La vieille dame du Negresco
Par Madeleine Ruh
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À propos de ce livre électronique
Un député confie à son chauffeur son désarroi, un propriétaire de château se brouille avec sa famille un jour de mariage, un homme marié s'aventure dans un motel au bord de l'autoroute, une voyante est de mauvaise humeur, une vieille femme trouve refuge dans un hôtel de prestige, un photographe perd une série de photos, un couple se dispute dans la file d'attente pour des papiers d'identité...
Rencontres improbables et conversations volées. Une plume mordante pour ce recueil de nouvelles.
L'auteur, grande voyageuse a exercé des fonctions à l'international pour des maisons de luxe. Elle a vécu à Paris et aux Etats-Unis.
Madeleine Ruh
Shorts stories writer. Born in Paris. Live in Los Angeles, after a few years in San Francisco. Auteur de nouvelles.Grande voyageuse. A vécu à New York et Paris, vit actuellement Los Angeles, après quelques années à San Francisco.
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Aperçu du livre
La vieille dame du Negresco - Madeleine Ruh
Ce jour là Jacques sifflotait, guilleret, c’était la première fois qu’il étrennait sa maison de campagne pour un mariage, et quel mariage, celui de sa nièce. La météo était au beau fixe, ce qui le rendait joyeux, anéantissant les cauchemars de boue sur son magnifique plancher, chèrement acquis cette dernière année.
Il avait cinquante sept ans. Longtemps, il avait qualifié son physique comme ingrat, l’âge l’avait finalement apaisé contre cette profonde injustice de la vie. Se voir chaque matin en se rasant devant le miroir, et savoir sa femme à ses côtés depuis plus de vingt-cinq ans, le rassurait. Il avait parfois même l’impression que son image se bonifiait avec le temps : tête ronde, trois rides profondes sur le front avec une expression d’étonnement facile, menton en galoche, petites lunettes cerclées intemporelles (ou désuètes), grandes oreilles. On ne pouvait pas le qualifier de sportif. Cependant, bien qu’il soit grand amateur de pâtisseries et sucreries, il avait gardé sa silhouette de jeune homme timide.
C’est vrai, un rien le faisait rougir, il aimait l’expression « comme une tomate » , et il serrait la main plutôt que d’embrasser les rares femmes du comité de direction de sa grande entreprise d’ingénieurs. Lorsqu’il avait ses fameux « coups de sang » , il gardait toujours une voix mesurée. Pendant les revues budgétaires, son expérience dans la finance ne lui en laissait pas compter, et si un mot était demandé aux personnes qui le connaissaient au travail, cela aurait été : la maitrise. D’ailleurs, il avait marqué les esprits à la dernière convention réunissant les cadres les plus importants de toute la France, quelques trois cent personnes, en montrant à l’écran un film d’un rouage de montre, pour évoquer le travail en collectif.
Dans sa famille, c’était la même chose. Il pensait avoir éduqué ses enfants pour qu’ils soient à leur place. Si on lui avait demandé à son tour de qualifier l’éducation de ses enfants. Il aurait sans doute parlé de valeurs judéo chrétiennes, sans être pour autant pratiquant. Il croyait beaucoup plus à la terre, et prenait un plaisir immense le dimanche matin à l’heure de la messe, à monter sur son tracteur pour faucher les herbes de sa propriété, un peu comme un élève faisant l’école buissonnière, ou un mécréant.
Ses fils auraient haussé les épaules si on leur avait posé la question, et parlé d’une éducation « stricte« . Le grand était en deuxième année de prépa d’école d’ingénieur et planifiait de rentrer ensuite en deuxième année d’une des grandes écoles de commerce. Le plus jeune voulait se lancer dans une école de cuisine au grand désarroi de ses parents. Jacques en avait pris son parti en affirmant « Au moins, on mangera bien chez toi, si tu daignes nous inviter plus tard, ta mère et moi« . Les deux aidaient leurs parents dans les travaux de la maison depuis vingt ans, et l’on pouvait les voir avec des truelles, ou en bas d’échelles de peinture dans les albums de photos, soigneusement classés et légendés par leur mère, et posés en bas du meuble de la bibliothèque.
Sa femme avait la taille arrondie par l’âge, les cheveux blancs neige depuis ses quarante ans, et se fondait facilement à l’environnement ; on l’oubliait facilement dans les réunions familiales ou les diners en ville, sans doute parce qu’elle aimait s’effacer, souvent habillée de gris avec, comme seule fioriture sur sa poitrine imposante, une broche en argent héritée de sa mère ; elle ne répondait qu’aux questions que ses interlocuteurs voulaient bien lui poser. Elle appréciait le piano et la musique classique, et la maison résonnait toujours des disques vinyles qu’elle rangeait après les avoir essuyé avec un chiffon imprégné d’un produit antistatique pour éloigner la poussière. Bach était son compositeur préféré.
