éric se connaissaient depuis la maternelle et ne s’étaient jamais disputés. Éric était la personne qui connaissait Max le mieux au monde, en dehors de son père. Il savait quand elle était heureuse et quand elle était en colère. Quand elle complotait quelque chose ou qu’elle faisait semblant d’écouter. Aussi, il ne se laissa pas avoir par le demi-sourire faussement étonné qu’elle lui renvoya.

    –Rien pourquoi? avait-elle répondu.

    Il n’insista pas, lui jetant simplement un regard qui indiquait clairement qu’il n’était pas dupe. Il savait que son amie comprendrait qu’il serait prêt à l’écouter lorsqu’elle aurait envie de parler. Mais la stratégie de Max, elle, consistait plutôt à ignorer le problème jusqu’à ce qu’il disparaisse de lui-même. Elle se fustigea intérieurement pour avoir laissé le jeune homme se rendre compte de son trouble. Elle était en sécurité, se répétait-elle en boucle. Elle n’avait aucune raison de s’inquiéter. Ils étaient entourés de touristes, que voulait-elle qu'il leur arrive? Et, puis, de toute façon, il ne se passait jamais rien dans leur petit coin de campagne. Elle jeta tout de même un coup d’œil par-dessus son épaule. Il n’y avait personne.

    Évidemment, se sermonna-t-elle.

    Pourtant, le frisson était revenu. Après une semaine de calme, elle avait presque oublié l’angoisse qui l’avait étreinte sans raison sur le perron de sa porte. Mais à présent il lui semblait que le nœud effrayé dans son estomac n’était jamais parti. Elle avait constamment l’impression d’être épiée à son insu. Un poids lui compressait la poitrine, l’empêchant de respirer correctement. Elle n’arrêtait pas de penser que c'était peut-être un avertissement. Mais un avertissement contre quoi? Elle ne voyait rien qui puisse justifier une telle réaction. Le monde était tel qu'il l'avait toujours été, à ceci près que le réchauffement climatique leur offrait l’été le plus chaud qu'ils avaient connu depuis plus d’un siècle. Ce qui n’avait pas vraiment d’incidence sur sa situation actuelle. Le pire qu’il puisse lui arriver serait d’être piquée par un moustique ayant migré un peu trop vers le nord. Elle se contenta donc de sourire du mieux qu’elle pouvait et de se laisser entraîner par son ami vers un stand de glaces.

    Robert Mercier fabriquait ses glaces lui-même. Elles étaient crémeuses à souhait et ravissaient les papilles des plus jeunes comme des plus vieux par leurs saveurs exquises. On disait qu’elles étaient les meilleures de toute la région, Max pensait plutôt qu’elles étaient les meilleures du pays. À la vue de toute cette délicieuse crème glacée, elle oublia momentanément la boule de stress qui refusait de la laisser tranquille. Elle se pencha sur la vitre du stand, salivant à l’avance. Il y avait tellement de choix ! Des classiques comme Vanille Bourbon, Chocolat au lait, Fraise, mais aussi des goûts plus insolites comme Spéculos, Coco-Banane, Cannelle, Cookie, Noisette ou encore Papaye. Max hésitait. Son regard passait de l’un à l’autre sans pouvoir se décider. Monsieur Mercier ne la pressait pas, il connaissait bien sa

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