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Le dernier masque
Le dernier masque
Le dernier masque
Livre électronique263 pages3 heures

Le dernier masque

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À propos de ce livre électronique

2048. Et si un jeu en ligne pouvait rapprocher des jeunes déconnectés ?
C'est l'hypothèse du juge Laloye en créant cette nouvelle peine judiciaire. Les gamers sont-ils à ce point hors-sol ? Qu'est-ce qui peut encore les faire vibrer ? Les impliquer dans la vie réelle ? Ici, c'est une contrainte judiciaire qui va les éveiller, leur rendre confiance.
Que vous aimiez ou non les jeux en ligne, plongez dans cette dystopie, en tout point originale. La réalité n'est pas toujours augmentée et vous serez au défi de dire si vous êtes dans le jeu ou dans la réalité.
Oserez-vous vivre une aventure de développement personnel grâce à votre avatar ?
LangueFrançais
ÉditeurBoD - Books on Demand
Date de sortie27 mai 2024
ISBN9782322476039
Le dernier masque
Auteur

Xavier Lechien

Né à Kigali en 1968, Xavier a beaucoup voyagé durant son enfance. Il suit un enseignement secondaire à Herve et à Kinshasa. Il poursuit des études d'Assistant Social, puis de Psychologie à l'université de Liège. Sa sphère créatrice est investie par le théâtre amateur (acteur et metteur en scène depuis 2000) et son équilibre sportif lui vient de la pratique du trail et de la randonnée en itinérance. Il est père de 3 enfants et vit aujourd'hui en Belgique. Ce livre est son premier roman.

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    Aperçu du livre

    Le dernier masque - Xavier Lechien

    1

    Le juge Laloye fulminait. C’était le septième inculpé cette semaine et nous n’étions que mardi. Encore un de ces adulescents n’estimant pas prioritaire de payer ses factures après six mois de rappel. Encore un de ces jeunes adultes, pensait-il, ayant voulu très tôt être autonome et croyant qu’il suffisait de quitter le giron familial pour « être libre », mais n’ayant pas du tout à l’esprit les contraintes du quotidien comme de payer un loyer, sortir les poubelles, laver son intérieur ou faire des lessives. Ils ne vouaient leur vie qu’au plaisir d’un monde virtuel, sorte de fuite de la réalité.

    Les dernières paroles du juge firent l’effet d’un détonateur dans ma tête :

    — Je vous donne une ultime semaine pour me prouver que vous pouvez être capable d’empathie, que vous pouvez ressentir la sensibilité d’autrui. Quittez un peu votre nombril, nom d’une pipe ! Et intéressez-vous un minimum au monde autour de vous ! S’il ne vous plait pas, réinventez-le ! Connectez-vous sur le site qui figure sur le document que vous remettra le greffier et revenez me voir le 18 avril. Et pour l’amour du ciel, surprenezmoi !

    Cette injonction résonna dans ma tête comme un écho en haute montagne. Me dire ça à moi ?! Moi qui pensais être particulièrement tourné vers les autres… mais qui en avais marre de ce monde pourri où plus personne ne faisait attention à quiconque ! J’avais bien essayé d’être bienveillant, mais pour ce que ça rapportait. Ras-le-bol !

    — Merci Monsieur le Juge, répondis-je en mâchant mes mots.

    Qui étais-je devenu pour que je sois là dans un tribunal de la justice de paix ? Que s’était-il passé depuis que j’avais quitté la maison familiale ? Je dois bien avouer que c’est plus le regard humain, sincère et blessé du juge que le contexte judiciaire qui a fait que j’ai pris au sérieux ce qu’il venait de me dire. Quelque chose m’avait touché. Mais je ne savais pas encore quoi.

    Je baissai le regard, mal à l’aise, et m’en allai, plongé dans mes pensées, accompagné d’un policier de la section préventive.

