L' ESPACE SIGNIFIANT DU TEXTE: Métaphore paternelle et significations collatérales
Par François Ouellet
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À propos de ce livre électronique
Le présent ouvrage propose une approche textualiste de cette question complexe, montrant comment elle s’articule dans l’imaginaire fictionnel d’un ensemble d’œuvres romanesques. C’est à l’intérieur de cet espace textuel du patriarcat que se donnent à lire ici des romans d’Émile Zola, Laure Conan, Rachilde, Paul Morand, Robert Charbonneau, René Barjavel, Gabrielle Poulin, Gilles Marcotte, Hervé Bouchard, Olivier Frébourg, Louis Hamelin et Hélène Lenoir. La rigueur et la clarté de la démonstration rendent cet ouvrage accessible à tous les passionnés de littérature, qui de celle-ci pourront approfondir leur compréhension, ses motifs et ses enjeux.
François Ouellet
François Ouellet est professeur titulaire de littérature à l’Université du Québec à Chicoutimi, où il a dirigé la Chaire de recherche du Canada sur le roman moderne (2005-2015). Historien de la littérature et théoricien des formes narratives, il est spécialiste du roman français de l’entre-deux-guerres et des littératures québécoise et franco-canadiennes. Il a présidé le Conseil international d’études francophones (CIEF) (2022-2024) et a notamment publié Passer au rang de Père. Identité sociohistorique et littéraire (2002), La fiction du héros. L’œuvre de Daniel Poliquin (2011) et Grandeurs et misères de l’écrivain national. Victor-Lévy Beaulieu et Jacques Ferron (2014).
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Aperçu du livre
L' ESPACE SIGNIFIANT DU TEXTE - François Ouellet
Où le père littéraire entre en scène
Dans une préface datant de 1947, l’anthropologue Georges Dumézil, se méfiant des nouvelles études sociologiques reposant sur des modèles préétablis, rappelait une vérité toute simple qu’il emprunte à son maître Marcel Granet : « La méthode, c’est le chemin après qu’on l’a parcouru¹. » Il n’y a pas, à mon avis, de plus belle définition de la critique littéraire telle que je l’entends ; en quoi celle-ci se rapproche de l’essai, que caractérisent le mouvement de la pensée, la mise à l’épreuve de la réflexion, la volonté hasardeuse d’ordonner la complexité du réel. Il faudrait parler, en ce cas, d’essai savant, dont l’aspect objectif, relatif à un certain savoir sur le texte, comporte une dimension subjective, indissociable de la nature même de la pensée humaine. C’est pourquoi la recherche, aussi bien celle qui peut nourrir les romanciers eux-mêmes que celle qui est menée par les chercheurs universitaires, est essentiellement une forme, une construction, une manière de concevoir un discours, de fabriquer du discours ; car en ce qui a trait au contenu, il est le propre de celui qui écrit, ce contenu lui étant imposé par ses désirs, par ses idées sur le monde, par les expériences qu’il a vécues. Il n’existe pas de chercheur désincarné. Je n’ai jamais pensé la littérature autrement, ce qui par ailleurs ne m’a jamais empêché d’avoir une conception formaliste (ou textualiste) de la littérature.
Le lecteur-chercheur est traversé par les discours sociaux de la société qu’il habite, animé par les affects qui le conditionnent. Parce qu’il écrit, il est un auteur. « Le critique éprouve devant le livre les mêmes conditions de parole que l’écrivain devant le monde². » Ce beau mot de Roland Barthes est tout à fait juste. Sauf qu’au lieu de réinventer le réel, comme le fait le romancier, le critique souscrit à une volonté de compréhension et de connaissance du monde par l’interprétation d’univers fictionnels ; il ajoute sa disposition critique à la posture créatrice de l’auteur. Alors que le romancier médiatise son regard sur le réel par le texte de fiction, le lecteur critique choisit de saisir le réel à partir d’un texte de fiction déjà écrit. Le savoir du lecteur, comme celui de l’auteur, est double. Savoir lire, et s’efforcer de transmettre ce savoir, est un acte de reconnaissance dans les deux sens du terme : une célébration de la littérature, de la grandeur dont elle est capable, de l’intelligence du monde dont elle est porteuse, puis une réflexion qui se veut éclairante, qui cherche à renseigner sur le fonctionnement du texte de fiction, à engager une pensée accordée à celle d’autrui, à s’instruire soi-même d’une somme de connaissances, parce que la littérature embrasse la totalité de l’existence comme culture et comme expérience. Lecteur d’autrui, et tout patenté qu’il soit, le critique est aussi, selon la formule de Proust, « le propre lecteur de soi-même³ ». C’est pourquoi la lecture savante peut être de la littérature au même titre que n’importe quel roman.
