Le sang et la pierre: Ou la quête d'Albéric il y a mille ans en Aquitaine
Par Yves Aubard
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À propos de ce livre électronique
Il y a mille ans, Albéric, un enfant abandonné par sa mère et élevé par une paysanne, entre comme novice au monastère de La Souterraine, dans le vicomté de Bridiers. Cet enfant ne sera pas moine, mais il va devenir tailleur de pierre et maître bâtisseur. Albéric connaîtra l’amour et il fondera une famille. De grandes réalisations l’attendent, souvent bien au-delà de son Limousin d’origine. Il deviendra le bâtisseur favori de Guillaume le Conquérant, qui l’amènera jusque sur le champ de bataille d’Hastings. Albéric aura deux choses en tête tout au long de sa vie : construire l’église parfaite et retrouver ses origines. Ainsi, la quête du sang et celle de la pierre seront les buts ultimes de son existence, il n’aura pas trop d’une vie pour y parvenir.
Découvrez dans ce roman historique l'incroyable destinée d'un tailleur de pierre dans le Limousin médiéval.
EXTRAIT
Le sergent jeta un coup d’oeil suspicieux dans la baie : pas une embarcation n’était en vue, les Vikings semblaient avoir passé leur chemin. Le vilain fit monter ses premiers passagers et, tandis qu’il tenait la barre de son embarcation, deux des soldats s’activèrent sur les rames. Englacie, installée à la proue de la barque, regardait avec ravissement la belle abbaye s’approcher d’elle. Il fallut plus d’une heure pour que le passeur revienne chercher son second lot de passagers. Emma prit la place qu’avait occupée son amie quelques instants auparavant. Le sergent scrutait la baie, tandis que ses hommes ramaient. Soudain, ce qu’il redoutait se produisit : une tête de dragon émergea de la brume, puis bientôt ce fut tout un snekkar qui apparut nettement à sa vue.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
C'est un véritable coup de cœur que ce roman. Car si le récit va à l'essentiel, l'écriture d'Yves Aubard est simple, sans fioritures et directe. Encore une fois, certains le regretteront, mais l'ensemble est harmonieux et donne envie d'en savoir plus. - Ericanse, Babelio
Une fois l'histoire démarrée, la lecture est plaisante et les notes de bas de page apportent des informations très intéressantes. - chriscoolos, Babelio
À PROPOS DE L'AUTEUR
Yves Aubard est professeur de gynécologie, mais aussi auteur de La Saga des Limousins, un roman historique médiéval. Sa rencontre avec les organisateurs des fêtes de Bridiers a donné lieu à la rédaction d’un nouveau roman historique, qui servira de fil conducteur au spectacle de l’année 2017, commémorant le millénaire du monastère de La Souterraine.
En savoir plus sur Yves Aubard
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Aperçu du livre
Le sang et la pierre - Yves Aubard
Enlèvement
Automne 1006
Le chariot progressait lentement et avec difficulté, non pas que les deux chevaux de trait manquassent de vigueur, mais la route était cahoteuse et les pavés irréguliers. Pourtant la via Agrippa, l’antique voie romaine qui menait de Lyon à Saintes, était l’une des meilleures du royaume, malgré ses mille ans d’âge. On aurait, ensuite, encore plus de difficultés quand il faudrait remonter vers le nord, après Saintes, pour atteindre l’anse des Pictons. Les chemins y étaient réputés fangeux, au milieu de marécages insalubres. Les six cavaliers qui accompagnaient l’attelage menaient leurs chevaux au pas, mais ils gardaient l’œil aux aguets. On avait quitté Limoges depuis une semaine et on était arrivé sur les terres de Guillaume Taillefer, le comte d’Angoulême : pas un mauvais bougre, aux dires du vicomte Guy de Limoges, mais un sanguin parfois, comme tous ceux de sa race, et qui pourfendait volontiers qui passait sur ses terres sans y être invité.
Dans le chariot, deux dames étaient en conversation. Emma de Ségur, la vicomtesse de Limoges et l’épouse de Guy, expliquait à son amie et dame de compagnie, Englacie de Malemort, comment lui était venue cette idée de voyage.
— Un songe ? s’étonna Englacie.
— Un songe, ma chère, confirma Emma. Il m’est venu après qu’Adémar de Chabannes, un des moines les plus savants de l’abbaye Saint-Martial, m’a parlé de cette prédication de Jean l’Évangéliste.
— Quelle prédication ? demanda Englacie.