    Je m'appelle Marvin. J'ai 25 ans et d'aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours cherché à comprendre qui j’étais. Pourquoi moi ? Pourquoi à cette époque, dans ce lieu ? Quel était le sens de ma vie ? Je pense avoir été un bon fils, mais à force de tout le temps avoir voulu correspondre à l'image qu'on attendait de moi, pour ne pas décevoir, je crois que je me suis trahi. Je suis un peu perdu, à vrai dire…

    En quittant le greffe, l’agent de police qui m’accompagnait me saisit par le bras afin de m’indiquer le sens de la marche. Je sursautai comme si l’agent avait utilisé un taser électrique. Cela devait faire près d’un an que personne ne m’avait touché de la sorte. Personne depuis que ma grand-mère était tombée dans sa cuisine et qu’elle s’était agrippée à mon bras pour se relever. Ce contact me faisait stresser. Mes mains devinrent moites. La température de mon corps augmenta. Ayant difficile à respirer, je demandai à m’asseoir. Je posai la tête entre les mains. Toutes sortes de pensées et de souvenirs se bousculèrent, comme des madeleines de Proust sortant progressivement de leur isolement.

    Depuis que je suis enfant, je ne me souviens pas qu'on m'ait fait la moindre remarque. Oui, il m'arrivait d'embêter mon petit frère dans nos jeux d'enfants, mais les seuls reproches que j'ai pu entendre étaient ceux liés à mes résultats scolaires. Pas de chance, je n'étais pas dans la performance. Moi, j’étais un gentil, souvent de bonne humeur et surtout, je faisais rire la galerie, donc, on me foutait la paix. Par contre, il est vrai aussi que j'ai des souvenirs très déformés de mon enfance. Certains sont bien réels, personnels et d'autres, complètement évaporés. Comme si une protection interne avait mis de côté les événements indésirables. J’ai parfois l’impression que j’ai vécu par intermittence. Des visages amis apparaissent dans le film de ma mémoire, mais jamais très longtemps, et souvent sans prénom. Ils sont entretenus par des photos dans les albums familiaux.

    Mes parents n'ont jamais vraiment écouté mes besoins réels et encore moins ceux en matière d'émotions. Je ne me souviens pas avoir entendu les mots « je t'aime ». Le slogan paternel c'était : travail égal réussite. Mon frère l'avait très bien capté. Il se calquait là-dessus tel un caméléon en phase d'approche. Cela marchait très fort puisque le feedback positif était immédiat. Notre père n'avait d'yeux que pour lui. Moi, j'étais gentil. Mais j'étais aussi sensible et je crois que je dérangeais car je révélais au père, sans le savoir à cette époque, toute sa part de féminité qu'il avait relégué aux oubliettes. En quelque sorte, j'étais loyal à sa nature profonde, à sa vraie personnalité. Mais il l'avait enfouie. Ça, c'est ma psy qui me l'a dit il y a deux ans. J'étais donc un élément dérangeant, à rejeter. Il avait hérité sans doute d'une croyance bien courue : ne jamais écouter sa propre émotivité, rester cartésien et travailler. Le groupe de rock dans lequel il avait performé durant ses jeunes années avait dû être une sacrée parenthèse dans sa créativité intérieure, celle où l'on fait appel à son émotion ! Or moi, avec ma sensibilité, je lui révélais ce qu'il était réellement et ce à quoi il n'était pas attentif. Je n’étais donc pas un miroir flatteur.

    Du côté maternel, je ne suis pas en reste non plus car si mon frère avait accaparé les bons vouloirs paternels, il me fallait mettre la mère dans ma poche. Le jeu était enfantin, si je peux me permettre. Ecartés du duo des deux autres, nous devions mettre en place notre partition. C'était à moi de jouer l'homme parfait, attentif à ce qu'elle faisait, ses coupes de cheveux, ses tenues, sachant la faire rire et même lui demander de m'apprendre à cuisiner. C'était facile puisqu'à ses yeux j'étais le plus beau. J’ignorais également à ce moment à quel point cette phrase m'a emprisonné dans une non-relation, une non-rencontre. J'étais comme une poupée qu'on range dans une armoire et qu'on ne sort pas. Je ne posais pas de problème et je ne pouvais pas non plus en poser. Donc je me suis effacé et j'ai nié ce que je ressentais : je n'en vaux pas la peine, je suis insipide, je n'intéresse personne. Cela m'a formaté comme un enfant objet qui n’est jamais difficile.