Au cœur de ma compréhension de la littérature se trouve la problématique du Père. Une problématique, c’est-à-dire la prise en compte d’un sujet déterminé qui est marqué par l’histoire et qui s’impose par les questions qu’il suscite, par les enjeux qui le constituent. J’écris le « Père » avec une capitale : c’est que je ne traite pas de celui de tous les jours, le père de famille comme on disait il n’y a encore pas si longtemps, mais d’une figure textuelle qui le dépasse et dont, comme référent, il ne représente d’ailleurs qu’un aspect ; car le Père tel que je l’entends, à titre de signifiant, concerne toute forme d’autorité. Par souci de lisibilité, j’omettrai dorénavant cette majuscule encombrante ; mais il faudra l’entendre⁴.
Pendant plus d’une vingtaine d’années, et avant la publication de Passer au rang de Père⁵, j’ai fait régulièrement des séminaires sur cette problématique dans une perspective littéraire, mais aussi dans le contexte plus général du patriarcat, cette histoire longue de plusieurs siècles maintenant achevée et que l’évolution de la littérature permet rétrospectivement, de manière saisissante, de suivre, d’analyser, de comprendre. Dans la mesure où l’écrivain ne peut échapper à l’histoire et s’absenter des structures sociales de son temps, on ne saurait imaginer une forme d’écriture qui serait autonome par rapport au système patriarcal à l’intérieur duquel, pendant des siècles, ont été énoncés les grands discours, se sont exprimées les mentalités, ont évolué les sensibilités. Impossible pour un écrivain de s’y soustraire. Nulle écriture indépendante des conditions dans lesquelles elle s’exerce, nulle écriture qui, à sa manière, ne réagit pas à son époque⁶. Or, le patriarcat, pour le meilleur et pour le pire, a été « le » système duquel découle tout le reste, dans lequel tout le reste s’emboîte. Ce n’est pas un jugement de valeur, mais un fait, qu’on le veuille ou non. Les postures du romancier sont infinies ; mais qu’il écrive contre la famille, qu’il relate une histoire amoureuse, qu’il s’inspire de faits dont il a eu la connaissance, qu’il cherche à être moderne à tout prix, qu’il s’adonne aux littératures de l’imaginaire, qu’il se fasse militant, philosophe ou pédagogue, aucune posture ne pourra soustraire son discours au patriarcat qui la surplombe et qui, jusqu’à tout récemment, a régenté le monde. Qui a fait que le monde était monde.
Mais la problématique du père n’appartient pas seulement à cet espace sociologique ou anthropologique du patriarcat ; si l’on suit Freud et Lacan, elle relève d’un fait de langage qui la saisit comme structure psychique. Il ne s’agit donc pas d’une psychologie du père, mais des lignes de force structurelles que déterminent les fonctions du père dans l’inconscient du sujet. Ce processus symbolique repose sur un double dispositif de meurtre du père et de reconnaissance de la loi ; fondamentalement structurant, il consiste en une métaphorisation, il postule une expérience subjective qui fait que l’enfant passe du statut d’objet (vis-à-vis de la mère dans la relation fusionnelle) à celui de sujet, accède au système signifiant de l’univers symbolique, au langage au sens structural du terme : le sujet traduira désormais son désir à travers une chaîne signifiante ordonnée par la métaphore paternelle, et par là reproduira, notamment dans le contexte de l’écriture littéraire, les conditions de son accès à l’univers symbolique (le double mouvement de parricide et de reconnaissance de la loi). Le « je » se définissant comme un pronom dont la fonction « est d’assurer la représentation symbolique du sujet dans son discours⁷ », il n’y aura de sujet que par et dans le langage signifiant, et par rapport à la Loi.
