De profundis II: Pensées d’un jeune diplômé naufragé de l’emploi
Par Arthur Macua
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À propos de ce livre électronique
Le titre fait explicitement référence à Oscar Wilde, et à sa lettre écrite depuis sa geôle de Reading. Cependant, aujourd’hui la prison ne fait plus peur à personne. Ce qui fait peur aujourd’hui : c’est le chômage.
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Aperçu du livre
De profundis II - Arthur Macua
De profundis II
Arthur Macua
De profundis II
Pensées d’un jeune diplômé naufragé
de l’emploi
LEN
126, rue du Landy 93400 St Ouen
Direction Littéraire : Wilfried N'Sondé.
Conception graphique : Marine Poulain Pacoret
© LEN, 2019
ISBN : 978-2-411-00061-9
À Margot
Avant-propos
Un jour j’écrirai. Ce jour-là, je sais que l’effort sera des plus naturels, des plus évidents. Lentement, sans à-coups, un écoulement continu qui se répand sur une feuille. Virtuelle. J’imagine ces filaments numériques quitter mes doigts clapotant et venir s’inscrire sur mon écran. J’imagine ce trajet dans la plus grande douceur. Les mots suinteront de mon être comme le miel d’une ruche brisée. Ce qui aura été brisé chez moi ? Mon inhibition. Ma culpabilité de l’écriture, dans une période aussi instable et irritante que celle de plusieurs mois de recherche d’emploi infructueuse. D’ici là, j’en aurai certainement trouvé un. Je l’espère. J’en aurai peut-être d’abord profité pour aller dans de bonnes adresses, bars ou restaurants, bars et restaurants, et quelques week-ends dans des hôtels. Je l’espère. D’ici là j’aurai essayé de multiplier les expériences de conforts gustatif, auditif, visuel, tactile, desquelles je me serais inéluctablement éloigné durant cette redoutable épreuve du chômage. D’ici là j’aurai essayé de rééduquer mon palais, mon ouïe, mes yeux et ma peau aux plus douces sensations dont l’on se prive nécessairement lorsque l’on vit une telle « traversée de désert ».
Mais cette soif d’écriture, je ne m’en serais jamais départie. Elle ne m’a jamais vraiment quitté. Me titillant d’abord, m’oppressant ensuite, ajoutant à cette impression d’inutilité du sans-emploi le sentiment de perte de temps de non-productivité littéraire. Pris entre la culpabilité de l’envie d’écrire et la culpabilité de ne rien pouvoir écrire encore… Alors je balaye ces inquiétudes en m’appuyant sur ma plus sincère et profonde conviction : un jour je m’assiérai à mon bureau et j’écrirai.
1. La fin de stage
La route pour arriver à ce stage de fin d’études n’avait pas été des plus claires. À vrai dire, j’avais déjà raté mon entrée dans la vie active à la suite d’un premier diplôme. Deux ans plus tôt donc, la fin de mon premier Master 2 en Relations Internationales m’avait mené à la fin de mon premier stage de fin d’études, qui lui ne m’avait conduit nulle part. Une année scolaire entière s’écoulerait ainsi dans ce no man’s land sociétal.
Il y avait eu plusieurs étapes durant cette année. Des étapes qui refléteraient exactement les sombres heures que je détaillerai par la suite. Une année scolaire, c’est déjà long lorsque l’on est occupé, alors imaginez lorsque l’on est « inactif ». Il y avait donc eu, en premier lieu, la recherche d’emploi. Enthousiaste quant à mon entrée sur le marché du travail, désireux de mettre mes compétences au service d’une mission qui m’intéresse, dans une structure en lien avec mes études, que demander de plus ? Pour certaines filières, c’est déjà un vœu très audacieux. Offres d’emploi relativement rares pour des candidats trop nombreux, échecs des candidatures… Six mois de recherches d’emploi ne m’avaient ouvert que la maigre possibilité d’un stage non rémunéré à Londres… Allons donc. La voie qui s’ouvre n’est pas celle espérée. L’enthousiasme se mue en découragement, découragement qui appelle alors une remise en question, toujours délicate, souvent douloureuse. Après ce premier échec d’insertion, à vingt-trois ans, j’ai compris qu’un diplôme complémentaire me serait du plus grand secours pour intégrer le marché du travail français. Me voilà donc à l’abordage d’un second Master 2, en Management cette fois-ci, afin de me rapprocher du vivier des entreprises et ainsi viser un plus grand nombre de structures.