— L’apocalypse. Mille ans après la venue du Christ, le monde sombrera dans le chaos.
— Eh bien, nous sommes en 1006, déclara Englacie, et il n’y a pas la moindre apocalypse en vue.
— On ne sait pas si c’est mille ans après la naissance ou après la mort du Christ, précisa Emma.
— Si c’est sa mort, ça nous amène en 1033, réalisa la dame de Malemort.
— En effet, et Adémar est formel, seules la prière et l’invocation de l’archange Michel peuvent nous éviter le pire.
— L’archange Michel ?
— Oui, c’est lui qui terrassera le Dragon, la bête de Lucifer, selon Jean l’Évangéliste, assura Emma.
— Bon, admettons, mais je ne vois toujours pas ce que cet archange, terrasseur de dragon, vient faire dans notre voyage.
— Dans un songe, j’ai compris qu’il fallait que je fasse hommage à l’archange Michel en me rendant en pèlerinage en un lieu qui lui est dédié.
— Alors c’est au mont Saint-Michel, en Bretagne¹, que nous aurions dû aller, précisa Englacie.
— C’était ma première intention, avoua Emma, mais Guy, mon époux, n’a rien voulu savoir : « Trop éloigné, trop périlleux comme voyage », m’a-t-il dit. Alors j’ai songé à Saint-Michel-en-l’Herm, l’abbaye bénédictine, elle aussi dédiée à l’archange, et construite par les moines dans les marais de l’anse des Pictons.
— Il est bien dommage que cet Adémar de Chabannes ne t’ait pas conseillé de visiter Saint-Martial, nous n’aurions eu que l’enceinte du château de Limoges à traverser, déplora Englacie.
— Tu sais bien que Martial est un saint guérisseur, comme il l’a montré le jour du miracle des Ardents, il n’a pas vocation à terrasser le dragon, rappela Emma.
— Naturellement, acquiesça Englacie qui avait un peu de mal à discerner qui faisait quoi parmi les saints du Seigneur.
Cent quarante lieues séparaient Limoges de l’abbaye de Saint-Michel-en-l’Herm, et comme on parcourait environ dix lieues par jour² il fallut près de deux semaines pour arriver dans l’anse des Pictons. Comme prévu, les dernières étapes furent les plus pénibles. Cette région marécageuse, autrefois occupée par la mer, était le lieu d’une exploitation des marais salants, d’où les moines tiraient le précieux sel, qu’ils revendaient ensuite à prix d’or. Les chemins y étaient étroits et, pour peu qu’il ait plu, le chariot s’embourbait régulièrement. On finit néanmoins par arriver aux abords de la baie, au petit village de Marans.
— Mesdames, il va nous falloir poursuivre notre route en barque, le monastère se trouve sur le tertre calcaire que vous voyez là-bas, précisa le sergent qui menait l’escorte.
Emma et Englacie jetèrent un coup œil dans la direction indiquée par le soldat. Dans les brumes matinales, on apercevait effectivement le clocher d’une magnifique église abbatiale, volontairement construite en un lieu aussi reculé, afin que les batailles et les vaines querelles du monde des laïcs ne vinssent pas perturber les moines en quête de quiétude et de spiritualité. Le sergent trouva rapidement un vilain qui possédait une barque et qui proposa, moyennant quelques deniers, de conduire tout son monde jusqu’à l’abbaye. Il fallait néanmoins faire deux voyages, la barque ne pouvant contenir que cinq personnes tout au plus.
— Tu seras du premier passage avec trois de nos hommes, dit Emma à son amie, je passerai ensuite avec le reste des gardes.
Le sergent désigna les trois qui accompagneraient la dame de Malemort, préférant, quant à lui, rester auprès de la vicomtesse, dont Guy lui avait recommandé de prendre grand soin.
— Dis-moi, le drôle, tu n’es pas homme à nous faire chavirer au milieu de la baie ? lança-t-il au passeur.
— Assurément non, messire, répondit le vilain, j’amène à l’abbaye moines, pèlerins et visiteurs depuis plus de trente ans, c’est bien le diable si je prends aujourd’hui mon premier bain. Si les Vikings ne se mêlent pas de l’affaire, vous serez tous à l’abbaye pour midi.
— Les Vikings ! Que me racontes-tu là, maraud ? On n’a plus revu de Vikings sur nos rivières depuis près de cinquante ans.