    Ce que je me suis longtemps demandé, dans ce quatuor familial, c'est comment j'ai bien pu me construire ? En respectant cette double loyauté, je suppose, envers mon père et sa sensibilité que j'ai voulu amplifier et envers ma mère et son besoin de reconnaissance. Vous voyez, aurais-je pu leur dire, j'ai été parfait comme vous l'attendiez.

    En évoquant ces pensées, assis sur ce banc du Palais de Justice, je laissai s’échapper une larme. Sans pleurer vraiment. Juste une de ces gouttes qui aurait dû sortir il y a bien longtemps et qui, quinze ans plus tard, sortait comme du produit de vaisselle concentré. Elle nettoie tout sur son passage.

    C’est une voix calme mais ferme qui me fit sortir de mon monde : « Allons jeune homme, nous en avons encore pour une demi-heure de marche et de transport pour rejoindre votre domicile. Vous vous reposerez chez vous ! On y va ! ».

    Nous n’avions pas fait cinq cents mètres que nous furent stoppés par un cortège de manifestants aux slogans divers : « Que fais-tu pour l’avenir de tes enfants ? », « Jo, le taxé », « Médias = propagandes d’Etat » ou encore « Stop aux taxes » … tels étaient les slogans brandis par cette foule de Gilets Jaunes. Ils étaient de tous âges, de tous milieux sociaux, de toutes origines. Cela faisait dix ans qu’ils ressortaient les mêmes pancartes.

    — Ah non, soupirai-je, encore ces clampins et désespérés ! Quand est-ce qu’ils comprendront que manifester n’a jamais rien changé ? C’est comme les jeunes pour le climat. Quand est-ce qu’ils comprendront qu’on les laisse déambuler dans les rues pour les calmer, que la course contre le climat est perdue d’avance !

    — M’enfin, je vous trouve bien négatif, rétorqua le policier. Heureusement qu’il existe encore des gens qui défendent des causes collectives ! A vous suivre, on serait tous bien mieux cachés derrières nos écrans, calfeutrés chez soi. C’est ici que les vrais combats se mènent. Vous n’avez jamais entendu parler de Germinal ?

    — Pardon ? Germiquoi ? C’est un Président ?

    — Non, c’est un des romans d’Emile Zola, grand auteur de la fin du 19e siècle. Il a très bien décrit les grèves de mineurs de cette époque. Soit. N’est pas Etienne Lantier qui veut. Nous devons prendre la rue en face, là. Nous allons nous créer un passage.

    — Euh, moi, je ne joue pas au héros, vous faites un pas dans ce flux et vous vous retrouvez à deux pâtés de maisons sans avoir rien vu et vous avez de la chance si la police ne vous tombe pas dessus ! Enfin, pour vous c’est pas trop grave, ajoutai-je avec un sourire au coin des lèvres. Mais ne vous inquiétez pas pour moi. Je vais rentrer calmement et je vais faire votre putain d’exercice. De toute façon, je n’ai pas l’argent pour m’enfuir dans un paradis fiscal.

    L’agent de police me considéra de son regard expert, me fit confiance et fit demi-tour.

    J’arrivai chez moi sans encombre. Je m’y sentais bien. Peutêtre parce que je m’y trouvais libre, enfermé dans mes murs. J’avais juste un contrat moral avec le juge et, bien sûr, l’obligation de rembourser mes créanciers. J’ouvris le document remis au tribunal par le greffier. C’était un charabia juridique duquel j’étais peu fan, mais mon regard fut immédiatement attiré par l’encadré du milieu de page :

    Nous vous remercions de vous loguer à l’aide de votre Play Station Vibro Var9 sur l’URL :

    www.ministerejustice.gov.be/reinsertion

    Mot de passe : Iy3Wpz24T,

    A tout de suite !

    PS : N’oubliez pas, après chaque étape, de remplir votre grille d’évaluation.

    Je m’installai illico dans ma console, enfilai ma combinaison intégrale et mis le masque 3D sur les yeux. J’étais debout, prêt pour l’aventure. Je pris connaissance des quelques règles de fonctionnement : comment bouger dans le récit, comment interagir avec les autres personnages, … woaw ! Quel réalisme… Tout était parfait, de l’environnement à la qualité des sons ou des couleurs. Une fois connecté, le joueur est plongé dans un univers qui devient vite familier : les rues d’un quartier, les lieux de sports et de balades, les commerces, les restaurants, etc. Un mélange d’images filmées et légèrement améliorées : fini les déchets par terre, le soleil brille, les personnages fictifs que l’on croise sourient. Ce n’est qu’après un temps d’adaptation, sorte de promenade virtuelle, que le système présente un message invitant à entrer dans le jeu.