Cette réorientation avait deux conséquences directes : le plus en plus fréquent « retour chez les parents » (ou chez l’un des parents), et l’abandon des recherches d’emploi au profit de révisions pour le test d’entrée dans le second diplôme. Une fois l’admission acquise, restait à se préparer pour une nouvelle rentrée.
C’est au cours de cette année d’apparente inactivité, d’« inactivité sociale » pourrait-on dire, que j’ai commencé à envisager mon désir d’écriture autrement. Envisager seulement. En réalisant la quantité des notes que je prenais régulièrement, sur des post-it ou autres bouts de papier, en réalisant également les différentes « épreuves » qui m’avaient mené jusque-là. Une perspective d’écriture plus sérieuse pointait en moi, mieux construite, mieux ciblée. Puis les cours ont repris.
Sortie de mon second cursus universitaire. Oui, je me suis fait une fierté d’étudier uniquement en université, dernier lieu semble-t-il de transmission du savoir pour le savoir, du savoir pour la construction de soi et non dans une optique professionnelle. Je le sais bien, ce schéma est désuet, voyez où cela m’a mené. Alors je ravale ma salive et je passe. Vieil humaniste romantique, me direz-vous… Et je plaide coupable. Ma réorientation semblait néanmoins payer : mon stage du second Master 2 me propulsait au 25e étage d’une tour du quartier de La Défense, avec vue sur tout Paris.
Cette vie ne me déplaisait pas. Travailler à La Défense, cela tient du mythe. Certaines personnes assènent sans sourciller qu’elles n’accepteraient jamais ça. Faire partie de cette fourmilière, impossible ! L’avant-garde du capitalisme en France, l’émule de la City londonienne, hors de question que j’y participe ! Oui j’ai croisé ce genre de discours parfois. Mais pas là-bas !
Ces six mois m’ont beaucoup plu, beaucoup apporté. Je me suis senti m’épanouir dans cet environnement. Contrairement à toute attente, j’ai aimé porter le costume-cravate cinq jours par semaine. Aimé me fondre dans cette masse de costumes-cravates cinq jours par semaine, et de tailleurs ou pantalons-talons également. À peine sorti de chez moi je pouvais déjà ressentir des élans de fierté, presque une assurance, en bonne partie grâce à mes nouvelles tenues. Et puis le costume marque on ne peut plus clairement la fin de la vie étudiante. On y attache responsabilité et sérieux quand l’ambiance estudiantine renvoie elle à des images plus festives et insouciantes. L’entrée de pied ferme dans la vie active passait donc par ce changement de style vestimentaire. Ce rituel d’intégration me plaisait, à la fois indolore et, pensais-je, définitif.
Le simple fait de sortir le matin pour aller travailler allait aussi dans ce sens. J’étais socialement utile. Utilité sociale par le biais de mon activité professionnelle au sein d’une entreprise. Je percevais une gratification mensuelle généreuse en échange de journées de travail bien remplies. La charge de ma rémunération revenait donc à cette entreprise plutôt qu’à la société française. Je vivais presque « normalement », je me trouvais aux portes de la grande vie. Toutes les conditions pour un épanouissement personnel sur le long terme semblaient réunies.