— Ils ne remontent plus guère les rivières ni les fleuves effectivement, répondit le passeur, mais ils viennent encore régulièrement par ici en longeant les côtes, ils savent que nous avons de riches abbayes qu’ils tentent de piller de-ci de-là. Un de leurs maudits snekkars³ a été signalé au large de La Rochelle la semaine dernière, il doit revenir de quelque expédition en Galice⁴.
Le sergent jeta un coup d’œil suspicieux dans la baie : pas une embarcation n’était en vue, les Vikings semblaient avoir passé leur chemin. Le vilain fit monter ses premiers passagers et, tandis qu’il tenait la barre de son embarcation, deux des soldats s’activèrent sur les rames. Englacie, installée à la proue de la barque, regardait avec ravissement la belle abbaye s’approcher d’elle. Il fallut plus d’une heure pour que le passeur revienne chercher son second lot de passagers. Emma prit la place qu’avait occupée son amie quelques instants auparavant. Le sergent scrutait la baie, tandis que ses hommes ramaient. Soudain, ce qu’il redoutait se produisit : une tête de dragon émergea de la brume, puis bientôt ce fut tout un snekkar qui apparut nettement à sa vue.
— Corne de bouc ! s’exclama le passeur qui avait vu la même chose que le sergent, ces maudits bâtards du Nord sont là.
— À quelle distance ? s’enquit le sergent.
— Guère plus de deux cents brasses, estima le passeur⁵.
— Ont-ils une chance de nous rattraper avant que nous soyons arrivés à l’abbaye ?
— Ça dépend du vent, eux ils ont une voile en plus de leurs rames, chose dont nous sommes dépourvus.
Le sergent comprit que Dieu n’était pas de leur côté ce jour-là, car il sentit un souffle sur son visage, le vent venait de se lever sur la baie. Il commençait à chasser les brumes et maintenant l’on apercevait distinctement les trente Vikings qui s’activaient sur leurs rames, tandis que la brise gonflait leur voile.
Un mois plus tard, Englacie de Malemort était dans la salle d’audience de la tour de la Motte, la résidence du vicomte Guy de Limoges. Le maître des lieux était là, ainsi que Guy de Lastours, l’époux d’Englacie, que l’on appelait également Guy le Noir, tant il était basané de teint et noiraud de poils, tout autant que sa femme était blanche de peau et blonde de cheveux.
— Enlevée par des Vikings ! s’exclama le vicomte, mais comment la chose est-elle possible ? Six hommes d’armes vous accompagnaient.
— Ils nous ont attaqués alors que nous traversions la baie en barque, expliqua Englacie, j’étais du premier passage avec trois de vos hommes. Les Vikings ont surgi lors du second passage qui amenait Emma avec deux gardes et le sergent. Leur bateau a fondu sur la barque qu’ils ont amenée contre leur flanc avec des grappins, puis ils ont sauté dans l’embarcation. Vos hommes se sont battus courageusement, mais pas un n’a survécu. Le passeur s’est jeté à l’eau, il a dû se noyer, nous ne l’avons plus revu par la suite.
— Et Emma ? s’enquit le vicomte effondré.
— Ils l’ont enlevée, sans plus de manière ; elle se débattait pourtant, mais un grand Viking l’a couchée sur son épaule comme on charge un sac de blé et ils l’ont emmenée sur leur bateau.
— Et vous n’avez rien pu faire pour lui porter secours ?
— Les hommes avec moi n’avaient plus de barque et à trois c’eût été folie de s’attaquer à trente Vikings ; quant aux moines de l’abbaye, quand les hommes du Nord paraissent, ils se réfugient dans la prière derrière leurs murs et n’en bougent pas.
— Que va-t-il advenir d’elle ? se lamenta Guy, ils vont l’immoler à leurs dieux païens, à n’en pas douter !
— Certainement pas, intervint le seigneur de Lastours, les Vikings ont l’habitude d’enlever de nobles gens en vue de demander des rançons pour les libérer, c’est là leur principal fonds de commerce.
— Maudite race ! on croyait en être débarrassé et voilà qu’ils ressurgissent, tempêta le vicomte.
Guy s’était assis dans le fauteuil où il rendait habituellement la justice dans la vicomté. Il réfléchissait. Au bout d’un moment, il reprit la parole :
— S’ils demandent une rançon, autant nous y préparer. Gardes ! Allez chercher mes deux frères, l’évêque et l’abbé.