Je fais ici un détour par la psychanalyse, mais en pratique elle n’a été que très rarement⁸ au cœur de ma démarche critique. Comme telle, elle n’est pas constitutive de mon analyse textuelle. Elle reste une donnée externe à l’étude des textes, c’est-à-dire qu’elle n’a toujours été pour moi qu’un discours qui établit, dans l’univers symbolique qui est le nôtre, la valeur structurale de la question du père. La psychanalyse et la littérature convergent fondamentalement vers un savoir commun⁹. Que le sujet parle ou qu’il écrive, il est habité par la complexité du langage. Mais ce que je sais de la littérature me vient de la littérature ; à la condition de ne pas la confondre avec la réalité, elle est porteuse d’une incomparable richesse de sens et de vie : il suffit au lecteur de tourner la clé dans la serrure du langage.
En tant que littéraire, il s’est toujours agi pour moi de saisir les enjeux narratifs, discursifs et symboliques de la pratique romanesque, de manière à pouvoir proposer un discours critique relatif à la signification et à l’interprétation des textes. Le père auquel je me réfère, je l’ai dit, n’est jamais le père quotidien dans sa singularité, le père de famille de tout un chacun dans la vie de tous les jours. Parce qu’il s’agit de texte, le père est un signifiant, une représentation symbolique symptomatique d’un fait de société patriarcale, d’un état du « discours social ». Il est une métaphore.
À ce sujet, on m’a reproché une certaine confusion que j’ai pu entretenir en parlant de « métaphore paternelle » au détriment de ce que ce concept signifiait dans l’optique proprement clinique de la psychanalyse, où l’échec de cette métaphore conduit à la psychose. Louis-Daniel Godin, qui m’a critiqué sur ce point, avait bien compris par ailleurs que je faisais, selon ses propres mots, « un usage extensif¹⁰ » de la métaphore paternelle. Il n’en va pas autrement dans le présent ouvrage, où cet usage, que je qualifierais plus précisément de littéraire, se confond avec la nature même de la posture scripturale du romancier. Il ne suffit pas de dire, pour comprendre l’enjeu signifiant du texte, que le héros doit tuer le père pour faire son chemin dans la vie. D’abord, l’auteur qui écrit, ou disons ce qui s’écrit à travers ce qu’on nomme commodément l’auteur, l’a déjà tué, ce père : sans quoi il n’écrirait pas. La structure signifiante du texte peut être lisible dans sa syntaxe uniquement parce qu’elle a déjà été symbolisée, parce que l’écrivain lui-même ne peut se dire pleinement écrivain que comme sujet symbolisé. Ainsi se trouve reportée dans l’ordre du langage textuel une problématique fondamentale – la métaphore paternelle – qui se supporte du père mort. Que le texte reconduise la mort du père dans la fiction, certes ; mais ce qui se construit dans le savoir de l’écriture, ce qui importe, ce n’est pas cette mort, c’est ce qui vient après, et cet après peut donner naissance à autant de textes différents qu’il y a d’écrivains pour les écrire. Ce que signifie la métaphore paternelle pour le sujet, c’est la place qui est la sienne dans la filiation ; alors que la filiation est vue comme un cadre, la métaphore paternelle indique à chacun la manière de s’y insérer.
Je profite de cet avant-propos pour répondre à deux autres critiques qu’on a formulées à l’égard de mes travaux sur la question du père. Selon le sociologue Olivier Clain¹¹, si la question du père, telle que je la présente dans Passer au rang de Père, peut rendre compte du devenir collectif québécois, elle ne résisterait pas à l’épreuve multiforme des œuvres individuelles. Du point de vue strict du destin national, qui oriente l’écriture de ce livre en particulier, je suis bien d’accord avec lui ; mais je n’ai jamais prétendu que la question nationale préoccupait ou devait intéresser tout écrivain. En revanche, je crois que chaque œuvre romanesque témoigne à sa manière de la question du père, des enjeux qu’elle pose, des réalisations qu’elle manifeste, des ratés qu’elle signifie. Je crois à l’irréductibilité de l’œuvre et à l’idiosyncrasie de l’écrivain, mais je crois aussi que l’œuvre et l’écrivain n’existent que dans l’époque qui les produit. Je ne parle pas de déterminisme, mais des conditions sociohistoriques, relatives et variables, qui influent sur la posture de l’écrivain et qui orientent le développement d’une œuvre littéraire. Il est entendu que l’espace signifiant que manifeste tout roman, porté qu’il est par le langage et par un imaginaire qui reconstruisent le monde, l’écrivain ne saurait le créer en dehors du réel et des conditions de sa propre existence individuelle et historique. Mais je rappelle que ce cadre de l’existence, à l’intérieur duquel, comme sur une scène de théâtre, se déroule la vie individuelle, est celui du patriarcat.