La question de l’emploi est étroitement corrélée au thème des transports. En ce qui me concerne, je privilégie le réseau souterrain : métro et RER. Il y a tant de manières de prendre le métro. Foule touristique du week-end, foule travailleuse aux heures de pointe en semaine ou groupes d’individus erratiques après minuit. Les usagers et leurs comportements ne sont pas similaires selon les jours et les horaires. Un aveugle s’y repèrerait aussi bien : petits groupes touristiques et les échanges ne sont pas en langue française. Foule d’individus travailleurs et les seules paroles reflètent la densité des regroupements dans les rames : « Poussez pas » ou « Aïe, mon pied, attention ». Groupes de soirée erratiques et les voix sont fortes et imbibées.
J’ai aimé prendre le RER A. Ce n’est pas le cas de tout le monde, c’est vrai. Pour ma part, je subis régulièrement une mutation lorsque je prends le métro. Nous sommes probablement nombreux dans ce cas. Que vous soyez d’humeur apathique en week-end ou que vous partiez tôt le matin au travail pour prendre votre temps, un déclic se produit généralement pour vous pousser à achever votre trajet dans les plus courts délais. Vous avez beau avoir envie de flâner, ne pas être pressé, marcher tranquillement, le métro parisien vous transforme. Finis les bons sentiments dans ce monde souterrain. Quand bien même marchiez-vous d’un pas lent, certains devant vous, au bord de l’immobilisme, vous ralentissent davantage. Si vous n’accélérez qu’un peu, vous bouchez une trajectoire et perturbez la fluidité des courses les plus rapides par le rythme saccadé de votre allure. Tout cela vous incite finalement à vous lancer dans un sprint pour arriver au bout du périple le plus vite possible. Essayez un peu de vous arrêter ou de prendre votre temps dans ces allées, tout vous en empêche. Si vous tenez absolument à vous arrêter, il faut trouver un coin hors du flot qui vous emporte, et ces endroits ne sont généralement pas de ceux qui donnent envie de s’y attarder. Une fois dans l’un de ces recoins, hors du courant, mieux vaut se boucher le nez et avoir ses vaccins à jour. Finalement vous n’avez guère d’autre choix que d’accélérer et de compter ces occasions parmi votre lot de sport quotidien. Qui s’en plaindra ? Certainement pas les services publics qui nous matraquent sans arrêt de leurs publicités et autres avertissements à ce sujet. Mais, se dépêcher, c’est en contrepartie vous priver de la possibilité de vous étonner de mille et une choses. Bon d’accord, d’une ou deux choses. Scènes que vous avez souvent sous vos yeux pour certaines, sans pour autant y prêter l’attention que vous auriez pu leur accorder. Les accords mélodieux d’un guitariste, une affiche de spectacle, une connaissance que l’on ne salue même pas… Filer. Filer au plus vite. Accélérer encore, éviter les obstacles. Entre les boiteux, les mendiants, les poussettes, les valises, les groupes, les perdus, les indécis, les bras balanciers des femmes… Ici un décrochage rapide pour passer un embouteillage de croisement et profiter d’une ouverture toute éphémère. J’ai cru voir la brusque cambrure d’un requin pour changer de cap. Là une personne s’arrête sur un tapis roulant et la femme qui la suivait la dépasse. On croirait une geisha qui officie sur sa natte, petits pas pour une rotation à 90 degrés à gauche, puis à droite, puis les pas s’agrandissent pour reprendre une vive allure. Tel un requin, telle une geisha, vous pivotez et brisez votre courbe. Oui c’est bien cela, ces esquives souterraines… Petits pas de côté, sautillements, accélérations.
Ah ces bras balanciers ! Un des comportements les plus cocasses de cette liste. Je revois tous ces bras droits collés au corps, coudes repliés, pour bien tenir leur sac à main contre elles, et en revanche le bras gauche qui mouline, qui mouline et mouline encore, à une distance de leur hanche toujours plus exubérante. Avancent-elles plus vite pour autant ? Question d’équilibre, ou de fierté ? « On ne me double pas ! » semblent-elles s’écrier. Marqueur de l’essor de la condition féminine ou expression inconsciente d’une volonté castratrice dans le balancement de ce poing ? Essayez un peu de doubler l’une de ces dames, de passer entre ce pendule et la foule qui arrive en sens inverse… Si l’on veut sauver ses parties génitales et ne bousculer personne, mieux vaut être patient.