Il fallut une demi-heure pour qu’Alduin, l’évêque de Limoges, et Geoffroy, l’abbé de l’illustre monastère Saint-Martial, apparaissent. Guy annonça :
— Mon cher Geoffroy, tu vas devoir attendre pour faire voûter en pierres ton église abbatiale, je vais avoir besoin de toutes les ressources de la vicomté, de celles de l’abbaye et même des réserves de l’évêché.
— Et pourquoi cela ! s’exclamèrent les deux frères, fort chagrinés par cette entrée en matière.
— Emma a été enlevée par des Vikings qui vont certainement demander rançon pour la libérer et ces gens-là ne se contentent habituellement pas de trois haricots et d’une fève pour restituer leurs prisonniers.
— Morte miche ! euh… je veux dire par tous les saints ! s’exclama Alduin, est-on certain que la vicomtesse n’a pas péri lors de cet enlèvement ?
À voir la mine de ses deux frères, Guy comprit qu’ils auraient nettement préféré cette option.
— C’est peu probable, intervint Guy le noir, coupant les derniers espoirs de l’abbé et de l’évêque, les Vikings ont un sens aigu du commerce, ils ne tueront certainement pas la poule aux œufs d’or.
Alduin et Geoffroy comprirent bien que c’étaient eux qui allaient devoir pondre les œufs d’or en question.
1. En 1006, le Couesnon, traditionnelle frontière entre Bretagne et Normandie, n’avait pas encore dévié, il se jetait dans la baie du mont Saint-Michel à l’est du mont, plaçant ce dernier en Bretagne. Quelques années plus tard, il déviera vers l’ouest, plaçant le mont en Normandie.
2. Les lieues de l’époque valaient un peu plus de 2 km.
3. Grands navires de guerre vikings, ils pouvaient mesurer jusqu’à 30 m.
4. Les raids vikings cessèrent dans le premier tiers du XIe siècle. Vers 1015, les comtés de Blois et de Chartres furent encore ravagés par deux « rois » scandinaves, Olav et Lacman, peut-être les responsables de l’ultime attaque viking de Dol-de-Bretagne qui eut lieu à cette époque.
5. La brasse était une unité de longueur, utilisée dans la marine, correspondant à une longueur de corde tendue entre les bras = 182,9 cm.
Retour
Été 1009
Trois ans, cela faisait trois ans que la vicomtesse Emma avait été enlevée par les Vikings ! Deux mois après sa capture, un message était arrivé : la vicomtesse serait libérée si l’on payait une rançon de cent mille livres.
— Cent mille livres ! s’était exclamé Guy en prenant connaissance des exigences des ravisseurs, ces gens-là sont fous à lier, ils me prennent pour un roi ou un archevêque, jamais vicomte n’a réuni une telle somme.
Et de fait Guy s’était mis en chasse, il lui fallait de l’argent, beaucoup d’argent. Tout le monde fut mis à contribution. Les vilains tout d’abord : le cens et les droits de banalité⁶ furent perçus avec plus d’insistance, on pendit quelques pauvres hères pour inciter les autres à s’acquitter de ces ancestrales redevances sans trop rechigner. Les nobles ensuite, tous les vassaux de Guy furent rappelés à l’ordre, leur suzerain était dans le besoin, ils devaient mettre la main à la bourse. Les bourgeois vinrent après, il y avait près de l’église Saint-Pierre-du-Queyroix à Limoges un quartier particulier où s’étaient installés des marchands vénitiens⁷. Beaucoup étaient juifs et ils avaient donc le droit de pratiquer le prêt et l’usure⁸. Pour solliciter les Vénitiens, Guy avait cependant dû modérer son frère Alduin. L’évêque désirait effectivement appliquer les consignes de Rome : depuis le ravage du Saint-Sépulcre de Jérusalem, accompli par les Sarrasins mais orchestré par les Juifs, ces derniers devaient être convertis ou chassés. Cet excès de zèle ne faisait pas du tout les affaires de Guy, qui entendait traiter avec les Juifs de Venise.
— Attends qu’ils m’aient prêté de l’argent, expliqua Guy à Alduin, ensuite tu pourras les chasser, ce qui m’évitera de les rembourser⁹.
L’évêque suivit les conseils de son frère, songeant que tout ce que les Juifs donneraient serait autant de moins que lui réclamerait Guy.