Leur maison de campagne était le projet d’une vie. Ils s’étaient endettés jeunes pour acheter les murs et le terrain, et s’étaient depuis lancés dans des travaux interminables. Les fondations, la cave, le puits, l’escalier intérieur en pierre de taille, puis mur après mur, pièce après pièce, ensuite la maison d’appoint et sa toiture, les murets du jardin, le bassin d’eau, la tonnelle...
La maison habitait leurs conversations, ils projetaient la suite, commentaient ce qui était en cours, s’extasiaient sur le plaisir d’être à profiter des nouveaux aménagements, et n’hésitaient pas à ouvrir une bonne bouteille de Bordeaux pour trinquer ensemble à l’avancement des travaux.
Quand les garçons plaisantaient, ils affirmaient « Si cela continue à se rythme, nous n’en verrons jamais la fin, ce sera pour la génération d’après. C’est pour vos futurs petits enfants ! » Cela les faisait sourire, satisfaits, puisque leurs fils se projetaient plus tard dans cette maison, à laquelle ils tenaient tous les deux comme à la prunelle de leurs yeux.
Depuis quelques années, ils avaient commencé à penser à leurs vieux jours. Jacques avait d’abord parlé d’en faire un gite rural, mais l’idée d’avoir des gens jours et nuits sur leur propriété ne leur plaisait pas. Alors, ils s’étaient renseignés sur internet, et avaient découverts que les propriétés comme la leur étaient rares du côté de Chantilly, et pouvaient permettre de petits séminaires, ou mieux des fêtes, mariages ou baptêmes, non loin de Paris.
Il avait alors créé un site sur internet, permettant de réserver, et avait déjà deux week end de septembre de pris. Le bouche à oreille fonctionnait. Il proposait dans leur forfait une partie traiteur et boissons. Ils se rendirent compte très vite, après avoir gouté les petits fours avec de potentiels clients leur parlant de haut, que cette partie représentait beaucoup de travail de préparation, pour une marge raisonnable sans doute, mais qui leur semblait demander beaucoup trop d’énergie.
La soirée du mariage est fort avancée quand nous retrouvons Jacques au milieu des invités de sa nièce et de ses parents.
Il l’avait senti à l’instinct, cette fille était charmante enfant, mais l’éducation infligée par ses parents, l’avait rendu différente et difficile à quinze, et là, elle en avait vingt cinq.
Quand à ses parents, il les avaient retrouvé à table, mais s’était rendu compte qu’ils n’avaient plus beaucoup de sujet de conversation en commun, au final tout les séparait, hors les liens de sangs. Leurs vies étaient différentes. Il les qualifiait mentalement, de « communs« , « attendus, « matérialistes » .
Les amis de la mariée et ceux de son nouvel époux semblaient être venus avec de nombreuses bouteilles d’alcool fort, non prévues à la commande du traiteur. Et il venait de reconnaitre l’odeur du joint, en déclarant, ce qui fit sourire son ainé : « Quelle drôle d’odeur! On dirait des herbes. Ne me dites pas que c’est du canabis ? Pas de ça chez moi ! »
L’un des témoins de la marié chantait à tue tête, ce qui l’avait fait redescendre de sa chambre où il relisait nerveusement la même page depuis une heure, soit l’heure de la pièce montée.
- « Monsieur, auriez vous l’amabilité de faire un peu moins de bruit, il était prévu de baisser la musique à partir d’une heure du matin, et ce n’est pas pour vous entendre beugler à la place, vous vous en doutez bien...C’est désagréable. »
Il avait dit cela d’une traite, rouge d’énervement, avec la vague impression d’être en apnée.
L’homme continua à chanter et en même temps balbutia qu’il avait envie de vomir.
La femme de Jacques, regardant le magnifique plancher de la salle à manger, incita les personnes qui entouraient l’homme saoul à l’évacuer dehors.
Cela déclencha chez lui un mouvement de rébellion, et il beugla en butant sur le p : « Je reste là où j’ai envie de gerber, sale pute ! »
Il se mit à répéter l’expression à l’envie, sans doute pour vérifier qu’il prononçait correctement.
Le sang de Jacques ne fit qu’un tour, il exigea des excuses, fulminant et brandissant les poings vers l’homme. Le cercle s’était élargi, et l’homme saoul et ses acolytes menacèrent bientôt l’hôte du mariage.
Voyant cela, le cadet de Jacques leur demanda de reculer, et comme ils n’obtempéraient pas, donna brusquement un coup de boule dans le nez du type saoul, déjà chancelant sur ses deux jambes, et celui-ci s’effondra par terre en grognant.
Hurlements de la mariée et de ses amies, la mère brandit une serviette obsédée par le précieux plancher. La foule était devenue compacte autour des deux hommes, la mariée criait que sa famille était folle, et qu’elle ne se marierait plus jamais chez un membre de cette « foutue tribu de merde » .
Un type brisa une bouteille et la brandit en hurlant aussi des insanités.
- « C’est tout de même incroyable, je suis chez moi, et j’ai l’impression d’y être étranger, envahi par des barbares. Je
