Aude ou mémoires obstruées
Par Don Fils Bonou
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À propos de ce livre électronique
Car elle veut muer ce matriarcat en patriarcat.
Car elle est une femme et une femme ne parle pas d’héritage en leur milieu
Car elle n’a que 17 ans et à cet âge on jouerait encore à la poupée…
Au milieu d’un choc de culture…
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Aperçu du livre
Aude ou mémoires obstruées - Don Fils Bonou
Chapitre I
Une heure qu’elle était assise là, sur l’une des racines de ce bout arbre dont il ne restait plus que cela, noires de tentatives d’incinération (il en disposait de quatre, toutes dans le même état), la pauvre jeunotte avait le cœur en étreint et la gorge en nœud.
Avec le temps, la pluie, le vent, le soleil et la fréquence de leur utilisation par les noctambules qui se soulageaient les jambes en s’y asseyant, ces racines avaient fini par prendre une lueur de propre, surtout la nuit, bluffant les passants étrangers.
Une heure qu’elle perdait le temps sur une de ces racines, qui faisaient partie intégrante du paisible et sacré décor de ce paysage rural qui en avait fait une parfaite adoption ; elles ont vu passer déjà plusieurs générations dont celle de sa grand-mère et de sa mère sans que personne ne songe vraiment à les faire disparaître, et personne ne pensait à elle.
Une heure-là, sur ces racines, qui même si elles gênaient la maison derrière laquelle elles étaient et de peu la rue principale du village, elles aidaient tout le monde en servant de siège inopiné, les yeux dans le vague, le monde semblait s’arrêter pour elle.
Pour les habitants de ce village qui connaissaient ces racines comme les lignes de leurs paumes, ils savaient que le blanc y était formellement interdit. Aude pourtant en blanc, s’y était assise. Ce soir-là, le blanc qu’elle portait était moins important que ce qui lui arrivait, moins important que la communion des sorts qui s’abattaient sur elle. En temps réel et dans tous ses états et ses capacités, surtout intellectuelles, jamais elle le ferait. En plus seule à cette heure de la journée, où il faisait une nuit noire, d’un noir absolu, surtout pas. Car la petite Aude était une peureuse faite, incapable seule d’aller faire ses besoins à seulement vingt mètres derrière la maison en plein jour. Et pourtant, La jeune fille vivait bien à cheval sur sa coutume traditionnelle natale et de la culture de la grande ville où elle faisait ses instructions, qui peu à peu, semblait l’arracher à ses racines. En effet la peur sienne, ma foi, n’était pas des ruraux.
Mais cette nuit-là, elle n’avait peur de rien : ni de ces soit disant âmes, autres que humaines, maléfiques et invisibles, soit disant errant à ces heures, ni la soit disant maison hantée à sa droite, à deux mètres à peine de là où elle était assise, encore moins de ce crépuscule à couper le souffle que ses yeux avaient fini par percer, par habitude et par le temps là.
Pendant une, de temps en temps, une larme lui perlait sur la joue, presque toujours la même, la gauche, puisqu’elle avait penché la tête de ce côté-là, soutenue par l’épaule en fonction avec la main posée à côté d’elle, sur la même racine, elle pensait à ce qu’elle ne vivrait plus à jamais.
Dans cette lourdeur et cette tristesse qui l’avait figée, elle semblait l’entendre, dont la voix était désormais devenue lointaine, rire de joie. Elle le revoyait, presque flou, gesticuler sous l’effet de la colère sans que personne ne le provoque vraiment, revenir des champs avec un régime de banane de chaque côté d’un bout d’arbuste pausé sur l’épaule ou étendu dans sa chaise, au repos, à l’ombre sur la terrasse. Aude l’entendait conter une de ses histoires à la fin de quoi, jamais ne manquait une morale constructive et fortifiante, raisonner au cours d’une réunion où de funérailles, et n’en avait pas peur, au contraire. Moins nettes et flous donc, ces images enjouaient, malgré tout, la pauvre jeune fille d’à peine dix sept ans, qui désormais devait s’en contenter ; c’était cela ou rien. Car les présentes funérailles, celles que l’on préparait, étaient celles de l’homme qu’elle aimait le plus au monde, son père qui depuis les aurores, le nom ne serait conjugué qu’au passé, ne serait cité que dans les souvenirs récents, le temps de l’oublier à jamais.