Enfin, le vicomte s’attaqua au clergé, dur morceau qui n’était pas réputé pour distribuer facilement ses deniers. Le premier ainsi sollicité fut Geoffroy. L’abbé de Saint-Martial était assurément l’homme le plus riche de la région. Le célèbre monastère vivait dans l’opulence. Le pèlerinage vers le sépulcre de saint Martial était réputé bien au-delà des frontières de la Francie. On venait de tous les royaumes chrétiens voir le saint guérisseur, qui avait si magnifiquement mis un terme aux ravages du mal des Ardents une douzaine d’années auparavant. Tous ces visiteurs y allaient de leur obole et les caisses du monastère étaient pleines. Cette prospérité rejaillissait sur la communauté des moines. La bibliothèque de l’abbaye était la plus fournie du royaume, juste après celle de Cluny, disait-on. Le scriptorium était le lieu de travail des enlumineurs et des copistes les plus illustres. Les moines étaient également réputés pour le chant sacré polyphonique qu’on venait écouter à Limoges de tout le monde chrétien. Roger, l’oncle d’Adémar de Chabannes, était l’un des chantres les plus réputés d’Aquitaine. Adémar lui-même écrivait moult ouvrages sur la bonne manière d’assembler les notes et les tropes pour honorer Dieu par le chant. Enfin, une nouvelle activité commençait à voir le jour à Limoges : les moines étaient devenus des émailleurs, ils maîtrisaient parfaitement les procédures de l’orfèvrerie, qui ravissaient tous les connaisseurs laïcs et clercs dans le pays.
Ainsi, Geoffroy était à la tête du monastère le plus prospère de Francie. Guy savait tout cela et il demanda d’abord poliment à son frère d’ouvrir ses coffres. Geoffroy lui opposa un refus, également très poli, mais des plus fermes. Guy se fâcha alors tout rouge, et il envoya sa troupe chaparder le trésor de son frère. On en vint même jusqu’à piller l’église du Sépulcre, où les deux chandeliers en or et la statue de saint Martial n’échappèrent pas à la razzia. Il en résulta une brouille définitive entre les deux frères et un ressentiment général de la population à l’égard du vicomte, que dans toutes les chaumières limousines l’on traitait de brigand de la pire espèce. Enfin, Alduin eut à son tour droit à ce ratissage en règle de l’Église, et les caisses de l’évêché elles aussi furent soigneusement récurées jusqu’à leur dernier sou.
Finalement, Guy avait mis huit mois, la vicomté était à feu et à sang, mais il était parvenu à réunir la somme exigée. Trente hommes d’armes avaient acheminé la précieuse rançon jusqu’en Normandie. Traditionnellement, les Vikings gardaient quelques accointances avec leurs anciens cousins normands. Richard II, le duc de Normandie, était le descendant de Rollon, ce chef viking auquel le roi Charles le Simple avait donné la Normandie et sa fille pour avoir la paix avec ces pillards venus du Nord. Ainsi Normands et Vikings gardaient-ils des relations, et quand on voulait faire passer un message ou une rançon aux barbares du Nord il était habituel de recourir à l’ambassade du duc Richard. Les Limousins avaient donc déposé leur trésor à Rouen et le duc avait promis de faire parvenir la rançon aux jarls Olav et Lacman, les derniers chefs vikings à venir ravager les côtes de Francie.
Puis on avait commencé à attendre le retour de la vicomtesse que l’on espérait imminent. Mais les semaines, les mois puis les années étaient passés. La rançon était payée depuis deux ans et on ne voyait toujours pas revenir Emma. Des messages avaient été envoyés au duc Richard, mais ils restaient sans réponse. Guy était furieux, haï de tous, honni même par ses frères, il ne savait plus que faire. C’est Guy de Lastours, un de ses derniers fidèles, qui lui avait donné une idée :
— Richard de Normandie fait la sourde oreille, mais c’est son honneur qui est en jeu, c’est à lui que tu as remis la rançon, il se doit de faire revenir ton épouse.
— Il ne répond pas à mes courriers, bougonna Guy, que puis-je faire de plus ?
— Il faut aller le voir, tu devrais t’en ouvrir à Ebles de Comborn.
— Que vient faire Ebles là-dedans ? s’enquit le vicomte.
— Ebles est marié à Béatrix de Normandie, la plus jeune sœur du duc Richard II, c’est elle qui pourrait plaider la cause des Limousins auprès de son frère.
Guy se souvint effectivement de ce mariage qui avait fait grand bruit dans la région en son temps. Archambaud de Comborn, que l’on appelait « le Boucher » dans sa jeunesse, tant