Ce n’est pas une foule. C’est une houle. Dès que l’un trace sa voie, cent autres s’y engagent, s’y engouffrent, et empruntent ce sillage pour éviter les percussions. Tout va très vite. Les couloirs du métro parisien… Des sillons qui se dissolvent en une fraction de seconde, submergés par de nouveaux sentiers au destin tout aussi éphémère. Fascinant.
Oui, dans l’ensemble, ça m’a plu. J’ai aimé prendre le RER A et voir à notre terminus tous les wagons se vider comme un immense épanchement séminal chargé de féconder l’économie française. Cette arrivée triomphale avait de l’allure, pas de doute. Silencieuse mais volontaire. Mécanique mais confiante. Il y a à ce moment-là, au-delà de visages peu expansifs, une certaine cohésion fraternelle qui se crée. Une empathie collective, presque une communion inconsciente. Ou du moins c’est ce que mes jeunes yeux voulaient voir, ce que mes tripes voulaient ressentir. Idem en montant dans les ascenseurs de la tour. Un sentiment de moindre ampleur car nous sommes là moins nombreux que dans une rame de RER, mais par ailleurs plus préhensible, car nos efforts, en sortant de cette cage, participent à la réussite d’une même entreprise. Moi qui n’ai jamais habité plus haut qu’un troisième étage, me retrouver au 25e en moins de temps qu’il ne faut pour se recoiffer et réajuster sa cravate, c’est exaltant ! Ce décorum sent le travail, oui. Et j’avais par-dessus tout envie de travailler. C’était exaltant.
Pour avoir effectué ce trajet à plusieurs reprises après la fin de mon stage, je confesse que je ne l’ai pas trouvé aussi plaisant qu’alors. J’en conclus que l’intention plus que la destination aidait à mieux supporter le voyage. Et tout compte fait c’est bien naturel. Essayez un peu de partir en vacances l’esprit préoccupé. Où que vous alliez, vous ne trouverez aucun répit, et les vacances seront finies avant de comprendre qu’elles ont commencé. C’est le même schéma ici : j’allais travailler. Et dans un espace aussi grandiose que La Défense, c’était un bonus. L’intention tenait un rôle certain dans mon appréciation, maintenant je le sais. Refaire ce trajet avec un entretien d’embauche à l’arrivée plutôt qu’un travail, ça change tout. Voir défiler trois ou quatre rames avant de pouvoir m’embarquer, me serrer dans cette cohue plus dense que lors d’un concert de superstar du Rock, cela ne me gênait pas. Ça faisait partie du jeu, et j’étais bien trop content d’y jouer pour regretter ces menus désagréments. Maintenant c’est différent. L’atmosphère pesante de l’air réchauffé par la promiscuité dans la rame est décuplée. Les odeurs oppressantes dans les couloirs, que je remarquais à peine, me sont devenues nauséabondes. Les visages paraissent plus fermés qu’à l’accoutumée (difficile à imaginer), et le mien également, qui doit porter les stigmates du stress qui m’envahit avant chaque entretien. Même l’arrivée triomphale à la station de La Défense ne m’a pas paru aussi flamboyante que dans mes souvenirs… Cette fois je ne fais plus partie de cette cohésion instantanée. J’en suis à la marge, et malgré mes efforts pour y revenir, je suis de facto dans l’impossibilité de ressentir cet esprit de groupe subliminal. Hors-jeu.
J’ai cru, ou plutôt voulu croire, en obtenant ce stage, que je me mettais les pieds dans une immense entreprise pour avoir la chance d’y évoluer à long terme et d’éviter toute mésaventure d’ordre financier pour les prochaines années. Autrement dit, pour avoir la chance de bâtir des fondations solides pour mon avenir, et profiter d’une bonne vie. J’ai voulu croire… Vouloir, et croire, certainement les deux verbes les plus susceptibles de vous aveugler.
Finalement j’ai d’abord ri.