De temps à autre, d’autres larmes ruisselaient dans les précédentes empruntes ; Elle pensait à l’avenir proche, dans la tourmente du matriarcat, la lutte entre les neveux de feu son père, et elle et les siens, pour la plus belle part de de ses œuvres, de ses labeurs. Certes elle était femme et les femmes dans la tradition stricte, ne parlaient pas de ces choses-là ; son cadet n’était encore qu’un bambin ; mais elle, elle y pensait, car « tout devait de droit », lui revenir à elle et ses frères et à sa mère, civilement liée à son père, qui avait trainé et trimé avec celui-ci, dans le but de se faire une vie et de vieux jours meilleurs et aussi offrir une vie décente à leurs enfants. Elle voyait déjà la discussion âpre qui les opposerait, aux pieds de la dépouille de son père encore exposé sur son lit mortuaire, comme le voulait et l’obligeaient la coutume et la tradition.
Elle se voyait plus loin dans le temps, avec les siens : sa mère, son cadet de dix ans et la benjamine d’à peine sept an, grattant désormais la misère, vivant de mendicité dans l’ombre de ces rapaces, comme l’exigeait toujours ces maudites coutumes et traditions. Et cela, rien qu’à y penser, elle le supportait moins que beaucoup d’autres supplices. Déjà, le mépris, la haine et la rengaine la rongeaient. Il n’était pas question de leur laisser un sous. Sa décision était prise, là. Elle ferait tout pour que leur revienne leur dû, mais dans un combat noble. Dans l’ignorance totale que ce genre de combat était loin de n’être que physique et de mots.
Chez elle, personne ne la cherchait, personne ne songeait à elle ; sa mère était trop accablée, plus soucieuse comme elle car toute autant surprise par les événements. Une personne pourtant le faisait, il ne venait pas de chez elle, il venait de la cour qui faisait dos à la sienne. Pierrick avait instinctivement décidé de voir à leur lieu habituel de rendez-vous, elle y était. Et où d’autre ? Il la connaissait mieux que quiconque.
L’ombre qui s’approchait ne lui donnait aucun frisson ; elle ne savait pas qui c’était, mais attendait puisqu’elle venait à elle. Une fois proche, il lui posa la main sur la tête sans même qu’elle ne tique, la caressa puis s’assit à côté d’elle, qui lui fit dans un geste de leur routine, un peu de place. Enfin une épaule sur quoi reposée sa tête qui semblait tombée de fatigue. À son contact, elle avait sangloté un coup et s’était rassérénée sous la tendresse des caresses de ses mains, savantes de tous ses points sensibles et savantes d’elle. Elle espérait qu’il vienne, c’était le seul à savoir et à pouvoir la calmer dans toutes les circonstances, encore plus dans celle-ci où elle avait besoin de quelqu’un, de lui. Pierrick devait le savoir, il était venu. Il savait aussi que point n’était de parler. Elle avait certes besoin de lui, mais elle avait surtout besoin de silence. Ils étaient assez proches pour assez se connaître, pas besoin de mots, les gestes suffisaient. Car ils étaient complices, ils étaient amoureux.
Après un moment d’entretien de ce silence tant expressif pour eux, Pierrick se leva, prit la main de sa belle et l’aida à se lever à son tour. Guidée, Aude obéit sans autre geste de plus, elle savait où ils partaient ; chez lui. C’était son deuxième chez elle, c’était l’endroit après chez elle où elle se sentait mieux. Elle avait salué et dans cette cour où l’on faisait encore un peu semblent attention à elle, on lui rendit son salut. Pierrick avait cherché et trouvé le seul banc bancale non encore occupé, l’avait collé au mur pour ne pas qu’il les laisse à plat sur le sol et avait invitée Aude à s’asseoir. Elle Se posa à côté de lui, et tous les deux, adoptèrent la position de toute à l’heure, celle de sur la racine. Elle pleurait à la dérobée, mais elle pleurait. La douleur devenant intenable, insoutenable, persistante et lourde à seule la supporter, elle finit par éclater, par extérioriser ce mal qui prenait de la place en elle au fil des heures et des pensées. C’était tel que seul, Pierrick n’arrivait plus à la calmer. Kanga, le frère aîné de celui-ci, se leva au secours de l’adolescent, mis à mal par cette inhabituelle circonstance. « Calme-toi Aude si tu ne veux pas être malade ! Il y a de cela dix heures que tu pleures ! Tu es l’aînée, les autres te regardent et ont besoin de toi. Il te faut prendre ton courage et tes responsabilités pour les soutenir. Penses surtout que ta mère a besoin de toi, à présent, plus que jamais. » : Lui avait-il murmuré en lui tenant la main. Avec beaucoup d’effort, elle ralentit progressivement la cadence puis rompit définitivement.