Comme le disait Barthes,
il n’est pas nécessaire de recourir à un déterminisme direct pour sentir l’Histoire présente dans un destin des écritures : cette sorte de front fonctionnel qui emporte les événements, les situations et les idées le long du temps historique, propose ici moins des effets que les limites d’un choix. L’Histoire est alors devant l’écrivain comme l’avènement d’une option nécessaire entre plusieurs morales du langage ; elle oblige à signifier la Littérature selon des possibles dont il n’est pas le maître¹².
En d’autres mots, « [n]’importe quelle œuvre n’est pas possible à n’importe quel moment de l’histoire¹³ ». Pour ma part, j’ai toujours cherché à communiquer la singularité relative de toute œuvre par rapport à la question du père et, partant, à insister sur ce qui est en somme un principe méthodologique : il y a autant de manières de « jouer » la question du père qu’il y a d’œuvres. D’un auteur à l’autre, d’un livre à l’autre, l’écriture de la métaphore paternelle ne peut pas signifier de la même façon. À la suite de Passer au rang de Père, qui se veut une réflexion nourrie tout à la fois par l’histoire, la psychanalyse, la politique et la sociologie (mais qui n’est en aucun cas un ouvrage d’étude de textes), j’ai publié deux livres formellement très différents qui portent uniquement sur cette question du père, montrant, par l’analyse cette fois, comment elle peut être saisie à l’échelle d’œuvres individuelles : Grandeurs et misères de l’écrivain national. Victor-Lévy Beaulieu et Jacques Ferron¹⁴ et La fiction du héros. L’œuvre de Daniel Poliquin¹⁵. On connaît moins ces ouvrages que Passer au rang de Père, ou plus exactement on a rarement cherché à compléter la lecture de ce premier livre par ceux qui ont suivi : on y aurait pourtant trouvé des réponses à certaines objections que le premier, d’une certaine façon restreint par sa perspective historique, pouvait susciter. Mais je prends ma part de responsabilité : aucun des titres des ouvrages sur Poliquin, Beaulieu et Ferron n’indique expressément que c’est du père dont il est ici question.
Dans la mesure où je tiens pour acquis que la question du père telle que je la présente répond à la définition même de la littérature, du moins à l’expression du genre romanesque, on m’a reproché d’avoir une approche méthodologique qui ne prenne pas en compte le roman écrit par les femmes. Comme l’expression « passer au rang de père » ne saurait concerner les romancières, elles se trouveraient dès lors exclues de la littérature¹⁶. Je peux évidemment comprendre cette critique, qui cependant m’inspire quelques réserves.
D’abord, ce commentaire est de nature purement idéologique, extérieur au texte, de sorte qu’il n’invalide pas la qualité de l’analyse, comme l’a d’ailleurs reconnu Lori Saint-Martin¹⁷. Ensuite, je m’étonne surtout qu’on ait pu le croire fondé, car le trait est tellement gros qu’il faut être presque de mauvaise volonté pour ne pas reconnaître la rigueur du discours incriminé. Ce discours repose sur une forme d’implicite, certes, mais sur lequel le consensus est évident : jusqu’à tout récemment, la littérature était massivement produite par des hommes. Dans Passer au rang de Père, j’ai cherché à saisir la question dans une perspective historique, donc dans le cadre d’une histoire patriarcale qui s’est écrite sans la femme ; cette histoire, on peut la regretter, mais c’est là autre chose. Naturellement, de cette histoire, il ne pouvait découler qu’un « passer au rang de père ». Il n’a donc jamais été question de nier l’écriture des femmes¹⁸, au risque de tomber dans une critique de l’absurde ; mais plutôt, et logiquement, de situer le roman des hommes à la lumière du développement historique d’un patriarcat arrivé en bout de course, et, plus particulièrement en ce qui concerne la littérature québécoise, en regard de l’impasse à laquelle, après un double échec référendaire, a conduit le roman qui s’écrit au Québec. Dès lors, la question nationale s’est inévitablement greffée à celle du père. Mon approche a toujours été historicisée ; pour la désavouer, il fallait quelque peu la dénaturer.
