Petite introduction à la lecture de Nietzsche
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À propos de ce livre électronique
Dominique Catteau
professeur honoraire de philosophie IUFM Nord Pas de Calais Université d'Artois
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Aperçu du livre
Petite introduction à la lecture de Nietzsche - Dominique Catteau
du même auteur :
Nietzsche apologiste de Wagner, ou le temps de l’incertitude, Publibook, 2002
Nietzsche adversaire de Wagner, ou le sens du Cas-Wagner, Publibook, 2001
Nietzsche apostat de Wagner ? L’éternel malentendu, Publibook, 2002
Nietzsche et Berlioz, une amitié stellaire, Publibook, 2001
Contributions aux Actes des congrès internationaux de Bayreuth (2001), Essen, Grenoble et Siena (2003), et Essen (2007).
en couverture, dessin original de Lucas Budzinski
à Anne et Emmanuel
Table des matières
Lire et comprendre Nietzsche
Pourquoi Berlioz et Nietzsche
Berlioz, Wagner, Nietzsche
Lire et comprendre Nietzsche
En un sens, la renommée de Nietzsche n’a pas eu la chance de tomber directement dans l’oubli. Un peu comme celle de Berlioz. Le silence des oubliettes de l’histoire ne les a pas recouverts de sa protection. La vérité exige d’ajouter qu’en l’affaire, la responsabilité de l’un et de l’autre travailla dans le sens qui leur ferait ensuite le plus grand tort. Ils se savaient neufs dans leur temps, et donc difficilement compréhensibles par leurs contemporains, mais refusèrent de céder si vite au découragement. Au contraire même, ils s’obstinèrent d’autant plus à mener grand tapage pour faire entendre un chant inouï à des oreilles qui n’étaient pas préparées à le recevoir. Ils s’attirèrent ainsi beaucoup de haine et de ressentiment, surtout parmi les influents d’alors, qui n’apprécient jamais qu’on les dépasse en révélant leur infériorité satisfaite de la reconnaissance mondaine, musiciens d’école pour Berlioz, universitaires et wagnériens pour Nietzsche, qui allaient vite profiter de leur position établie pour s’en venger par la calomnie. Dès qu’une œuvre se retrouve orpheline de son auteur, surtout si elle réclame des qualités rares de compréhension, elle est à la merci des déformateurs peu scrupuleux. Les malintentionnés peuvent s’en donner à cœur joie. Par boutade, Berlioz écrivait déjà en 1840 : « J’ai même des jaloux au royaume des ondes... »¹. Rester inconnu, c’est à tout le moins rester préservé, piètre consolation. Mais méconnu, c’est pire : connu, mais mal, pour ce qu’on n’était pas. Comme Nietzsche : agrégé de force à des causes qu’il ignorait ou qu’il rejetait. Faut-il rappeler encore les sens ou plutôt les contresens dont on affubla son œuvre posthume, pour mieux le forcer à dire ce qu’il n’avait jamais voulu dire. L’Allemagne d’aujourd’hui hésite encore à ouvrir ses livres, par mauvaise conscience, réellement déplacée. Pourtant il avait vu le danger, et avait multiplié les précautions pour préserver son nom de l’outrage de la déformation. Dans une lettre de 1884 à Malwida von Meysenbug, il notait lucidement : « Qui sait combien de générations il faudra pour produire quelques hommes qui comprennent dans toute sa profondeur ce que j’ai fait ? Et même alors, je suis effrayé en pensant à tous ceux qui, totalement incompétents et sans justification, se réclameront un jour de mon autorité. Le supplice de tous les grands maîtres à penser de l’humanité : ils savent qu’au gré des circonstances et des accidents, ils peuvent conduire l’humanité au malheur, aussi bien qu’au bonheur »². Trahissant sans le savoir leur être propre, les incompétents souligneront à l’envi son évidente mégalomanie, puisqu’il ne tremble pas de se compter lui-même parmi les « maîtres à penser », mais ils seraient autrement avisés de ne pas oublier le début de la même phrase qui l’éclaire d’humilité douloureuse. Car cette fière reconnaissance lui donne sujet à « supplice », et non pas à l’enivrement de la vanité flattée. Le supplice de la grandeur, et donc la preuve de son authenticité, la pleine conscience du danger d’être déformé. Ce qui provoque à redoubler les efforts qu’on attend rarement de la plume de Nietzsche : « Cela étant, je veux moi-même tout faire au moins pour ne pas favoriser les malentendus les plus grossiers ». Autant dire que le destin ne l’aura pas épargné.