Il avait raison Kanga, il n’avait pas à le lui rappeler, mais au moins elle se rendait compte qu’elle avait des supports, autre que Pierrick, là. Elle savait que dans ce fait, elle pouvait compter sur toute la maisonnée exceptée peut être sa pseudo belle maman, la mère de son amoureux, qui lui avait montré son antipathie à leur relation, à Pierrick et à elle. « Mais ces temps étaient une exception », pensait-elle. Pour celle-ci _ elle le pensait et le disait _ la jeune Aude serait trop belle pour son fils, qui n’en demeurait pas moins beau pourtant, elle était une fille à papa, pourrie, choyée, irrespectueuse et surtout trop moderne. Elle voulait, selon elle, éviter à son fils de se faire mal, par la sexy et coquine Aude, déroutante dans ses accoutrements urbains et majestueuse dans ses déhanchements. En réalité, elle s’inquiétait de l’intelligence d’Aude qui à dix-sept ans, venait d’obtenir son baccalauréat, alors que son fils à vingt ans, ne passait qu’en classe de première. Rien que cela, elle préférait la petite Idjita d’à côté qui n’avait que quinze ans et qui faisait deux classes de moins que son fils.
Elle avait peut-être tort, mais ce genre de relation, à ce niveau, donnait à craindre : Aude s’envolait vers la grande émancipation qui lui tendait plus nettement la main. Désormais étudiante, elle serait de plus en plus rare au village et verrait donc de moins en moins, son Pierrick qui lui, ne faisait pas école à la capitale. Elle croiserait de plus en plus « d’illustres et solennels personnages » qui lui tourneraient la tête et qui la feront rêver. Et avec la perte de son paternel et peut être très prochainement de tous ses biens, elle leur sera une proie facile. Ca ne sera forcément pas de sa faute, mais ce sera la seule attitude à adopter pour arriver à survivre comme bon nombre des jeunes filles démunies, dans ce milieu pourri qui vous soumet à cette autre forme de supplices pour certaine et un délice pour d’autres. Tout ceci heureusement encore, n’était naguère qu’un apriori. Car Aude pouvait compter sur son oncle, chez qui elle vivait à la capitale, qui n’était pas partisan des logiques faciles et elle le savait, y était attentive et s’y était fondue pour en faire un nature sienne.
Gaillardie par les mots de Kanga et adoucie par les quelques petites minutes qui suivirent, Aude s’était totalement calmée, regardait et écoutait le monde qui autour d’elle continuait à tourner : tout juste à côté d’elle, il y avait son petit ami dont le cœur battait au rythme du sien. À deux mètres, on évitait de parler fort par respect à sa douleur. Dans la cuisine déjà, la mère de Pierrick ne pouvait pas se priver de rire à belles dents avec la voisine passée lui donner ses salutations. Dans la cour d’à côté, on faisait encore un effort de silence, par solidarité à la famille éplorée, quelque fois aussi, rompu par des éclats de rire. Mais plus loin, à l’autre bout, loin de son entendement, on dansait. On n’avait pas oublié, rassurez-vous, que venait de disparaître, ce matin même, un des hommes les plus favorables à l’épanouissement des jeunes du village. On dansait quand même ; la leur guinche était prévue, ils la feraient, ils la faisaient. Même ses quelques amis y étaient. Mais conciliante, elle se disait n’avoir pas le droit de leur voler cette joie d’un soir, ils avaient tout le reste du temps pour elle. Alors, elle leur donnait, volontiers leur soirée, déjà qu’elle en avait bloqué un. Elle s’en voulait donc de lui avoir confisqué sa joie à Pierrick. Mais à chaque fois qu’elle ramenait la question, il répondait : « Ma place est à côté de toi. » À vingt ans, il était peut-être trop jeune pour prendre sur lui ce genre de responsabilité à la tradition, mais certainement assez vieux pour être conscient de cette position, même si encore maladroit dans ses gestes à ce titre, il était. À cette place, là, il ne perdrait pas la face et cette place lui vaudrait bien des choses : il renforcerait l’amour qu’avait la mère d’Aude pour lui. Lui qui pourtant, il était confondu et partagé au départ : sûr il ne serait pas parti à la fête mais il ne savait que faire entre être avec sa belle amie ou rester à la maison. À cette dualité, Kanga, plus affûté, en lui intimant l’ordre d’aller la chercher, lui avait sauvé une mise ; heureusement.