On comprend donc que si j’ai délimité mon corpus en fonction d’un genre, c’est par souci de cohérence théorique. Ce que j’ai cherché à dire, à montrer, c’est que le roman des hommes obéit stricto sensu à la question du père telle que je la définis, question dont l’expression « passer au rang de père » offre un résumé systématique. Car le roman des hommes – et mon expérience de lecture me l’a depuis longtemps confirmé – ne peut pas ne pas se prêter à cet impératif, fût-ce en le contrariant. Je suis persuadé que si l’écrivain, même sans le savoir, avait dépassé les enjeux (les problèmes) que pose la question du père dans son œuvre, il n’écrirait pas. La notion « passer au rang de père » fixe ainsi un horizon qui n’est sans doute pas à la portée de l’écrivain. Au demeurant, cet horizon n’a de valeur qu’épistémologique, puisqu’un auteur peut très bien écrire contre cette visée de paternité symbolique et ainsi donner à lire une œuvre qui, dans sa mise en fiction de la métaphore paternelle, refuse de s’inscrire dans le parcours de « maturité » que suppose implicitement l’objectif de « passer au rang de père ». Cet objectif n’est alors pas moins actualisé par la fiction, mais sur le mode du refus.
En ce qui trait au roman des femmes, faudrait-il l’infléchir, dans le cadre d’une analyse interne, vers un « devenir mère »? Je le croirais volontiers. Dans la mesure où, au sein de la société patriarcale, le rôle de la femme a été essentiellement confiné à celui que lui imposait un impératif de maternité, on peut le penser. Que des romancières aient par ailleurs mis en scène des personnages féminins qui échappent à ce modèle n’y changerait rien, sauf à dire l’échec du « devenir mère ».
À ce sujet, j’ajouterai encore ceci. C’est à travers ma subjectivité d’homme que je lis des livres, que je fais de la littérature ; prétendre qu’il pourrait en être autrement serait farfelu. Il est donc naturel que j’aie été amené à travailler sur des œuvres écrites par des hommes, en vertu d’une forme d’identification formelle qu’il est aisé de comprendre. J’ai réfléchi à la question du père en littérature bien avant de la trouver dans la psychanalyse. Et, plus exactement, je ne l’ai pas cherchée, mais je l’ai trouvée, pour paraphraser Picasso¹⁹. Elle a surgi au moment de mes études doctorales consacrées à l’œuvre d’Emmanuel Bove²⁰. Si depuis je la découvre dans les textes, c’est peut-être parce qu’elle répond à un besoin ; et si, avec les années, cette question est devenue pour moi l’essence de la littérature, c’est peut-être parce qu’elle me structure en quelque façon. Autrement dit, que le père ait été une question, dans mon enfance, avant qu’il ne devienne progressivement une problématique de recherche, cela va de soi. Ce questionnement fonctionne un peu comme le paradoxe rhétorique de Pascal (qui complète la formule de Picasso) : « tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais trouvé²¹ ». Mais contrairement à Dieu, fruit d’une aporie, on sait parfaitement qu’un père, ça existe. Mais comme Dieu, ce qu’il en est du père, indépendamment de sa possible absence, c’est cet espace d’instabilité psychique qu’il engage chez chaque personne. L’essentiel, après tout, est que « le père donne à penser²² ».