    La première étape est de définir son avatar, le personnage avec lequel j’allai poursuivre le jeu. L’écran me présenta un jeune garçon de couleur foncée. Je lus « Veuillez regarder votre caméra fixement, le temps d’une photo ». Tu parles, dis-je à haute voix, je ne suis même pas encore coiffé et ma barbe de 3 jours n’est pas des plus séduisantes, surtout pour un gamin de 13-14 ans. Soit, un petit coup de la main dans les cheveux et ça fera l’affaire. J’appuyai sur « OK » et, le temps d’ôter mon masque de réalité augmentée, la photo fut prise. C’est déjà ça, tous mes petits défauts avaient disparu. Je précise tout de même, il y avait à l’écran quelqu’un qui m’était familier. C’est comique, comme, même en Noir, ce gamin me ressemblait. C’était étrange, perturbant de se voir presque projeté dans le passé. Une deuxième adolescence ? J’ai vite compris que je n’avais d’autres choix que celui d’être ce petit gars. Pas trop grave, il me paraissait sympa.

    L’écran fit apparaître un autre message :

    Quel prénom voulez-vous lui donner ? Choisissez entre : Ibrahim, Abdou, Viktor ou Cornelis.

    Abdou me semblait aller de pair avec l’énergie que j’avais envie de lui donner.

    Il reste un élément à préciser et qui servira à mesurer votre progression dans le programme : à quelle distance des autres personnages acceptez-vous d’être ? Nous précisons que cette distance sera réévaluée au fur et à mesure du jeu et que vos sensations seront à chaque fois interrogées.

    Ma réponse fut : 5 mètres.

    Le programme refusa et précisa :

    La distance sociale interactive maximale est de 3 mètres, au-delà, nous estimons que deux individus n’entrent pas réellement en communication.

    J’appuyai sur « Valider ».

    Ici, il n’y a pas d’armes à choisir. Il y a un micro qui permet de parler en temps réel avec les personnages de l’histoire que je pourrais être amené à rencontrer. Et tout est contextuel. Il ne sera pas possible, par exemple, de demander à son personnage de faire des crêpes si le lieu n’est pas une cuisine avec le matériel ad hoc. Par contre, la combinaison connectée (à retour de force) permet au joueur de vibrer en temps réel, d’apprécier, ou non, une tape amicale, un clin d’œil, ou la vibration d’un véhicule. Enfin, le Cocon Virtuel®, sorte de ceinture attachée via un siège mobile à quatre piliers reliés à un tapis interactif permet de se déplacer dans les décors comme dans la réalité. De quoi perdre pied ! C’est ce qui explique qu’on s’installe « dans » sa console et non « devant » et qu’il n’y a pas de joystick à activer. Le joueur est debout pour démarrer et si le jeu l’invite à avancer, il suffit au joueur de marcher sur le tapis interactif.

    Dans son bureau, entouré par des piles de dossiers, le juge Laloye regardait, nostalgique, la photo d’une enfant qui lui serrait la main sur un chemin de montagne. Il était effaré tant les cas de ces « jeunes » démissionnaires s’accumulaient. Tantôt pour un surplus de vols à l’étalage, tantôt pour un harcèlement genré sur la voie publique, un non-paiement de factures ou encore d’autres petites infractions qui, avec un peu de sens moral, ne devraient plus exister. Mais on en était là : la Justice était ce dernier rempart du savoir-vivre ensemble, alors qu’elle n’avait toujours pas plus de moyens financiers.