***
Une à une, les lampes s’éteignaient, disparaissant les unes après les autres, aux mains des dernières âmes s’engouffrant dans leur case ou leur maison ; il était tard. Même elle, s’était blottie contre Pierrick qui tout de suite, ronflait déjà. Peu à peu, le calme s’était emparé du village laissant le bruit de la guinche se faire de plus en plus audible. Et quand la musique finissait, le temps d’un changement, c’était des fois, le cri strident de sa mère en lamentation, qui brisait le silence et la faisait sursauter et à tout lui rappeler. Elle avait les épaules trop restreintes pour porter ce gros et lourd fardeau, elle se sentait trop jeune pour faire face à ce jeu à quoi lui soumettait la vie. Si seulement son père avait été malade pendant longtemps, elle se serait fait une morale. Si seulement elle avait eu juste un temps, un tout petit de plus, ça aurait sans doute été différent, mais ce fut subit. Oui, tout le monde malheureusement, fut surpris par la rapidité du geste de la mort. Même son père en avait sûrement été surpris, se disait-elle. Elle le connaissait : jamais il se serait laissé emporter aussi facilement s’il n’avait pas été pris à défaut par derrière peut être, jamais il ne lui aurait accepté un tel supplice. Elle avait de plus en plus mal, assez en tout cas, pour s’inventer ce délire.
Avec celui de qui oserait-elle s’attabler et manger, abondant en rires et en joie ? D’auprès de celui de qui irait-elle se plaindre quand elle se confondrait avec sa mère ? Celui de qui lui accorderait un tel amour, une telle affection, une telle largesse de père, celui de qui ? Là, elle se rendit compte qu’on n’est jamais mieux qu’avec les siens. Son père à elle s’en était allé il y avait tout juste moins de vingt-quatre heures et le vide lui était déjà trop énorme. Il les avait, elle et ses frères, tellement couvés, il était tellement proche, que déjà leur manquait sa chaleur, sa grande paternité. Elle lui en voulait d’avoir accepté de partir si tôt et à contrario, se réjouissait, car il n’aurait pas eu trop mal, il n’aurait pas souffert, repensa-t-elle.