Accordons lui au moins ce scrupule. Par principe, il faut donner raison à l’auteur qu’on aborde. Ou s’abstenir de l’aborder. Quitte à demeurer vigilant pour vérifier par après s’il tient ses promesses. Nietzsche savait le danger de son œuvre : a-t-il réussi à en préserver son lecteur ? Danger dans son contenu, bouleversant de nouveauté, mais aussi dans sa forme, inusitée en philosophie. Car Nietzsche s’est toujours présenté comme le maître de l’aphorisme : « l’aphorisme, la sentence, où le premier je suis passé maître parmi les Allemands… dire en dix phrases ce que tout autre dit en un volume – ce qu’un autre ne dit pas en un volume »³. Or l’écriture aphoristique, quelle que soit par ailleurs sa justification personnelle, présente aux éventuels commentateurs de redoutables écueils. On expliquera toujours la propension de Nietzsche pour cette forme privilégiée par son ancienne attirance pour les Présocratiques, ou bien on rappellera, non sans justesse, sa nécessité quasi-biologique pour un homme que les horribles maux de tête ne laissent guère concentrer son attention un long moment et qui n’a comme remède que les longues marches à pied où les idées lui tombent dessus au détour d’un sentier avant qu’il ne les griffonne à la hâte sur le carnet qui ne le quitte pas. Le fait n’en demeure pas moins : Nietzsche écrit par aphorismes, à la limite, il n’a jamais écrit autrement, il le sous-entend lui-même dans la même page qu’on citait plus haut en enchaînant immédiatement de l’aphorisme à Zarathoustra. Surprenant au premier coup d’œil, mais pas longtemps : même dans La Généalogie de la morale qui représente bien son texte le plus composé, les paragraphes des dissertations sont développés mais sont encore des aphorismes. Quoi qu’on dise, Nietzsche relie toujours soigneusement ses pensées et leurs progressions à l’intérieur de tous les paragraphes, mais d’un paragraphe à l’autre la transition, quand elle existe, reste presque toujours sous-entendue. C’est le drame de l’aphorisme pour le commentateur : l’absence de contexte. Voilà pourquoi Nietzsche apparaît comme un auteur difficile à lire, et à comprendre. On bute sur une pensée, on voudrait savoir d’où elle vient, on aimerait l’éclairer en sachant où elle va et ce que l’auteur veut en faire, mais on ne saura rien. Nietzsche n’a jamais craint la stupéfaction de son lecteur, ce dernier ne peut s’en prendre qu’à lui-même. D’où les risques et les dangers : pour peu qu’un malin veuille briller à détourner un sens, il en aura beau jeu, l’auteur lui aura pour ainsi dire ouvert la porte. Car c’est l’auteur lui-même qui court-circuite délibérément le refuge du contexte explicatif.
Il faut donc d’abord prendre acte du fait : l’évidence de la difficulté est brutale, sans fard ni nuance. Il convient donc de lire Nietzsche avec prudence et circonspection. Gare aux falsificateurs de tous bords, toujours enclins à découper, isoler, bouturer, greffer, plaquer, pour mieux faire dire à l’auteur ce qu’ils attendent d’entendre. Les plus renommés s’y sont parfois laissés aller, même quand leur volonté de compréhension ne pouvait être remise en doute. Les brillantes dissertations de Heidegger sur « la volonté de puissance en tant qu’art » peuvent continuer de déranger, non pas que sa thèse soit entachée de fausseté irrémédiable, mais parce que la méthode qu’il utilise ressemble fort à une arrogante acrobatie. Il fonde en effet toute son analyse sur le croisement de deux aphorismes isolés. Le premier : « aujourd’hui encore, écrivait Nietzsche en 1888 à propos de La Naissance de la tragédie, j’éprouve une horreur sacrée devant cette discordance » (entre l’art et la vérité). L’autre, répété par Nietzsche tout au long de son œuvre : « Ma philosophie