Je terminerai cet avant-propos par une déclaration de principe qui est aussi un vœu, celui que le lecteur ne me lise pas sans avoir au préalable lu les livres dont je traite ici. Lire de l’analyse littéraire est un exercice exigeant. L’acte de lecture que le critique attend du lecteur est double : le lecteur, lisant l’ouvrage critique, doit en même temps garder en tête sa lecture du roman qui est commenté. Pour bien comprendre celui qui fait métier d’écrire sur la littérature, il faut lire deux fois, plus précisément en deux temps : avoir lu l’œuvre dont parle le critique avant de lire ce critique écrivant sur l’œuvre en question. Sinon la lecture est appauvrie, voire incomprise.
Le présent ouvrage traite des œuvres romanesques suivantes : Lourdes, Angéline de Montbrun, Le meneur de louves, Lewis et Irène, Les désirs et les jours, Le voyageur imprudent, Qu’est-ce qui passe ici si tard ? Une mission difficile, Parents et amis sont invités à y assister, Gaston et Gustave, La constellation du lynx, Le magot de Momm. Et de quelques autres aussi, par la bande. Des romans québécois et français, écrits par des hommes et par des femmes, provenant de la fin du xixe siècle ou de la première moitié du xxe siècle, de propos et de formes divers. De grands textes parfois, d’autres moins connus ; mais il n’importe que de lire, de réfléchir et d’écrire – de se rappeler que la littérature et la culture sont les lieux privilégiés du savoir, de la mémoire, de l’identité.
Enfin, un mot de remerciement : à Guy Champagne, éditeur émérite qui m’a accueilli aux naissantes éditions Nota bene il y a presque trente ans et qui aujourd’hui me fait l’honneur d’être édité dans la présente collection.
1. Georges Dumézil, Mitra-Varuna. Essai sur deux représentations indo-européennes de la souveraineté, Paris, Gallimard, 1948, p. 12. C’est Dumézil qui souligne.
2. Roland Barthes, Critique et vérité, Paris, Seuil, 1966, p. 69.
3. Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, t. IV, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1989, p. 489.
4. Il en va de même pour la mère.
5. François Ouellet, Passer au rang de Père. Identité sociohistorique et littéraire au Québec, Québec, Nota bene, 2002. Réédité chez le même éditeur dans la collection « NB poche » en 2014.
6. En ce sens, la métaphore paternelle ne fait pas que rendre possible (nécessaire) une théorie de l’écriture fictionnelle, elle témoigne aussi de l’évolution des formes littéraires en liant l’écriture au devenir historique. Voir notamment mes articles suivants : « Que peut un homme ?
Une poétique de l’histoire littéraire », dans Éric Benoit et Hafedh Sfaxi (dir.), Impuissance(s) de la littérature ?, Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, coll. « Entrelacs », 2011, p. 351-372 ; « Le roman moderne : une entreprise de défiliation », Les Lettres romanes, vol. 69, no 3-4, 2015, p. 397-417.
7. Joël Dor, Introduction à la lecture de Lacan. L’inconscient structuré comme un langage, t. 1, Paris, Denoël, 1985, p. 137.
8. Si ce n’est dans mon article « Wajdi Mouawad et l’insoutenable violence du manque », dans Christiane Kègle (dir.), Les récits de survivance. Modalités génériques et structures d’adaptation au réel, Québec, Presses de l’Université Laval, 2007, p. 45-68.
9. Je traiterai plus loin d’un court roman de Gilles Marcotte que j’ai souvent enseigné, Une mission difficile, qui reste pour moi exemplaire d’un certain rapport de transparence entre le texte et la psychanalyse.
10. Louis-Daniel Godin, Les père-mutations. La paternité en question chez Hervé Bouchard et Michael Delisle, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2021, p. 27.
11. Voir son compte rendu de Passer au rang de Père dans Recherches sociographiques, vol. 44, no 3, septembre-décembre 2003, p. 561. Son point de vue a aussi été repris par Louis-Daniel Godin.
12. Roland Barthes, Le degré zéro de l’écriture, Paris, Gonthier, 1965, p. 10. C’est Barthes qui souligne.
13. Jacques Roger, « Lecture des textes et histoire des idées », dans Georges Poulet (dir.), Les chemins actuels de la critique, Paris, U.G.E., 1968, p. 199.