Cette fois que lui parvenait la voix de sa mère, elle ne tint pas. Elle se leva brusquement, s’assit sur le lit, jeta un coup d’œil pour s’assurer qu’elle n’avait pas réveillé Pierrick : il dormait toujours. Elle quitta alors dans la plus grande discrétion le lit, sortit de la chambre referma soigneusement la porte derrière elle et se jeta dans l’épaisse pénombre. Elle enjamba à grands mais feutrés pas, pour ne pas se faire une foulure dans une de ces crevasses faites par des enfants en jeu ou par les eaux de ruissellement ; c’était un réel danger, ce déséquilibre dans le niveau du sol. Et en deux, elle se trouva sur le flanc droit de la sienne maison, la sienne cour où s’entretenaient réellement le noir et le silence. Elle rentrait chez elle et pour la première fois fut prise de peur, de croiser l’âme de son amour de père qui serait tenté de lui faire ses à dieux. Elle fut tout à coup envahie de frisson : elle avait la chair de poule ; une fine brise fraîche venait, comme une caresse, de légèrement lui passer dessus, suivi d’un énorme fourmillement, comme une foudre, la traversant de la tête aux doigts de pieds, puis lourde comme une pierre, elle se sentit incapable d’esquisser le moindre geste. Elle avait toute sa tête pourtant, sa bouche aussi, elle murmura alors : « À Dieux papa chéri, je ne t’oublierai jamais, que DIEU aie ton âme. Je t’aime. » À ces mots, elle tangua et si comme une force l’avait poussée, elle fit un bond en avant. Elle pouvait bouger, elle était du coup, dépourvue de ce mystérieux poids. Elle s’assit, encore gagnée par la tristesse, sur l’avant dernière marche des escaliers de la porte de secours du salon. Elle pleurait encore sans crier et les larmes lui inondaient encore le visage. Elle était gorgée de remord ; pour elle moins superstitieuse pourtant, elle pensait qu’elle venait réellement de flirter avec l’âme de son père qui montait au ciel, elle en était même persuadée. Elle venait, apeurée, de manquer l’ultime occasion de causer à son paternel pour la toute dernière fois. Elle savait que l’occasion ne se représenterait plus jamais, car on racontait que cela ne se produisait qu’une et une seule fois, d’où ces flots de larmes qui semblaient abonder davantage. C’était fini, elle ne le verrait plus que dans ses rêves et ce qu’elle lui dirait compterait pour du vent, rien d’autre, aucun poids.
Combien de temps avait-elle passé sur ces escaliers inachevés, elle ne pouvait le savoir. Mais elle savait qu’elle était à plus de la moitié, vidée de ses larmes ; elle en avait tellement coulé ! Aussi, dans les normes, vu l’état de son siège _ il était de fortune _ elle aurait mal à la peau et aux muscles fessiers, mais abasourdie par son échec de l’heure, elle ne sentait rien, elle n’aurait aucunement mal de cela, elle subissait pire. Après un instant d’hésitation, elle se leva enfin, souffla un bon coup avant d’avancer. Elle entra sous le grand appâtâmes qu’avait précipitamment fait la jeunesse et qui couvrait la moitié de la grande cour. Des chaises jonchaient çà et là, en forme circulaire, décrivant la disposition des membres d’une certaine assemblée d’homme, au milieu de quoi étaient balancés des bidons de vingt litres de bandji blanc, vides. Soit disant venus les soutenir, ces hommes d’âge intermédiaire avait passé là, la journée à ingurgiter le flot de cet alcool local ; une quinzaine de bidons, produit direct du porte-monnaie de sa mère.
La haut sur la terrasse, une lampe tempête à lumière en berne, éclairait presque de honte, un espace de moins d’un mètre de rayon. Elle signalait plus de la présence humaine que d’éclairage, car les flammes étaient quasi invisibles. Sa petite lumière ayant ébloui Aude trop longtemps restée dans l’obscurité _ elle lui était de face _ lui fit prendre pied dans un bidon qu’elle tentait d’enjamber. Une tête se leva de la terrasse, elle s’arrêta. Après une brève et veine inspection, la tête se reposa. Et avec plus d’attention, elle escalada les marches. Moins d’une dizaine de personne, certainement des femmes, car dans pareil cas, elles étaient, des humains, ceux qui manifestaient le plus de sollicitude, jonchaient pèle mêle sur le sol qu’elles avaient recouvert de nattes traditionnelles. La tête confirmant sa pensée, était celle de la sœur aînée de sa mère qui jouait la sentinelle, le temps que dorme un peu celle-ci qui depuis, peinait à avoir le sommeil. Pour mieux se voir et mieux communiquer, sa tante Adjiba avait donné de l’allant à la lumière de la lampe, mais parlait très bas à sa nièce pour ne pas réveiller surtout sa sœur. Des gestes de sa tante, Aude comprit que sa mère venait à peine de s’endormir, qui en plus, continuait de sangloter par intermittence : la pauvre, son mal la traquait même dans son sommeil ! Elle était restée debout, un bon moment à regarder sa mère, écoutant d’une oreille sa tante qui lui faisait simultanément de la place. Puis sans mot dire, elle s’était retournée pour faire le chemin à l’envers, s’étendre auprès de Pierrick qui dormait toujours.