    Alors, de son chef, dans sa juridiction, ce juge, curieux vis-àvis des technologies modernes, avait mis au point un programme pour ce type de profils, mi délinquants, mi décrochés sociaux. L’idée lui était venue un soir, deux ans après le drame familial, en discutant avec sa compagne, directrice d’une agence d’intérim. Si cela faisait près d’un an que ce bureau mettait l’accent sur le recrutement de gamers pour des compétences telles que la gestion de conflits, l’aptitude à négocier ou la fixation d’objectifs à court termes, ... c’est qu’il devait certainement y avoir une raison. Cela lui avait en tout cas donné l’espoir d’un futur possible pour ces jeunes déconnectés du réel, mais investis à fond dans leur bulle virtuelle. Ce programme était nourri, aujourd’hui, des avancées gigantesques de l’intelligence artificielle telle que ChatGPT. Cela devait permettre de créer des dialogues directs de plus en plus vraisemblables.

    Michel Laloye poursuivait toujours la même question : comment faire en sorte que cette jeunesse se reconnecte à ce monde réel, à ses semblables dans une vraie rencontre physique ? Comment lui permettre de quitter ce mode horssol que sont les réseaux sociaux et le jeu virtuel ? Et comment lui donner envie à nouveau de franchir le pas d’un contact réel pour se connecter au vivant et davantage vibrer ? Par où commencer ? Sont-ils encore capables de vivre ensemble ? Un jeu en ligne pouvait-il constituer une étape vers la reconnexion ? C’était un pari un peu fou tant il était paradoxal…

    2

    Une voix off m’interpella dans le casque : « La chambrée est encore toute endormie. Cela fait six nuits que le jeune garçon, au centre de l’écran, y dort enfin en paix, qu’il reprend des forces »¹.

    J’observais l’environnement graphique et vis que la luminosité changeait. Il m’était suggéré que le soleil commençait à poindre timidement. C’est à cet instant qu’un bruit sourd résonna.

    Au moment même de cette détonation, je sursautai. Je constatai que le petit Africain couché dans son lit réagissait comme moi. Je tournai la tête, il le faisait aussi. Était-ce lui Abdou ? Qu’est-ce que je pouvais faire ? Je ne connaissais personne dans ce dortoir et je n’avais pas envie de parler. Je suis en suspens dans mon Cocon Virtuel® dans mon appart. Je réfléchis et scrute tout ce que je vois à l’écran. Peut-être suis-je comme dans un Escape Game où il y a des indices à trouver. Je regarde, discrètement, les vieux rideaux délavés, les murs dépeints et craquelant. Par la porte vitrée du dortoir, on devine un néon clignotant, hésitant entre le jour et la nuit. Une ambiance de vieil hôpital soviétique. C’est donc bien moi qui commande ce personnage. Une voix off ajoute des commentaires de temps en temps, des petits post-it interactifs dans l’environnement du jeu me donnent toute une série d’infos, que j’efface d’un revers de la main. C’était un mélange entre un film et un jeu en ligne avec lesquels j’étais familier.

    Une drôle de sensation nous réveilla, mon personnage et moi. Comme une vibration inconsciente … Suis-je le seul à l’avoir entendu ? Que dois-je faire ? Lorsqu’on a treize ans règne dans la tête une envie de loyauté mélangée à une énergie pleine de découvertes. Oserais-je sortir du lit et chercher d’où venait ce bruit ou dois-je attendre, encore un peu, que tout le monde se lève et qu’une journée supplémentaire se déroule ? La pièce est calme et le ronflement léger de certains comparses berce l’espace d’une quiétude rassurante. Personne ne bouge.

    Une voix off précisa dans les écouteurs : « Il s’en fout, Abdou. Il est bien. Depuis qu’il est ici, il s’est posé. Le rythme du Centre lui permet de reprendre du poids et de retrouver le sourire. Il s’est déjà fait quelques copains et finalement, à son âge, c’est ce qu’il y a de plus important. Il adore surtout Youssouf. Hier, c’était génial les sauts à vélo dans les bosses. Le progrès le plus fulgurant qu’il ait fait depuis son arrivée c’est au niveau de son langage. Son bégaiement tend à s’estomper, comme une peur qui s’évacue ».

    Mon esprit tente de se recentrer sur le bruit que je viens d’entendre. J’essaie de l’analyser, de le comparer avec ceux que je connais. Ce n’était pas celui d’une détonation, ni celui d’une arme à feu. Je les connais trop bien. J’attends quelques minutes, peut-être cinq ou dix. Et comme toujours rien ne bouge, je décide de me lever. De toute façon,

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