14. François Ouellet, Grandeurs et misères de l’écrivain national. Victor-Lévy Beaulieu et Jacques Ferron, Montréal, Nota bene, 2014.
15. François Ouellet, La fiction du héros. L’œuvre de Daniel Poliquin, Québec, Nota bene, 2011.
16. Voir Lori Saint-Martin, Au-delà du nom. La question du père dans la littérature québécoise actuelle, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2010, p. 62-63.
17. « Or si ces lectures ont une cohérence et une pertinence interne certaines, elles passent sous silence la moitié de la population » (ibid., p. 62-63). Je souligne.
18. Cette écriture est d’ailleurs présente dans le présent ouvrage. Comme historien de la littérature – ce que je suis par ailleurs –, je ne sais que trop que le roman des femmes est scandaleusement absent de l’histoire littéraire. Voir à cet égard mes travaux les plus récents en littérature française, où cette question, depuis quelques années, a pris la relève de mes travaux sur le père.
19. « On me prend d’habitude pour un chercheur. Je ne cherche pas, je trouve » (Pablo Picasso, « Lettre sur l’art », Propos sur l’art, Paris, Gallimard, 1998, p. 21).
20. François Ouellet, D’un dieu l’autre. L’altérité subjective d’Emmanuel Bove, Québec, Nota bene, 1998.
21. Blaise Pascal, Pensées, Paris, Classiques Garnier, 1960, p. 212.
22. Paul-Laurent Assoun, « Fonctions freudiennes du père », dans Jean Ansaldi et al., Le père. Métaphore paternelle et fonctions du Père : l’interdit, la filiation, la transmission, Paris, Denoël, 1989, p. 39. Comme le disait Roland Barthes : « Je ne pense pas qu’il y ait de critique littéraire en soi ; il n’y a pas de méthode critique indépendante d’une philosophie plus générale ; il est impossible de parler de littérature sans se référer à une psychologie, à une sociologie, à une esthétique ou à une morale : la critique est forcément parasite d’une idéologie plus vaste. » Roland Barthes, Le grain de la voix. Entretiens 1962-1980, Paris, Seuil, 1981, p. 31.
Première partie
Où il faut toute une œuvre pour devenir père
Les Rougon-Macquart, fameuse histoire d’une famille sur quatre générations (cinq si l’on inclut l’excipit du dernier volume) et en vingt volumes (1870-1893), met la paternité à rude épreuve. À telle enseigne que ce cycle romanesque, de surcroît à la lumière des théories sur les tares héréditaires qui guident Zola, peut être perçu comme une liquidation en règle de la filiation. Au sommet de l’arbre généalogique trône une femme, Adélaïde Fouque : dès le premier mot de cette histoire, la transmission du nom du père est problématique. Ici, les personnages sont sans descendance (Eugène Rougon, Serge Mouret, Silvère Macquart) ou bien leurs enfants meurent : Maxime Saccard, Claude Lantier, Anna Coupeau, Hélène Grandjean et Sidonie Rougon perdent tous leur unique enfant (Charles Saccard, Jacques-Louis Lantier, Louis Coupeau, Jeanne Grandjean, Angélique Rougon), de sorte que l’histoire familiale est sévèrement structurée par la mort.
Dans l’ensemble de cette difficile histoire générationnelle, ce n’est que dans l’excipit du dernier volume du cycle, Le docteur Pascal (1893), donc in extremis, que Zola parvient à assurer la descendance paternelle. Le narrateur nous informe alors que Jean Macquart (La débâcle), Étienne Lantier (Germinal) et Octave Mouret (Au bonheur des dames), dont il n’avait encore jamais été question dans le roman, sont devenus pères. Zola a pris prétexte du fait que Clotilde, qui vient d’accoucher du fils de Pascal, déploie devant elle l’arbre généalogique des Rougon-Macquart tenu à jour par celui-ci pour faire le point :
Mais les enfants surtout l’intéressaient. Le confrère auquel le docteur [Pascal] avait écrit à Nouméa, pour obtenir des renseignements sur l’enfant né d’un mariage d’Étienne, au bagne, s’était décidé à répondre ; seulement, il ne disait que le sexe, une fille, et qui paraissait bien portante. Octave Mouret avait failli perdre la sienne, très frêle, tandis que son petit garçon continuait à être superbe. D’ailleurs, le coin de belle santé vigoureuse, de fécondité extraordinaire, était toujours à Valqueyras, dans la maison de Jean, dont la femme, en trois années, avait eu deux enfants, et était grosse d’un troisième. La nichée poussait gaillardement au grand soleil, en pleine terre grasse, pendant que le père labourait, et que la mère, au logis, faisait bravement la soupe et torchait les mioches. Il y avait là assez de sève nouvelle et de travail, pour refaire un monde. Clotilde, à ce moment, crut entendre le cri de Pascal : « Ah ! notre famille, que va-t-elle devenir, à quel être aboutira-t-elle enfin ? » Et elle-même retombait à une rêverie, devant l’arbre prolongeant dans l’avenir ses derniers rameaux. Qui savait d’où naîtrait la branche saine ? Peut-être le sage, le puissant attendu germerait-il de là¹.