Dans la chambrette, la lumière de la lampe, pas plus vive, jouait son rôle, car l’espace était exigu : il n’y avait pas de vent, la flamme ne balançait pas. Aude voyait partout, elle n’avait pas sommeil, elle parcourait tous les recoins de la chambre qu’elle connaissait très bien et quand elle s’oubliait, elle restait les yeux fixés au plafond à penser à tout et à rien d’intelligible. Toute rationalité l’avait abandonnée, la laissant en pâture au mal. Depuis ce matin, depuis l’annonce du drame, son cœur et sa gorge ne s’étaient point dénoués et leur mal s’ajoutait à son supplice moral avancé. Elle évitait de bouger ou bougeait le moins possible car à chacun de ses mouvements, Pierrick avait levé la tête et avait presque inconsciemment essayé de la calmer ; même s’il ne se réveillait tout à fait pas, il perdait un moment de son repos. Dans cet état, elle avait entendu le même coq, peut-être le plus vieux d’entre eux, peut être le griot, mais certainement le maître de la basse-cour, venant pour la troisième fois d’entonner la chanson des aubes et le ballet avait suivi ; on était le matin et certainement elle était la seule à avoir veillé. C’est alors qu’elle tomba de répit.
– Quelle heure est-il ? Demanda-t-elle à Pierrick au-dessus d’elle comme son ange gardien ; il s’était réveillé depuis un moment.
– Six heures et dix minutes, répondit-il.
– Combien de temps ai-je sommeillé ? Demanda-t-elle.
– Un peu moins d’une heure. Comment vas-tu ?
– Comme une fille qui vient de perdre son paternel, fit-elle en se levant pour s’asseoir, et de poursuivre. Comme une fille qui se prépare à être au-devant de tout. Comme une fille qui plus que les autres, doit être forte…
Puis elle explosa en pleure. Elle s’était réveillée et sans répit, plongeait dans l’atmosphère sienne du moment, dans sa nouvelle bulle. Dans des conditions autres que celles-là, Pierrick croyait savoir quoi faire. Il doutait. Le moment était différent de ce qui était de leurs habitudes. Mais après maintes hésitations, il finit par s’approcher d’elle et de la serrer dans ses robustes bras, pour essayer de la ramener au calme comme depuis le début. Ce qu’elle fit très vite avant de se libérer, de ramasser son morceau de pagne, le nouer à sa taille, récupérer ses claquettes, dire au revoir à son ami et de se précipiter à la maison.
Certes les moments avaient changé mais les personnes n’étaient pas différentes pour autant dans leur comportement. C’était toujours pareil quand étaient pareilles les temps ; c’était une routine et les hommes en faisait une.
Il était peut-être trop tôt mais assez tard pour que soient réunies environ deux dizaines de personnes, des membres proche de la famille, celle de son père et celle de sa mère, averties et capable de se présenter. Dès qu’elle entra, tous les regards se braquèrent sur elle. Allant à l’information, de ces yeux, elle les détermina tous : beaucoup lui étaient hostile, surtout du côté de son père, en vérité aucune amitié ne s’y lisait. Elle avait beau cherché un peu de compassion du côté de sa tante N’dri, la sœur aînée de son paternel, l’unique d’ailleurs, qui avant ce jour, lui vouait un amour imparable, les traits de son visage étaient plus sévères que celui de tous les autres : sa tante avait subitement viré du côté des forces antagonistes. Quel idée, que faisait-elle à chercher de ce côté-ci ? Quoi de plus normal, dame N’dri jouait franc jeu. Pour l’héritage, elle était la plus et la seule concernée ; tout devait selon la coutume revenir à ses enfants à elle, principalement aux deux hommes, majeurs : Kouamé et Bénédicte de qui elle n’était pas beaucoup proche. Dès ces aurores donc, une fanfare invisible et inaudible avait annoncé le début des hostilités, la guerre des nerfs et des humeurs et surtout des cœurs et des regards mais aussi spirituelle. Elle parcourut les visages un par un et à chaque regard oblique, elle avait répondu par un grave regard oblique, et toute cette antipathie venait du côté paternel bien sûr. L’on se regardait déjà en chien de faïence avant même le début de la guerre des mots, la plus importante, qui verrait sa famille paternelle s’aligner corps et âmes, ongles et becs à la coutume. Au milieu, les neutres et les dubitatifs, ceux qui la verraient déjouer les lois et forces coutumières _ pas comme cela devait les arranger mais comme devaient être les choses _ étaient en minorité. Et d’un autre côté, ses favorables, sortant tout droit de la famille maternelle ; il fallait s’y attendre, car dans ces cas, on connaissait d’avance le dégroupage.
