Sept

Le prince de l’aventure

Quel est le plus éclairant dans la vie d’un écrivain, des mentors ou de ses livres-talismans? Un auteur doit-il rêver d’un grand frère ou de l’ouvrage qui continuera de l’emporter au paradis? J’ai toujours préféré la seconde voie. Le papier plutôt que le personnage, dès l’enfance. M’ont accompagné en montagne puis au lycée les pages de Cervantès, Goethe, London et Kessel sans que je connaisse leurs traits. Des portraits se sont certes dessinés à longueur de chapitres, la folie du père du Quichotte, le génie du jeune Werther réincarné en poète vieillissant, l’audace baroudeuse du créateur de Martin Eden, suicidé en puissance. Mais les pages sans visage marquaient leur empreinte. Et Kessel s’est imposé peu à peu. Ses talents de peintre du monde ont dévoilé un écorché vif devant l’Eternel. Son âme de nomade a tracé la route de maints écrivains-voyageurs. Sa chronique des combats a montré la voie à nombre de reporters de guerre. La ligne de front? Aucun intérêt. Les êtres qui y survivent, oui. Les destins cachés derrière les drames du feu.

Un étonnant fil d’Ariane s’est ainsi étiré durant mon enfance, mêlant la biographie romancée, celle de Mermoz, héros de l’Aéropostale mort dans les flots de l’Atlantique Sud à trente-cinq ans, au roman d’aventure, la fiction amoureuse à l’autoportrait anonyme, la relation du monde à la réinvention du genre humain, ce bipède plein de facéties. La stature de l’écrivain de fond masquait un courage hors pair, pendant d’une générosité sans limite. Je partis ainsi à vingt ans et des poussières dans les sables du Sahara, les contrées féodales de la Corne de l’Afrique, les nids d’aigle du Yémen, les ports de pirates de la mer Rouge puis les montagnes et les maquis d’Afghanistan avec dans mon sac de voyage quelques ouvrages écornés, Rimbaud, Soupault, Kessel, Gary. Leur chant du monde était tout sauf désespéré, malgré leurs propres affres et les tourments des antipodes. Comme Hemingway et Malaparte, Kessel a tissé une œuvre où se marient les choses vues et la plus pure des fictions, extraite du réel. Le roman lui permettait précisément de réenchanter le réel, de le transcender pour mieux l’expliquer. Dans les écoles de journalisme, on devrait porter au pinacle Choses vues de Victor Hugo, L’espoir de Malraux et Les cavaliers de Kessel.

La description romancée est la plus belle des peintures. La vérité n’est jamais autant lumineuse que lorsqu’elle est pensée. Les livres sont des viatiques passe-frontières qui se jouent des gabelous.

La maison Kessel est ainsi devenue une auberge ouverte sur le monde que les vents traversent en une lancinante complainte, celle de l’appel au voyage. Elle ressemble à un moulin de mots qu’une main affectueuse toute sa vie a cherché à moudre, dans une quête poétique autant qu’aventureuse. Une grange où longtemps se sont entassés les rêves et les drames, les chroniques du temps et les chimères d’univers à venir. Les sentiments en bataille qui parcourent ses livres ne sont que le reflet d’une âme chavirée, mais qui demeure d’abord un cœur pur, où l’amitié des hommes compte autant que le goût du baroud. Dans son œuvre, la fraternité des armes n’a d’égale que le désir d’aventure. Plus que reporter au long cours, héraut de la grandeur humaine, il fut chroniqueur du monde, dans le fracas des guerres et le tourment des sentiments. Conteur des steppes, «Jef», ainsi que le surnommaient ses amis, reste un témoin parmi les hommes, un marcheur dans le siècle traversé avec passion, un compagnon des aventures les plus improbables, un coureur d’horizons qui en aurait trop vu, un chantre de la souffrance et du bonheur des êtres, quels qu’ils soient. Reporter-romancier ou écrivain-correspondant de guerre, peu importe la place des mots. Point de hiérarchie entre le fait et son contraire. La littérature est une alchimie dont nul n’a le secret. Les pages s’enfantent d’elles-mêmes. Kessel a cru user de quelques stupéfiants pour coucher ses feuillets sur le papier. Comme London et Hemingway, pourtant penchés vers la dive bouteille eux aussi, ils se sont aperçus que seule comptait la sueur, cette drogue universelle. «Le talent n’existe pas ou alors il est composé de trois éléments, le travail, le travail et le travail», clamait London. Avis aux travailleurs de la ligne. Essayez de répéter le mantra anticastes à des adolescents de bas-fonds occidentaux ou à des habitants de bidonvilles à Soweto, Calcutta ou Mexico et vous verrez des yeux émerveillés. Ce précepte est profondément révolutionnaire, il met tout le monde à égalité.

La transpiration a commencé sur les plages de Nice, en songeant aux rives d’en face et bercé par la brise du grand large. Derrière moi, à deux pas, les rues où avait vécu Kessel et son petit frère, Romain Gary, Juif d’origine russe comme lui. Un tel voisinage littéraire vous oblige. La Promenade des Anglais alors était davantage une m’avait bouleversé, un roman d’aventure écrit au retour d’un long périple en Abyssinie, comme les carnets de bord du poète aux semelles de vent, bientôt condamné à la gangrène, agonie d’un agnostique qui, dans le désespoir, se mit à croire en Dieu. Kessel voyait sa rédemption ailleurs, dans les frissons hautement contagieux de l’aventure. L’un des personnages de son roman, Daniel Mordhom, n’était autre que le propre accompagnateur de Kessel, Henry de Monfreid, pirate hors-pair qui écumait les ports d’Afrique ou du Yémen. La flibuste, cette continuation de la diplomatie maritime par d’autres moyens, servait certaines capitales. La France fermait souvent les yeux sur les trafics.

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