Cette page, parce qu’elle condense une information privilégiée et que Zola force la note, est pour le moins étonnante. Certes, elle est une sorte de conclusion aux Rougon-Macquart, mais elle a été manifestement rédigée par le romancier pour annoncer une bonne nouvelle : la suite du monde est assurée. Le lecteur peut se rassurer et oublier les dix-neuf précédents volumes de dégénérescence morbide : il reste de la vie et de l’espoir, en particulier avec l’enfant de Pascal et de Clotilde, qui transcende en quelque sorte ceux de Jean, le seul d’ailleurs issu de la branche des Rougon et que Zola décrit comme le Rédempteur. La position unique de Pascal Rougon dans la branche légitime, la place exceptionnelle qu’il occupe au terme du cycle en tant que double scientifique de Zola romancier, le contexte exalté dans lequel il met au monde un enfant (il meurt tout juste après avoir appris que Clotilde est enceinte), tout cela fait du Docteur Pascal un roman particulier dans Les Rougon-Macquart, qui ne paraît mettre fin à un cycle caractérisé par l’impasse de la filiation que pour pouvoir enfin ouvrir sur une note d’espoir.
Aussi, à la suite du cycle des Rougon-Macquart, Zola publie-t-il une trilogie, Les trois villes², où la réhabilitation de la figure paternelle devient centrale. Au-delà de ce nouveau cycle, la conclusion des Rougon annonçait aussi le cycle des Évangiles³, dont le premier volume, Fécondité, devait marquer le zénith de ce renouveau. Que se sera-t-il passé pour que le romancier, au tournant des années 1890, réoriente radicalement le sens de son écriture ? La réponse est toute simple, il sera devenu père. Alors que sa femme Alexandrine est infertile, Jeanne Rozerot, sa jeune maîtresse (ils ont presque trente ans de différence), lui donne deux enfants : Denise en 1889 et Jacques en 1891. Autrement dit, le propos de Docteur Pascal recoupe la paternité du romancier, le médecin ayant fait un enfant à sa jeune nièce, Clotilde, dont l’image se superpose à celle de Jeanne⁴.
La réhabilitation paternelle. – Pour réhabiliter la figure du père, Zola part toutefois de très loin. Il ne lui suffit pas de mettre en scène un héros père ; le romancier social qu’il est entend résoudre cette question à travers le réquisitoire des vices et dépravations de son temps, que dévoilent les relations ignominieuses entre le parlementarisme, la finance et l’Église. Aussi est-ce à un membre du clergé qu’il donne le premier rôle dans Les trois villes : Pierre Froment, dont l’évolution personnelle serait garante, en bout de piste, d’une révolution sociale. Dans cette perspective, je m’intéresserai à Lourdes principalement, mais aussi à Paris, puisque ce roman est le terme du parcours du personnage.
En apparence, l’histoire de ce roman est simple. Pierre Froment (28 ans) accompagne Marie de Guersaint (23 ans) à Lourdes afin qu’elle guérisse de la paralysie qui la condamne depuis l’âge de treize ans. Mais Pierre a un secret que seule Marie a deviné : il n’a pas la foi. S’il a accepté d’accompagner son amie, dont il est depuis longtemps amoureux, c’est pour enquêter sur Bernadette