Pour arriver à ce niveau de vie, elle et les siens avaient bataillé à côté de papa, pas question que la sueur de leurs labeurs revienne à un de ces paresseux de service que façonnait la coutume traditionnelle. Aude n’avait aucune peur, elle avait la niaque.
Pour sa bataille, elle avait pensé au chef du village qui avant, avait lutté et perdu de tel combat. En son temps, Assi était un citoyen comme les autres, même si sa fortune lui octroyait certains privilèges. À présent, il était à la magistrature suprême de la hiérarchie villageoise et donc ses mots avaient un poids énorme, même si bien contestait ses décisions. Mais à bien y réfléchir, il lui arrivait rarement de se gourer. Cet homme était le seul à réellement lutter contre des règles indécentes imposées par leurs ancêtres et de peu avec son père à elle, à épouser les voix du modernisme, qui elles, conduisent à l’affranchissement et à l’émancipation, pour ceux qui voulaient voir grand. Cet homme, clairement était l’ami des jeunes, mais à qui il imposait un farouche respect de sa personne, qui en retour, en plus de le lui rendre, l’aimaient et l’adulaient, car ses grandes décisions et combats, étaient en partie pour eux et en leur faveur ; ne disait-il pas souvent : « les enfants perpétuent les générations. » Et là-dessus, il paraissait intraitable. À une de leur réunion de jeunes, un d’eux, de lui, avait dit : « Cet homme-là est au-dessus des autres par sa ténacité et sa coriacité. Vous verrez, à lui tout seul, il changera notre contrée et notre canton même si on ne lui lassait pas la main ; son quotient intellectuel est un cran au-delà de celui des autres. » Et à un de ses fils de rigoler : « Rassures-toi cher ami, ce n’est pas forcement de la joie à la maison ! », Sans conséquence. C’est vrai, la plupart du temps il vociférait, mais pour eux autres, ça ne pouvait pas être sans raison. Comme lui, DIEU en larguait un et seulement un seul tous les siècles et qu’il soit loué pour en avoir fait un, au temps leur et qui appartienne au village leur. De ses égards, ces jeunes ne s’en fichaient pas mal. Ce qui importait était ses décisions et ses actions. Aude était presque persuadée que son aide ne lui garantirait rien, car en réalité, il n’y aura qu’elle et lui contre tous ; encore faudrait-il qu’il accepte de lui venir en aide. Mais le connaissant amoureux des causes quasi perdues, elle se faisait sa petite chaleur de cœur. En outre, elle savait que par crainte des sciences occultes, aucun jeune ne s’allierait à elle et ne défendrait cette cause à ses côtés ; même pas Pierrick. Elle ne lui en voudrait pas pour autant.
Allant chercher du côté maternel, elle fut sur sa fin, car bien que détendu, personne ne semblait rien afficher de réjouissant, aucune priorité. Pour certains, c’était de la pitié rien que pour le poids des événements sur ses jeunes épaules. Pour d’autres, la pitié encore, du fait de la prochaine perte du beau patrimoine et la belle richesse qu’avait laissés son père. Pour les neutres et les plus perplexe, ceux qui ne croyaient et n’osèrent croire en rien, il n’y avait que sa fatigue à plaindre. Mais de cette fatigue, Aude s’en balançait, de la souffrance aussi. Elle voulait son père et rien d’autre et que la cour se vide. Elle voulait au pire des cas, sa vie d’il y a deux jours seulement ; il y avait encore son père, tout en forme. « Comment est-ce possible que deux heures de migraine peuvent avoir raison d’un aussi solide gaillard que papa, comment ? » : Se lamenta-t-elle, avant de laisser une fois
